Contrat

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Le lendemain, au petit-déjeuner, Roderick et Thahild se comportaient comme s'ils ne s'étaient absolument pas croisés au quartier des plaisirs la veille. Mais pour une fois, ils mangaient dans le calme et le silence, s'attirant les regards curieux de la tenancière. Dans la fraîcheur du matin, ils s'affrontèrent avec énergie dans la campagne tandis que le chœur de l'aube résonnait autour d'eux pour annoncer le lever du soleil. Il était encore tôt et il n'y avait que des paysans travaillant dans les champs aux alentours. L'air se réchauffait petit à petit à mesure que le soleil se levait à l'Est.

La peau recouverte d'un voile de sueur, la jeune femme protégeait ses côtes et esquivait les coups rageurs de son adversaire. Cet exercice matinal était devenu tellement habituel, qu'elle commencait à bien connaître la technique de Roderick.

Elle ne savait peu de choses sur cet homme. D'où venait-il ? Avait-il de la famille ? Des enfants ? Elle n'avait pour réponses que de vagues suppositions et quelques maigres réponses de la part du maître. Cependant, en vivant à ses côtés, elle avait appris à bien le connaître. C'était un homme rustre, violent et d'humeur ombrageuse.

L'art du combat les avaient rapprochés d'une étrange manière. Passer toutes ces matinées à se taper dessus, ça rapprochait beaucoup plus qu'une conversation. Sans même prendre la peine d'y réfléchir, Thahild savait exactement où et comment Roderick allait frapper. Son instinct la guidait. Depuis le début de l'exercice, elle avait esquivé machinalement tous les coups du maître, ce qui commencait à exaspérer ce dernier. Les veines saillant de son cou de taureau et le visage rouge, il s'énervait de plus en plus. Thahild quant à elle, restait sereine et focalisait son attention sur son concurrent. Elle attendait une faille dans la défense du maître.

Il fallait juste attaquer au bon moment.

Le temps sembla ralentir. Elle pouvait distinguer la moindre goutte de sueur sur le front de Roderick, l'iris pourpre de ses pupilles et ses mèches auburn planquées sur ses tempes. Son coude gauche se souleva lentement, dégageant une issue. Aussitôt, Thahild s'anima et s'engouffra dans cette brèche avec toute son énergie. Elle projetta son poing en avant et il alla s'écraser contre la joue rugueuse de Roderick. Elle lut la surprise dans les yeux de son maître avant que son visage ne soit projetté sur le côté. Sonné, Roderick fit un pas de côté. Thahild revint à l'instant présent, aussi surprise que lui. Elle resta tétanisé sur place, les poings levés. Roderick profita de l'occasion pour lui décocher un puissant contrecoup qui la fit chuter lourdement dans l'herbe. Il la toisa en essuyant un mince filet de sang sur son menton.

— Bien joué, gamine. Mais à l'avenir, finis ce que tu commences au lieu de rester planté là.

Thahild se remit debout en se massant la joue, à moitié assomée. Le maître l'étudia du regard d'un air satisfait.

— Je crois que tu es prête pour ton premier sang.

***

Roderick n'avait pas donné beaucoup d'informations après leur entraînement du matin, se bornant à répéter "qu'il était temps de passer à la suite". La jeune femme n'était pas dupe. La dernière fois qu'on avait refusé de lui communiquer les détails, on l'avait projetée du haut d'un gouffre pour la tester. À présent, elle connaissait les méthodes des maîtres élémentaires. Le premier sang... Cela n'engegeait rien de bon.

Dans l'après-midi, Thahild poursuivit son entraînement avec Kurgann et l'avertit de la décision de Roderick de lui faire passer le "premier sang". Le vieux maître d'armes la regarda longuemment, les sourcils froncés et parti farfouiller dans l'arsenal. Il était revenu avec deux haches de guerre et une cotte de mailles, qu'il lui tendit en grognant.

— Prends ça. Tu risques d'en avoir besoin connaissant Roderick.

Les armes semblaient avoir vécu avec leur manche de cuir usé et leur acier terni, mais lorsque la jeune femme passa le gras de son pouce sur le tranchant, la lame entailla sa chair sans difficulté. Elle enfila la cotte de mailles dont la lourdeur était rassurante et s'inclina respectueusement.

— Merci, maître Kurgann.

Le vieux nain haussa les épaule avec nonchalance.

— Reviens-nous en vie, petite. Je compte sur toi pour me ramener mes haches.

Le cœur lourd, la jeune femme fila avertir Magda qu'elle partait pour quelques jours. Lorsque cette dernière lui demanda quand elle reviendrait, elle ne put qu'hausser les épaules.

— Je n'en ai pas la moindre idée.

***

Le soir-même, les deux comparses quittaient l'auberge et traversaient la vie nocturne de Doren. Thahild suivait Poings Sanglants la tête pleine de questions et une boule au ventre. Leur chemin les amena dans la partie la plus profonde de la ville, juste avant la porte du Second Royaume.

