Potentiel

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Thahild affichait un visage serein pour camoufler les interrogations qui se bousculaient dans sa tête. En réalité, elle était anxieuse. Elle avait à peine touché l'enfant et pourtant elle avait l'impression d'avoir commis un crime impardonnable. Le fouet n'avait-il pas suffi ? Qu'allait-t'on encore lui infliger ?

— Que me veut le roi ?

L'intendant posa son verre vide sur le bureau et se pencha vers elle. Il scruta le visage de la jeune femme, une once de pitié dans le regard.

— Mon peuple connaît bien le feu des dragons.

Il déboutonna sa tunique de soie pour découvrir une épaule musclée mais à la peau sèche et blanchâtre.

— Ces créatures ont toujours eu un grand appétit pour nos richesses. Malgré les siècles et notre technologie qui ne cesse d'évoluer, ils sont encore nombreux à nous attaquer.

Le nain se rhabilla lentement et croisa ses mains devant son visage.

— Le feu du grand serpent ne peut être guéri... Mais ça tu le sais déjà n'est-ce pas ?

La jeune femme resta interdite, sa main crispée autour de sa chope. L'intendant lui sourit avec indulgence.

— Tu ne croyais tout de même pas passer inaperçue dans une cité naine, Thahild fille de Thorod ?

"Diantre."

— Depuis quand ?

— Depuis le premier jour. Ta piètre tentative de furtivité n'a trompé aucun de mes espions.

L'intendant se resservit un verre.

— Notre peuple a toujours entretenu des rapports amicaux et bénéfiques avec le Clan du Bélier. C'est pourquoi, lorsque le capitaine Magnus a retrouvé ta trace, j'ai fait prévenir ton maître pour qu'il intervienne. Magnus est un très bon élément, mais il a une certaine tendance au... débordement.

Thahild grimaça.

— C'est le moins que l'on puisse dire !

Le nain leva un sourcil sévère.

— Toi seule est responsable, jeune fille. Nos actes ont toujours des conséquences, tôt ou tard.

Sur ce point, elle ne pouvait que lui donner raison. Elle approcha sa chope de ses lèvres craquelées et étancha sa soif. L'intendant poursuivit.

— Quoi qu'il en soit, je ne t'ai pas fait venir pour cela. Lors de ton arrivée, tu intriguais beaucoup notre souverain. Les espions nous avait déjà conté la tragédie de tes noces et le terrible prix que ta famille a dû payer. Mais alors que votre clan était en deuil, on nous a rapporté que la fille unique du Jarl s'était enfuie. Quel enfant ferait cela à son père, en ces temps de malheur ?

La jeune femme sentit la colère lui crisper les mâchoires. Elle se revit devant un autre bureau, face à un père peu compréhensif. Thahild toisa son interlocuteur avec hargne. Elle n'avait pas de comptes à rendre à un étranger.

— Mes raisons ne regardent que moi, intendant.

La surprise fit briller les yeux du nain. Visiblement, il n'avait pas l'habitude qu'on l'envoie paître. Il prit une profonde inspiration et s'adressa à elle avec plus de fermeté.

— Comme gage de l'amitié entre le Premier Royaume et les Béliers, je vais te renvoyer auprès de ta famille, jeune fille.

— Je ne crois pas.

Le visage du nain se crispa d'impatience. Il ne dégageait à présent plus aucune sympathie. Autrefois, Thahild aurait fui la confrontation. Mais elle en avait assez qu'on veuille sans cesse lui imposer son propre avenir. Avant que l'intendant ne réplique, elle mit les choses au clair.

— Vous pouvez me jeter en prison. Vous pouvez m'enchaîner et me traîner de force jusqu'à Fjellmor. Mais à chaque instant, je lutterai. Soyez conscient que même si vous parvenez à me ramener à mon père, je m'enfuirais de nouveau.

— As-tu pensé à l'honneur des tiens ?

— Il y a différente façon d'honorer sa famille, intendant.

Le nain s'appuya contre son dossier, les sourcils froncés. La jeune femme soupira.

— Toute ma vie, on m'a fait croire que l'accomplissement de mon existence était un beau mariage. Je sais à présent que je peux aussi être quelqu'un d'autre. Peut-être que les Dieux ont d'autres projets pour moi...

— Ton culte est condamné, fille du Bélier.

L'intendant haussa les épaules avec tristesse.

— Crois-moi, Eldingar n'est pas le premier Dieu à tomber dans l'indifférence de votre race. C'est dans la nature de l'homme de douter.

— Eldingar m'a offert une deuxième chance. Pour cela, je le servirai jusqu'à mon dernier souffle.

Le nain arqua un sourcil.

— Ce ne sont pas des paroles que l'on prononce à la légère.

Thahild posa un regard affligé sur son interlocuteur.

— Ne comprenez-vous pas que c'est tout ce que j'ai pour gagner le respect des miens ?

Ce dernier l'observa en silence, tripotant distraitement sa barbe. La jeune femme se pencha vers lui.

— Le moment venu, je m'en retournerai à la montagne.

Le nain changea de position dans son fauteuil, visiblement perplexe.

— Mais si vous me renvoyez là-bas de force, vous ne rendrez service à personne. Laissez-moi poursuivre ma route.

— Tu es bien consciente que ta demande met mon roi dans une position délicate ? Comment réagira ton père en apprenant que nous t'avons laissé partir ?

— Vous n'êtes pas obligé de l'en informer.

Le nain plongea son regard dans le sien. Il la jaugea, dans ses vêtements misérables d'apprentie. Ses cheveux étaient sales et retombaient tristement autour de son visage, mal coiffés. Sa peau était marquée d'ecchymoses. Ses phalanges étaient bandées de tissus tachés de sang. Il pouvait sentir l'odeur de sa sueur et de sa chair à vif. C'était comme se tenir face à un animal blessé.

La petite ne s'en souvenait probablement pas, mais ils s'étaient déjà rencontré. Elle n'était alors qu'une enfant confuse, gauche et grassouillette. Une insignifiante petite chose dans l'ombre du Jarl.

La disciple qui se tenait devant lui était bien différente. Son œil émeraude ne cillait pas. Malgré son dos mutilé, elle se tenait bien droite, une main sur chaque genou. Quelque chose dans la crispation de sa mâchoire lui rappela immédiatement le Jarl Thorod. Sous la crasse et les blessures, il pouvait distinguer la noblesse et la détermination.

Fort de son expérience, l'intendant savait reconnaître le potentiel. Cette jeune personne allait laisser sa marque sur ce monde, en bien ou en mal. Il était curieux de voir son évolution.

Il hocha la tête avec un sourire indulgent.

— Je pourrais en effet... Si tu quittes Doren à l'aube.

Thahild s'empressa de répondre, avant qu'il ne change d'avis.

— Je le ferai.

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