Confessions nocturnes

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Les deux comparses pénètrèrent dans l'auberge, étrangement déserte. Il n'y avait aucun client malgré la présence de miettes sur les tables et de choppes encore collantes de bière. La salle commune était maigrement éclairée par la lumière d'un feu mourant.

Sidra, la tenancière, était affalée sur son comptoir, la figure enfouie derrière ses bras repliés et les épaules secouées de sanglots. Thahild échangea un regard surpris avec Fjori et s'approcha lentement d'elle. La naine ne parut pas l'entendre, alors elle se racla bruyamment la gorge, lui faisant relever la tête dans un sursaut. En aperçevant des clients, elle sortit un mouchoir blanc de son décolleté et essuya ses joues humides en reniflant. Ignorant la bienséance, la disciple ne put s'empêcher de l'interroger.

— Quelque chose ne va pas, Sidra ?

Cette dernière ouvrit la bouche pour répondre, la referma et laissa finalement échapper un plainte aigüe. Thahild avança un peu plus et lui tapota maladroitement l'épaule en signe de compassion. La naine hoqueta et reprit haleine en cherchant ses mots.

— Je ne suis qu'une pauvre idiote ! Ma voisine m'avait mise en garde, mais je ne l'ai pas écoutée...

— Allons, calmez-vous et commencez par le début.

Tandis que le la tenancière s'exécutait, la jeune femme prit trois chopes sous le comptoir et attrapa une bouteille de bière blonde. Elle en tendit une à Fjori et une à Sidra avant de tirer un tabouret vers elle et de s'asseoir face à la naine. Le guerrier l'imita en buvant une longue gorgée. Après quelques instants, Sidra inspira profondément et commença à leur conter ses malheurs, la lumière vacillante d'une bougie illuminant leurs visages sérieux.

— D'aussi loin que je me rappelle, je n'ai jamais vraiment été amoureuse... J'ai travaillé très jeune aux côtés de ma tante, paix à son âme ! Je n'avais pas le temps pour ses balivernes. Tandis que la plupart de mes amies se mariaient et fondaient une famille, j'apprenais à tenir un commerce. Lorsque ma pauvre tante s'est éteinte en me la léguant, j'ai réussis à faire prospérer cette affaire sans trop de difficulté.

Sidra désigna sa salle commune aussi chaleureuse qu'ordonnée, sans dissimuler sa fierté.

— Et puis un jour j'ai rencontré Ebrik, commerçant tout comme moi... Il était merveilleux, doux et attentionné. Dès que je l'ai vu, j'ai eu le coup de foudre.

Plongée dans ses souvenirs, le visage de la naine s'illumina, prouvant la puissance de ses sentiments.

— Vous savez, il m'a courtisé dans les règles de l'art ! Durant notre première soirée, il m'a sorti le grand jeu et m'a emmenée dans les endroits les plus prestigieux de la ville. Je ne pouvais rêver mieux ! Je me sentais tellement en confiance que je n'ai pas attendu le mariage pour... Enfin vous savez...

Thahild et Fjori hochèrent la tête pendant que les joues de Sidra se coloraient de pourpre.

— Malheureusement les nouvelles vont vite à Doren et une amie n'a pas tardé à m'apprendre que Ebrik était déjà marié. J'étais effondrée et je ne pouvais le croire. Pourtant, j'ai posé la question à Ebrik et il n'a pas cherché à nier.

La disciple afficha un air désaprobateur devant un tel comportement alors Sidra s'empressa de poursuivre.

— Mais il m'a tout expliqué, vous savez ! Il était victime d'un mariage malheureux et sa femme n'était qu'une sinistre mégère... Ce n'était qu'une erreur de jeunesse pour lui mais il refusait de la quitter par égard pour sa famille. Je savais que je n'aurais pas dû mais je l'aimais tellement... Je préfèrais le partager avec une autre plutôt que de le laisser partir.

— Vous êtes devenue sa maîtresse ?

— Je n'en suis pas fière. Mais j'étais intimement convaincue qu'un jour, je serais sa femme.

Fjori la questionna sans prendre de gants.

— Qu'est-ce qui a merdé ?

Les épaules de Sidra s'affaissèrent tristement.

— Sa femme est décédée il y a peu d'une maladie du foie. Je sais qu'il n'y a pas de quoi se réjouir mais avec sa mort, un avenir commun nous était désormais possible... Ebrik est venu me voir ce soir et m'a annoncé que c'était fini entre nous.

