Les Funérailles

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Les premières grandes gelées arrivaient du Nord et le dragon n'était pas revenu. Le Jarl Odrav et ses hommes repartirent à l'Est, emportant leurs morts et leurs blessés. Les Corbeaux rentrèrent également chez eux, assurant que le Jarl Thorod avait tout leur soutien. Après leur départ, le grand château de la montagne parut bien silencieux. Les relations diplomatiques qui avaient pris tant de temps à s'établir entre les Béliers et les Loups volèrent en éclat.

Le Jarl Thorod était sorti de son profond sommeil depuis quelques jours, au grand soulagement de tous. Mais l'épreuve avait marqué son corps. Il avait fortement maigri et la rancune avait creusé ses traits. Sous ses yeux verts, de profondes cernes violacées témoignaient de ses nuits sans sommeil. Thorod étant désormais incapable de se déplacer seul, les ingénieurs et les artisans du Clan du Bélier lui avait confectionné un fauteuil de bois mobile, muni de roues.

En cette courte journée d'hiver, le Jarl avait décidé d'enterrer les défunts. Ceux qui pouvaient encore être soignés étaient au château mais bien d'autres avaient péri, entourés de leur famille. En leurs noms, le Clan du Bélier retourna dans la clairière où tout avait basculé. L'endroit avait bien changé. Même si la neige avait dissimulé les traces du passage du dragon sous un épais manteau, une terrible odeur de cendres régnait encore aux alentours. Le majestueux chêne n'était plus qu'un large tronc noir, aux branches décharnées. Sous la morsure des flammes, le géant végétal était devenu un frêle et malheureux vieillard.

Thahild, vêtue d'une robe sombre et le visage dissimulé derrière un voile ténébreux, le contemplait avec tristesse. Elle était au premier rang, à la gauche de son père, installé dans son fauteuil, la mine grave.

Les victimes étant pour la plupart des guerriers et des hommes libres, on éleva un ensemble de tombes collectives, placées en spirale autour de l'arbre mort. Les hommes encore valides y disposèrent des pierres dressées vers le ciel, en mémoire des trop nombreuses victimes.

Dans une ambiance solennelle, les survivants se drapaient dans leur dignité et leur chagrin. Chacun de ceux qui était présent avait perdu un mari, un fils, un frère ou un ami. Après les chants mélancoliques et le son désenchanté des harpes, la colline était bien silencieuse. Parfois ponctuée de quelques sanglots qui échappaient aux plus jeunes.

Le Jarl exécuta une pression sur les lourdes roues de son fauteuil et s'avança. Sans l'aide de personne, il exécuta un demi-tour et fit face à son Clan endeuillé. Il parla d'une voix forte et tendue. Ses yeux, bien que fatigués, ne cillaient pas.

— En ce jour, notre Clan a subi de lourdes pertes. La fatalité s'est abattue sur bien des innocents. Nous avons tous perdus des êtres chers, qu'ils aient été parents ou compagnons. Et parmis ceux qui restent, certains ont payé un lourd tribut.

Le Jarl baissa un regard douloureux sur ses jambes inertes et prit une grande inspiration avant de poursuivre.

— Sachez que je partage votre douleur. Pourtant, nous devons faire front face à l'adversité. Nos défunts sont partis sur les Terres Immortelles en vaillants combattants. Là-bas, ils n'auront pas à être honteux face à leurs ancêtres.

Dans la foule, certains hochèrent la tête avec conviction tandis que Thorod se penchait en avant, le poing levé dans une attitude combative.

— Honorez vos morts en restant vaillants. Relevez la tête et séchez vos larmes. Notre Clan se relèvera plus fort de cette épreuve !

Un grondement affirmatif résonna sur la colline blanche. Les hommes se frappèrent le torse du poing et les femmes essuyèrent leurs yeux larmoyants. Le Clan du Bélier se rallia à la cause de son chef avec force et détermination. Chaque homme, chaque femme et chaque enfant étaient liés par la volonté du Jarl de les guider vers l'avenir.

Une seule personne s'était exclue du groupe, isolée par la profondeur de sa détresse. Son corps était bien présent mais son esprit était perdu dans les ténébres. L'œil de Thahild fixait sans le voir son père encourager les siens. Bien qu'entourée de son peuple, elle se sentait seule.

De retour au château, la fille du Jarl se coupa du monde. Durant la lune qui suivit, ses servantes lui apportaient des plateaux de nourriture qui revenaient presque intacts aux cuisines. Les quelques filles qui l'avaient aperçue dans la noirceur de ses appartements racontaient à qui voulait bien l'entendre, qu'elle était complètement défigurée. Mais les serviteurs prenaient bien garde à ne pas en parler quand le Jarl était à proximité. Car une fille de cuisine trop insouciante avait reçu plusieurs coups de bâtons pour avoir manqué de discrétion.

Depuis les funérailles, Thorod n'avait pas été voir sa fille une seule fois.

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