Ce n'est qu'un au revoir

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l s'avéra que les enfants étaient loin d'être endormis. Les coups sourds contre le battant de leur porte les avaient également réveillés et ils n'avaient pas perdu une miette de la conversation, cachés dans l'escalier. Lorsqu'ils entendirent les pas de leur mère, ils s'empressèrent de retourner discrètement sous les convertures.

Gimo s'en voulait terriblement. La Dame lui avait flanqué une sacré frousse lors de leur première rencontre. Elle avait l'air terrible avec son visage mutilé et son air si sérieux. Pourtant, elle était l'une des seules à avoir fait preuve d'empathie à son égard. Et pour cela, le père de Maglin l'avait fouettée à sang. La culpabilité submergea l'enfant et une larme roula sur sa joue.

Magda entra dans leur chambre et vint les secouer doucement. Gimelda joua magistralement la comédie avec ses petits yeux fatigués et ses cheveux en bataille. Gimo en revanche, eut beaucoup plus de mal à berner sa mère.

Thahild pénétra dans la chambre, courbée à cause de la hauteur du plafond. Elle s'avança vers le lit de Gimo et s'assit près de lui en grimaçant. Les enfants se redressèrent dans leur lit, Gimo s'essuyant vivement la figure. Thahild rentra dans le vif du sujet.

— Je suis venue vous dire au revoir. J'ai eu des...ennuis avec le Capitaine de la Garde.

Le bossu baissa les yeux,l'air sombre.

— Tout ça c'est de ma faute... Je suis désolé.

Maladroitement, la jeune femme lui tapota l'épaule.

— Faut pas, Gimo.

— Rien de tout ça ne serait arrivé si j'étais normal.

De dépit, l'enfant serra les poings sur sa mince couverture. Thahild échangea un regard avec Magda. Cette dernière hocha la tête et tendit la main à sa fille.

— Viens ma chérie, laissons-les discuter.

Gimelda rejoignit sa mère et sortit sagement de la pièce. Lorsqu'ils furent seuls, Thahild prit une grande inspiration. Elle n'était pas très douée avec les enfants. En fixant les lattes du plancher, elle murmura son ressenti.

— J'aimerais te dire que les mentalités vont changer, que ceux qui te maltraite seront puni un jour. Mais la vie est loin d'être aussi simple. Maglin et son père sont du côté des puissants, pas nous.

Gimo était conscient de tout cela, mais l'entendre de vive voix lui serra le cœur.

— Je sais à quel point c'est difficile. Mais tu dois apprendre à vivre avec ta difformité, tout comme je l'ai fait. Tu sais, j'ai passé des journées entières à me torturer, me demandant où j'en serais aujourd'hui si j'avais agi différement ce jour-là... Mais la vérité c'est qu'on ne le saura jamais, Gimo.

Elle se tourna vers lui.

— Accepte qui tu es. Et l'avis des autres t'importera peu.

Le bossu ne semblait pas convaincu.

— Vous le pensez vraiment m'dame ?

Thahild hocha la tête avec sérieux.

— Qu'importe ton apparence, il y aura toujours des gens pour te critiquer ou te rabaisser. Ignore-les et poursuis ta route.

Elle lui sourit avec tristesse.

— Même si c'est plus facile à dire qu'à faire.

Son regard se perdit une nouvelle fois dans la pièce. Elle remarqua un amas de bijoux sur la table de nuit du jeune nain. Il y avait de tout ; colliers, bagues, bracelets, boucle d'oreille. Loin des matériaux nobles, ces parures étaient constituées de bois, de perles et de morceaux de verre. Pourtant, l'œil expérimenté de Thahild reconnut la finesse du travail. Elle sauta sur l'occasion de changer de sujet. Elle se pencha et attrapa un collier de perle qu'elle scruta avec attention. Intriguée, elle se tourna vers Gimo.

— C'est toi qui as réalisé tout ces bijoux ?

Le petit hocha la tête. Thahild fit une moue approbatrice.

— C'est pas mal du tout tu sais ?

Il rougit sous le compliment mais tenta de paraître impassible.

— Merci ! J'ai toujours aimé les bijoux. Maman en avait beaucoup avant. J'adorais aller farfouiller dans ses boîtes. Ses colliers étaient si beaux, si scintillants... Son sourire se figea. Mais elle a dû tout vendre lorsque Père est parti...

Thahild voulait dire quelque chose mais sa gorge était sèche et nouée. Elle garda le silence, n'osant plus bouger.

— Maman ne le sait pas mais... Gimelda et moi nous étions réveillés la nuit où il est parti. On a tout entendu.

De grosses larmes s'écrasèrent sur les couvertures de l'enfant. Ses petites mains tremblaient et sa poitrine était secouée de sanglots.

— Pourquoi ton père est-il parti, Gimo ?

— Il ne voulait pas de moi comme fils. Je lui faisais honte. Le jour de ma naissance, il a voulu m'abandonner à un orphelinat, mais Maman ne l'a pas laissé faire.

Thahild serra les dents de colère.

"Père indigne ! "

— J'ai toujours su qu'il ne m'aimait pas car il était désagréable avec moi... À vrai dire, je suis heureux qu'il ne vive plus avec nous. Mais à cause de son départ, nous n'avions plus d'argent. Maman et Gimelda ont dû commencer à travailler. Malgré leurs efforts, nous avons vendu notre belle maison et déménagé ici. Si seulement je n'étais pas né bossu...