Thahild jura bruyamment.

— Le salopard.

— Finalement, peut être qu'il l'aimait sa femme... Et moi je n'étais qu'un jeu pour lui.

Une larme brilla au coin de l'œil de la tenancière tandis que Fjori soupirait.

— Depuis qu'on est gamins, on nous raconte de belles et grandes histoires d'amour. Comme si chacun d'entre nous avait une âme-sœur qui l'attendait quelque part. En grandissant, on s'aperçoit vite que ce ne sont qu'un ramassis de niaiseries pour les enfants. Moi aussi je me suis fait avoir vous savez ? Lorsque je vivais encore sur les terres du Clan du Bélier.

Sidra releva le menton avec curiosité.

— Ah oui ?

Thahild baissa les yeux vers sa chope, connaissant déjà la triste histoire que Fjori allait conter. Le regard azur du mercenaire se perdit à son tour dans la brume des souvenirs.

— Dès que j'ai posé les yeux sur cette fille, j'ai perdu la raison. On m'avait mit en garde pourtant, elle était déjà connue pour ses mœurs légères. Mais comment résister à une telle beauté ? À côté d'elle, les autres femmes n'étaient que des ombres. J'ai pris mon courage à deux mains et je me suis lancé.

La tenancière avait séché ses larmes et écoutait avec attention le récit du guerrier, le menton enfoui dans la paume de sa main.

— En tout cas, je ne lui ai pas déplu. Je la traitais comme un joyau dans son écrin et crénom, cela semblait lui plaire ! Nous sommes restés ensemble un bon moment, à tel point que j'ai cru que je serais celui qui l'épouserait. Quelle imbécile j'ai été... Elle m'a fait cocu avec un chasseur du Clan du Loup qu'elle connaissait à peine. Comme ça, pour s'amuser.

Le guerrier serra le poing avec rage.

— J'ai cru que j'allais la tuer. Heureusement, mes compagnons d'arme m'ont arrêté juste à temps. Néanmoins, j'étais humilié et j'ai préféré quitter le Clan.

Fjori leur lança un regard plein de rancœur.

— Je lui ai offert mon cœur et elle l'a accepté pour mieux le piétiner. Comme tous les autres crétins qui on voulu séduire cette rouquine...

Sidra lui tapota gentiment la main.

— Elle ne vous méritait pas. Vous êtes encore jeune, un jour vous rencontrerez une femme plus honnête.

Leur regard se portèrent vers Thahild, fixant le fond de sa bière. L'un et l'autre s'étaient confiés sans fioritures sur leurs erreurs passées et c'était à son tout de s'y coller. Elle soupira avec mélancolie.

— À leur façon égoïste, je crois que vos amants vous on quand même aimé. Le mien, je ne saurais dire... Bien sûr, notre union n'était qu'un arrangement entre nos familles. Mais nous avions le même âge et je n'ai pas tardé à tomber amoureuse de lui. C'était un jeune homme tout à fait respectable et je m'estimais chanceuse de devenir sa femme. Je croyais qu'il commencait également à m'apprécier et que notre union serait heureuse.

Quelque chose d'humide s'écrasa contre le dos de sa main. Thahild s'essuya l'œil avec colère, tout cela remontait à si loin. Elle ne pensait pas que cela lui fera si mal d'y repenser.

— Comme vous deux, je me suis lourdement trompée. Il y a eu des complications assez désastreuses avant notre mariage. Ma famille s'est retrouvée au plus bas et j'ai été lourdement défigurée.

La jeune femme tourna la tête pour que la lumière de la bougie éclaire son faciès calciné.

— Le mariage a été annulé sans tarder. Et mon premier amour a disparu sans laisser de traçes, alors que j'étais entre la vie et la mort.

Sa voix se mit à trembler sans qu'elle puisse la contrôler et elle sentit une larme rouler sur sa joue droite.

— Qu'il ne partage pas mes sentiments soit une chose. Mais je pensais qu'il aurait assez de respect pour moi pour m'annoncer son départ bien en face. Et non disparaître dans la nuit comme un lâche.

Elle s'essuya le visage avec sa manche tachée de sang tandis qu'un lourd silence s'installait dans l'auberge. Chacun s'en voulant d'avoir été aussi naïf. Finalement, Sidra ouvrit une autre bouteille et resservit chacun avant de lever son verre.

— Aux imbéciles.

Thahild et Fjori hochèrent la tête et répondirent en cœur.

— Aux imbéciles !

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