Ils arrivèrent à une caserne dont la porte ouverte était obstruée par une file de personnes à l'air peu amène. Le groupe était hétéroclite, composé aussi bien de Nains que d'Hommes. Vu leur dégaine féroce, Thahild devina immédiatement que c'était des mercenaires.

Aussi inquiète qu'intriguée, elle posa une main ferme sur le bras de Roderick.

— Maître, que faisons-nous ici ?

— Nous participons à une purge des galleries souterraines. Elles sont infestées de Gobelins.

Thahild leva un sourcil interrogateur.

— Et en quoi ça nous concerne ?

— Il est temps que tu mettes ce que tu as appris en pratique. De te confronter à de vrais adversaires.

Aussitôt, Thahild se crispa. Elle ne se sentait absolument par prête à affronter des Gobelins dans la noirçeur de la montagne.

— Les Gobelins prolifèrent dans les galeries avec une rapidité déconcertante. Cela fait des siècles que les Nains tentent de se se débarasser d'eux, sans succès. Tout ce qu'ils peuvent faire, c'est endiguer leur multiplication. Pour cela, ils paient des mercenaires pour régulièrement trouver et détruire les nids. C'est un excellent exercice pour toi. Pas de questions et beaucoup d'or.

Thahild se tordait nerveusement les mains.

— Vous êtes certain que je serais à la hauteur ?

Roderick haussa ses larges épaules.

— Si tu ne l'es pas, tu ne ressortiras pas vivante de ces galeries.

Devant l'air horrifiée de son apprentie, il ne put retenir un éclat de rire tonitruant. Son rire attira sur eux quelques regards surpris des autres mercenaires. Une fois calmé, Roderick s'avança et se pencha vers son apprentie.

— C'est exactement ça ton problème, Thahild. Tu réfléchis trop !

— Mais...

— Arrête de poser des questions. Cela fait plusieurs lunes qu'on s'entraîne ensemble. Je sais de quoi tu es capable.

Il tapota rudement son front, l'air très sérieux.

— Cesse de t'interroger et fais plus confiance à ton instinct.

Il désigna la file de mercenaires qui attendaient de signer le registre.

— Crois-moi, tu es bien plus préparée que la plupart d'entre eux.

Sans plus de compassion, il alla faire la file avec les autres. Thahild ressentit une curieuse chaleur envellopper sa poitrine. C'était bien la première fois que le maître ne la traitait pas comme un fardeau. Plus touchée qu'elle ne voulait bien l'admettre, elle emboîta le pas à Roderick.

L'attente était longue avant d'arriver le recruteur, assis derrière une simple table une plume à la main et une longue feuille de parchemin devant lui. C'était un Nain fumant la pipe, dont la barbe brune était tressée avec une incroyable complexité et ses doigts étaient marqués de runes. Un autre Nain était assis à ses côtés, bras et jambes croisées. Il portait une lourde armure de skinnende et ses yeux disparaissaient dans l'ombre de son casque d'acier.

D'un air indifférent, le Nain richement habillé posa une série de questions à Roderick et lui tendit le parchemin pour qu'il le signe. Lorsque cse fut le tour de Thahild, le contremaître cligna plusieurs fois des yeux, la bouche entrouverte. Son regard passa du visage calciné de la jeune femme, à sa cotte de mailles. Son comparse se redressa légèrement, laissant entrevoir deux yeux aussi bleu que froid.

— Hum... Je peux vous aider, jouvencelle ?

Thahild poussa un soupir et désigna le registre.

— Je suis là pour m'inscrire, comme tout les autres.

Les deux Nains échangèrent un regard et celui en armure jaugea Thahild, le visage totalement inexpressif. Après un rapide examen, il hocha lentement la tête. Le contremaître ne semblait pas convaincu mais ne fit pas de commentaires. Il tira une bouffée sur sa pipe et l'expulsa lentement. Sans la regarder, il plongea sa plume dans l'encre noire.

— Nom ?

— Thahild.

Il lui tendit la feuille à la longue liste de prénoms.

— Signature.

Thahild se pencha en avant et attrapa la plume. Le contrat était rédigée dans la langue des Nains et était particulièrement complet. Pour prendre la peine de le lire entièrement, il aurait fallu un bon moment dont la jeune femme ne disposait pas. Son regard parcourut l'encre bleue et déchiffra quelques phrases qui la firent frissonner.

"Ne serons pas tenu pour responsable du décès du mercenaire... Ne pouvons garantir d'être en mesure de ramener la dépouille..."

Sa main tremblait légèrement lorsqu'elle signa d'une simple croix, comme la plupart de ses compagnons. Alors qu'elle suivait son maître, elle avait la malsaine impression d'avoir signé son propre arrêt de mort.

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