Les bains publics

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Le lendemain, quand la jeune femme annonça à son maître que Kurgann acceptait de l'entraîner, il la regarda avec des yeux ronds. Au torrent de questions qui s'ensuivit, elle rétorqua avec un petit sourire.

— Ça me regarde.

Roderick n'apprécia pas l'ironie. Sa disciple ignora ses grognements mécontents et but tranquillement son lait de chèvre. Elle n'avait que peu de scrupules à faire des cachotteries au vieux guerrier. Lui ne s'en privait pas à son encontre.

Suivre l'enseignement de deux maîtres simultanément se révéla difficile mais efficace. Elle passait la matinée avec Roderick. Après avoir ingéré un rapide petit-déjeuner, ils rejoignaient la grande porte et allaient courir dans les champs et les bois, tandis que l'horizon se teintait doucement de rose. Le guerrier privilégiait l'endurance à la rapidité et augmentait la distance chaque jour. Lorsque qu'elle n'en pouvait plus et qu'elle cessait sa course, le fils d'Eldingar faisait demi-tour pour lui brailler dans les oreilles de continuer. Le bougre semblait ne jamais être à court de grossièretés.

Ensuite, Roderick lui faisait faire toutes sortes d'exercices pour travailler ses muscles. Parfois, elle devait gravir le flanc de la montagne, les épaules meurtries par une palanche à laquelle était accrochés deux seaux remplis d'eau. Certains jours, elle aidait les paysans nains dans les champs. On lui confiait une faux et elle s'échignait à récolter le blé sous un soleil de plomb. Pour améliorer la puissance de ses coups de poings et de pieds, Roderick empruntait d'énorme sac de grains et les pendait à la branche d'un arbre. Thahild devait tourner autour et les frapper avec force et rapidité.

L'ultime pratique consistait à s'entraîner directement avec le maître. Bien qu'il n'utilisât pas toute sa puissance de frappe, ce dernier malmenait son apprentie à chaque séance. Thahild parvenait à le toucher, mais jamais à lui faire mal. En général, elle se ramassait plus de coups qu'elle n'en donnait.

À midi, ils retournaient à l'auberge pour se restaurer. La patronne leur apportait un repas froid en jurant ses grands dieux que Thahild était encore fort mal en point. Roderick l'ignorait, engloutissait son dîner et partait vaquer à ses occupations. La jeune femme mangeait plus lentement et terminait par une chope de brune pour apaiser la douleur. Sous le regard soucieux de la Naine, elle se traînait alors jusqu'à la caserne de Kurgann.

Elle y passait l'après-midi, en compagnie des autres disciples. Ils la jaugeaient avec dédain car ils n'approuvaient pas la décision du maître d'armes. Quand elle arrivait dans la cour, ils échangaient des paroles peu sympathiques à son égard, s'exprimant dans le language guttural des nains. Thahild avait appris cette langue dès son plus jeune âge et comprenait parfaitement la teneur de leurs propos. Pourtant, elle les saluait respectueusement chaque jour et faisait semblant de ne pas les comprendre. Après tout, elle n'était pas ici pour se faire des amis.

Kurgann était un instructeur très exigeant. Il visait la perfection dans chaque mouvement et Thahild ne comptait plus le nombre de fois où elle avait dû recommencer le même exercice. Cependant, le maître d'armes ne s'était pas trompé sur son compte et le maniement de la hache lui semblait de plus en plus naturel. Kurgann parlait fort mais il n'y avait aucune agressivité dans sa voix. Contrairement à Roderick qui n'avait guère eu le choix, ce dernier avait été généreusement payé pour ce travail. Il s'employait à la former avec autant de soin que les autres. En outre, Thahild ne ménagait pas ses efforts et cela plaisait fortement au maître Nain.

***

L'Été se poursuivit et la disciple fondait à vue d'œil. Ses mains meurtries étaient continuellement protégées par d'épais bandages et elle gagnait en force et en dextérité jour après jour. La jeune femme était fière de ses progrès. Pourtant, elle se sentait bien seule sous la montagne. Elle peinait à communiquer avec Roderick et n'avait personne d'autre avec qui parler. Certes, une femme qui s'entraînait au combat ne passait pas inaperçue, mais personne ne semblait approuver ce choix de vie. La seule personne qui semblait sensible à sa solitude était la tenancière de l'auberge. Tard le soir, quand elle avait un moment, elle discutait volontiers avec Thahild.

