Une clocharde chez les Balkany

L'avenue Charles de Gaulle à Neuilly sur seine entame son réveil. On apercevait la silhouette majestueuse de l'Arc de triomphe qui se détachait du ciel d'un matin de juin resté sombre et gris.
Vers huit heure, l'avenue commençait à se remplir, le brouhaha des voitures précédait celui des piétons qui se multipliaient comme des fourmis au sortir des bouches de métro. Bientôt, c'est une armée de zombies que l'on verra déferler sur l'avenue, une armée d'humains déshumanisés se ruant pour les uns au bureau, pour d'autres à l'usine. Paris, la ville lumière est devenue la ville fantômes. Une ville où il fait sombre vivre. Une ville où il fait sombre travailler. Un désert d'hommes. Une forêt de solitudes. Des corps qui se meuvent comme des mécanismes qui se remontent chaque soir. Des corps dont la mécanique huilée se détend dès la descente du métro et pour tout le long de la journée, pour être remontée le soir même. Et ainsi de suite tout au long de l'année, tout au long de la vie du parisien.

Faire accroire à la ville et au monde que Paris est une ville lumière. Toute la nuit durant, la tour Eiffel scintille de mille feux. Cet échafaudage en ferraille que les beaufs du monde entier nous envient. Donner le sentiment à la ville et au monde que l'environnement est une préoccupation bien française, un souci de tous les jours. Oui, faire venir la terre entière à Paris, tout ce qui se compte de costumes sombres et de nœuds papillons, pour les abreuver de discours et leur donner l'impression que les générations futures pourront respirer un air nouveau et pur. Paris est un concentré d'absurdités. Le panaméen paiera la facture. Un pigeon rêvé, le parisien. Tous ceux qui ont eu en charge l'administration de la capitale n'ont pas eu trop de mal à rouler le parigot dans la farine en le matraquant, en le bernant, en le cocufiant. La dernière en date est cette hispanique hystérique dont la taille du cerveau n'excède pas celui d'un colibri du Vénézuela.
J'ai réussi à trouver une place où me garer. Mon rendez-vous chez le médecin est pour treize heure quinze. Je dois patienter dans ma voiture.
Je pouvais de mon point de vue, à l'abri, voir sans être vu, tel un concierge, épier la foule qui se densifiait à vue d'oeil. Je pouvais scruter le parisien, ses manies, sa manière de marcher, de se mouvoir. Et pourtant, dans ce magma humain craché par les profondeurs de la ville, magma uniforme, désincarné et farouche, chaque parisien est différent. La somme d'individualités est infinie chez le peuple de Paris.
Pourtant, une seule chose les unit : la peur. Une peur inconsciente dont ils ne sont plus les maîtres.
Vous ne verrez jamais un parisien sans une oreillette et un smartphone. Il y a ceux qui se déplacent à pieds, d'autres en trottinette. Je pouvais à loisir faire l'inventaire amusant de tous les travers d'un peuple qui s'ignore.
Je scrute de ma voiture la sociologie parisienne à sept heures du matin. Le parisien blanc est rare à cette heure. Il est encore dans son lit. Le parisien blanc apparaît avec les premières clartés, pas avant.
Le premier à se lever tôt est le citadin noir. Il est le premier à prendre le métro, le premier à aller gagner sa croûte, le premier à aller à la guerre. Le premier à se faire massacrer. Le casse-pipe c'est toujours pour le noir. Une fois qu'il a balayé, nettoyé, sécurisé le terrain, il laisse la place au parisien blanc propre sur lui et cravaté. Les stigmates du colonialisme se sont déplacés du pays colonisé à celui colonisateur. Le même schéma est ici reproduit avec les mêmes codes et le colonisé n'a fait que suivre son colonisateur. Les mêmes rapports de force sont toujours identiques et toujours favorables au blanc. C'est d'autant plus vrai qu'ils s'appliquent chez lui, chez le maître blanc.
J'ai toujours eu une fascination pour le clochard parisien. A chaque mégalopole ses clochards. La physionomie du clochard varie dans le temps et dans l'espace.