La jeune femme l'interrompit et posa ses mains sur les épaules du jeune nain.

— Gimo, je veux que tu m'écoutes attentivement.

Elle souleva son menton baissé avec fermeté.

— Ta mère et ta sœur t'aiment. C'est tout ce qui importe. Tu ne dois pas t'occuper des gens qui te méprise pour ta différence. Utilise ton énergie pour ceux qui comptent vraiment. Est-ce que tu as compris ?

L'enfant hocha lentement la tête, les joues humides mais l'air plus serein.

— Oui m'dame.

Thahild lui désigna le collier de perles.

— Tu aimes vraiment fabriquer des bijoux ?

Gimo s'essuya les yeux avec la manche de sa chemise de nuit.

— Oui.

— Tu aimerais devenir joaillier plus tard ?

L'enfant ouvrit de grand yeux, un sourire timide étirant ses lèvres.

— Oh oui, ça me plairait beaucoup !

Thahild lui tapota la tête avec satisfaction.

— Je crois que j'ai une idée.

***

À son grand étonnement, Gimo la serra dans ses bras minuscules avant qu'elle ne quitte la chambre. Embarrassée, elle lui rendit son accolade en lui assurant que ce n'était qu'un au revoir. L'enfant se recoucha, une lueur d'espoir dans le regard. En fermant la porte, Thahild se dit que cette lueur valait tous les coups de fouet du monde.

Elle rejoignit Magda et sa fille dans la salle à manger, où elles sirotaient une infusion fumante. Thahild s'installa à côté de la jeune naine et se pencha vers elle.

— Dis-moi Gimelda, tu aimerais faire quoi plus tard ?

La petite cligna des yeux, surprise. Elle échangea un regard avec sa mère, tout aussi intriguée qu'elle.

— Euh... j'aimerais bien confectionner de jolies robes pour les grandes dames. Mais l'apprentisage coûte cher.

— Ne t'inquiète pas pour ça, lui assura Thahild.

Mère et fille paraissaient encore plus perplexes. Magda intervint.

— Allez, dit au revoir ma chérie.

Gimelda, le regard encore brillant de curiosité, passa ses bras autour du cou de Thahild et lui colla un gros bisou humide sur la joue.

— Au revoir madame Thahild.

— Au revoir, Gimelda.

L'enfant remonta se coucher en agitant sa petite main blanche. Thahild répondit à son salut en souriant. Lorsqu'elle disparut de son champ de vision, elle s'essuya la joue et ouvrit sa bourse pour compter ses pièces. Magda l'observa, la bouche entrouverte.

— Je ne comprends pas.

Thahild déposa dix pièces d'or sur la vieille table de la salle à manger et les poussa vers la naine.

— Avec ça, vous aurez largement de quoi payer l'apprentissage de vos deux enfants.

Magda contempla les pièces avec de grands yeux et la jeune femme enchaîna.

— Vous aviez raison depuis le début. Il n'est pas fait pour se battre... En revanche, il a un don. N'importe quel joaillier digne de ce nom s'en rendra compte.

La naine leva un regard angoissé vers elle.

— Vous en êtes sûre ?

— J'ai grandi parmi les meilleurs artisans humains. Vous pouvez vous fier à mon jugement. Cependant, il y a une condition.

— Laquelle ?

— Les enfants devront partir dans une autre ville naine, située plus profondément dans la montagne. Ainsi, ils seront loin de Maglin et de ses méfaits.

C'est un regard empli d'une profonde détresse que Magda posa sur elle, lui fendant le cœur. Pourtant, elle garda une mine inflexible pour ne pas céder. C'était la seule solution.

— J'aimerais que vous puissiez les accompagner, mais même en vous offrant tout l'or que je possède, ce ne sera pas suffisant pour vous loger tous ensemble.

Magda se prit le front dans les main avec lassitude.

— Je sais. Plus on s'enfonce au cœur de la montagne et plus les logements sont onéreux.

— En apprentissage, ils vivront chez leurs instructeurs et seront prit en charge par leur famille. Ils ne manqueront de rien.

— Je ne pense pas avoir la force de les laisser partir... je n'ai plus qu'eux vous comprenez ?

Magda se tordait silencieusement les mains, en proie au doute et le regard implorant. Thahild posa un main ferme sur les siennes, les immobilisant.

— Donnez une chance à vos enfants de connaître une vie meilleure.

Elles restèrent silencieuses un long moment, seulement éclairées par la triste lumière d'une bougie. Les lueurs de la flamme dansaient sur le visage crispé de Magda, le rendant encore plus tragique. Elle ferma les yeux et se prit la tête entre les mains.

À travers les volets de la maison, une faible lueur déchira l'obscurité. L'aube se levait. Thahild soupira, il était l'heure. Elle se leva lentement et cacha son visage sous son capuchon. Son gros sac sous le bras, elle s'arrêta sur le seuil de la porte, l'air grave.

— Vous êtes une bonne mère, Magda. Je sais que vous prendrez la bonne décision.

Sans plus de cérémonie, elle disparu dans les rues malfamées de Doren.

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