C'est ainsi qu'un soir, après le souper, elle apprit qu'il existait des bains publics à Doren. Désireuse d'apaiser ses muscles douloureux dans l'eau chaude, elle décida de s'y rendre. Sidra lui expliqua avec enthousiasme l'itinéaire et elle se mit en route. Quand elle arriva à destination, un très vieux nain se tenait à l'accueil. Ses cheveux étaient aussi blancs que la neige et sa barbe si longue qu'il s'en servait comme couverture. D'un voix tranquille, il lui expliqua qu'il fallait d'abord se laver à l'eau tiède avant de pénétrer dans les différents bassins. Pour quelques pièces de bronze, elle pouvait y rester aussi longtemps qu'elle le souhaitait, les bains étant ouverts toute la nuit.

Les bains n'étaient pas mixtes mais malgré cela, la jeune femme était de nature pudique et rencontra une certaine difficulté à se déshabiller devant tant de naines. Elle ôta rapidement ses vêtements et se lava avec empressement. Une fois propre, elle s'immergea dans le bassin le plus proche, détachant ses cheveux pour dissimuler sa joue gauche. La caresse de l'eau après sa rude journée était une véritable bénédiction. Avec un sourire béat, elle pouvait enfin se détendre. Les naines souriaient entre elles de sa pudeur "typiquement humaine". Thahild jetait des regards discrets vers leur corps robuste et leurs seins lourds. Aucune d'entre elles n'était particulièrement svelte et pourtant elle les trouva belles. Elles avaient l'air si libres, sans le moindre complexe. Envieuse d'un tel détachement, son attention se porta sur sa propre anatomie qui avait bien changé depuis le début de son périple.

Au château, il y avait toujours un miroir où elle pouvait s'observer quand elle le souhaitait. Mais depuis qu'elle vivait sur les routes, elle n'avait guère eu le temps de se contempler de la sorte. Il y avait toujours quelque chose à faire, du chemin à parcourir, l'entraînement... Elle était sans cesse sollicitée et ne se souciait plus vraiment de son apparence. Pourtant, elle avait bien changé. La graisse avait laissé place à des muscles saillants. Elle se pencha et observa son reflet dans l'eau trouble. Elle se reconnut à peine dans le visage grave qui s'y reflétait.

Ses joues s'étaient creusées et sa mâchoire carrée s'était affirmée. Sans son embonpoint, ses pommettes étaient devenues saillantes. Son regard inquisiteur et sa figure carbonisée lui donnaient un air autoritaire qu'elle ne se connaissait pas. Un certain charisme se dégagait de ses traits durs. Le magnétisme des guerriers. Quelque chose dans ce nouveau visage lui rappellait désagréablement le faciès implacable de son père. Elle s'arracha à sa contemplation et s'immergea un peu plus dans l'eau chaude, troublée.

Quand elle quitta les bains, bien plus tard dans la soirée, la jeune femme était pensive. Le temps avait fait son œuvre durant son voyage. C'était le visage d'une femme que lui avait révélé la source. Une femme meurtrie, couverte d'hématomes et à l'air bien sérieux. Que restait-il de la jeune enfant attendant impatiemment ses noces ?

Quelqu'un lui rentra dedans violemment, la faisant sortir de sa rêverie. Elle se retourna avec colère vers l'individu et croisa le regard terrifié d'un enfant nain. Il était malingre et une bosse disgracieuse poussait sur son épaule gauche. Il bafouilla quelques mots d'excuses en language courant et s'éloigna avec empressement, disparaissant dans une ruelle un peu plus loin. Thahild haussa les épaules et continua sa route. Une bande d'autres enfants nains déboula du coin de la rue. Ils la dépassèrent en courant, les joues rouges et une lueur de méchanceté dans le regard. Ils étaient mené par un jeune nain à l'air costaud et malveillant. Du coin de l'œil, elle les vit se ruer à leur tour dans la ruelle. Avec une boule au ventre, elle cessa de marcher.

Ce n'était que des enfants, ils étaient sûrement en train de jouer, rien de plus. Néanmoins, elle n'avait pas beaucoup aimé la dégaine du meneur...

"Je ne suis qu'une étrangère dans cette ville, je ferais mieux de m'occuper de mes affaires."

Thahild resta pourtant immobile. Elle tendit l'oreille mais aucun son de ne parvenait de l'impasse. Sa raison perdait patience mais sa conscience l'empêchait de rentrer à l'auberge. Elle ne pouvait ignorer le regard apeuré du petit.

"Juste un coup d'œil."

D'un pas hésitant, elle se rapprocha de la petite rue. Des grognements étouffés lui parvinrent et elle accéléra le pas. Elle pénétra dans la ruelle avec un mauvais pressentiment.

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