La ville de Neully sur seine a ses bourgeois et ses clochards. Le bourgeois qui jette et le clochard qui ramasse. Le bourgeois de Neuilly jette en fonction de son chéquier. Les poubelles jonchent le trottoir. Le bourgeois de Neuilly se débarasse de l'objet qui l'encombre. Le bourgeois de Neuilly n'a pas d'état d'âme. Quand il a décidé de se séparer d'un objet devenu encombrant et dont il ne veut plus en entendre parler, il s'en débarrasse comme d'un cadavre aux premières lueurs du jour, à l'abri des regards, comme ces gens sans âme qui abandonnent discrètement leur chien sur le bord des routes. Seule sa conscience est là pour le juger, mais il s'en fiche, le bourgeois de Neuilly, il est riche, le rupin de Neuilly. L'objet sitôt jeté, sitôt oublié. Son petit confort personnel avant tout autre considération.
L'objet devenu orphelin attend d'être adopté, il fera le bonheur d'un clochard.

Aujourd'hui un matelas n'a plus trouvé grâce chez un bourgeois. Il s'est retrouvé à la rue. Il était là, gisant sur le trottoir, jeté là par ceux dont il a accompagné l'intimité et partagé les secrets pendant des années, déchu brutalement après avoir rempli ses états de service, après avoir soulagé un corps fatigué, celui d'une femme ou celui d'un homme, ou peut-être les deux à la fois, fonctionnaire de l'amour et témoin malgré lui de secrets d'alcôve dont la carrière s'achève, désormais immondice. L'ingratitude de l'être humain est sans limite. Personne n'en voulait. Il était là étendu sur le trottoir attendant qu'une âme charitable lui redonne une considération, lui rende son statut perdu .
Les passants continuaient de passer. Les blancs se mêlaient aux noirs. Parfois quelques asiatiques donnaient de Paris son aspect cosmopolite et international.
Personne ne prêtait attention au matelas. Une jeune femme la tête plongée dans son smartphone. Un type d'un certain âge qui trainait une valise à roulettes. Un jeune homme sur un segway passant sans même jeter un oeil compassionnel au matelas.

Soudain, parmi la foule de gens pressés et absents, je vis apparaître une silhouette un peu étrange. Une femme déguisée par nécessité se traînait, le regard vif et aux aguets. Elle avait un masque pour se protéger de la pollution, ou pour ne pas qu'on la reconnaisse. Elle avait un sac bourré de ne je sais quoi. Un sac à l'enseigne Tati. Tati ne pouvait avoir qu'une pauvre misérable comme ambassadrice. Peut-être une ancienne cliente qui a subi les aléas de la vie jusqu'à descendre aux enfers de la rue. Combien de clients de chez Tati se sont retrouvés à la rue? Un sac Vuitton l'aurait protégée des aléas stupides de la vie parisienne. Au lieu de passer son temps à ramasser ce dont le bourgeois de Neuilly ne veut plus, elle aurait embrassé la carrière de jeteuse.
Quand elle passa à coté du matelas, la femme en haillons fut intriguée, son regard se fixa sur cet objet encore intact qui n'avait rien à faire là. Le malheureux matelas étendu sur le trottoir, auquel seule une nécessiteuse semblait s'intéresser et auprès de laquelle il avait trouvé grâce. Et d'ailleurs, qui pouvait s'intéresser à un matelas jeté sur le trottoir sinon une clocharde? L'état du matelas laissait croire qu'il pouvait encore servir longtemps. Les autres passants passaient à coté, ou parfois l'enjambaient machinalement, la tête plongée dans leur smartphone. On pouvait facilement deviner à l'intérêt qu'ils portaient pour le matelas qu'ils avaient un toit. On devinait que leur souci premier n'était pas de dormir dans un matelas bien moelleux, c'était un luxe devenu banal pour le parisien mortel. Il ne veut en aucun cas se pencher sur ce matelas. Le prendre en considération. Le prendre en commisération. Non, le souci premier du passant de Neuilly est d'aller bosser pour payer son loyer et ne pas se retrouver à la rue comme cet infortuné matelas qui était là à entraver sa trajectoire. Le matelas est l'avenir de l'homme parisien. Ce matelas qui est en quelque sorte le négatif de leur vie. Le matelas et le parisien ont leur destin lié l'un à l'autre. Quand l'un a perdu pied, l'autre trébuche.

Pour le moment il fait mine de l'ignorer sachant que tôt ou tard son tour viendra .

Adrien de saint-Alban

Tous droits réservés
1 chapitre de 6 minutes
Commencer la lecture

Commentaires & Discussions

Des milliers d'œuvres vous attendent.

Sur Scribay, dénichez des pépites littéraires et aidez leurs auteurs à les améliorer grâce à vos commentaires.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0