L'art de la négociation

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Kurgann portait bien son titre. Il ne lui fallut que peu de temps pour cerner la jeune femme et la voie qu'elle devait emprunter. Il héla l'un de ses disciples et lui ordonna de s'entraîner avec Thahild. D'un œil critique, il observa l'apprentie pour étudier sa façon de bouger.

Ensuite, il lui proposa toutes sortes d'armes. Si elle en avait aperçu quelques-unes dans l'arsenal du château familial, la plupart lui étaient totalement inconnues. Kurgann commença par celles de distance, avec un arc et une arbalète. Au fond de la cour se trouvait plusieurs cibles de pailles que Thahild dut viser. Les résultats ne furent guère probants car la plupart de ses flèches ne touchèrent pas leur cible. La seule qui y parvint, semblait tenir plus de la chance que d'une quelconque amélioration. Roderick soupira bruyamment et le Nain hocha négativement la tête.

Il passa aux armes de jet, qui selon lui, étaient plus adaptées à sa constitution. Thahild fit des essais avec un javelot et sa version raccourcie, la javeline. Mais Kurgann n'était toujours pas convaincu.

— Ta vue n'est pas assez bonne pour la distance, déclara-t-il.

C'était au tour des contondantes : masse, fléau d'armes et marteau de guerre. La jeune femme se blessa stupidement avec le fléau sous l'œil amusé de Roderick. En essayant de le manier, l'une des pointes lui érafla la cuisse. La blessure était sans gravité mais demeurait douloureuse. La manipulation de la masse et du marteau était ardue, car Thahild manquait encore de force dans les bras. La jeune femme commençait à désespérer, rien ne semblait lui convenir. Elle s'essuya le front d'un air dépité. Kurgann désigna une hache de guerre.

— Essaie avec ça.

Thahild l'attrapa et effectua quelques manoeuvres sous le regard expérimenté du Nain. Ce dernier en lança une autre, qui se planta aux pieds de la jeune femme.

— Une dans chaque main à présent.

L'apprentie s'exécuta et fit tournoyer les haches autour d'elle avec une certaine dextérité. Kurgann dégaina son épée.

— Défends-toi !

Il se jeta sur elle en visant ses genoux. L'apprentie para son coup de justesse. Ils échangèrent quelques passes. Thahild se dépensait sans compter mais elle n'était pas dupe. Le Nain ne faisait que la tester, sans déployer toute sa technique. Il sembla rapidement satisfait et lui fit sèchement signe de s'arrêter.

— Faut pas chercher plus loin. J'ai trouvé ton affinité.

Il rengaina, à peine essoufflé, contrairement à son adversaire.

— C'est assez surprenant. La hache est plus difficile à manier que l'épée, en raison du poids et du manque d'équilibre. Mais elle permet des frappes plus puissantes ainsi que des techniques visant à désarmer l'adversaire ou à briser sa garde. Tu manques encore de muscles mais tu as ça dans le sang ! Y a-t-il des combattants dans ta famille ?

Thahild se crispa légèrement et réfléchit à toute vitesse.

— Mon père était un guerrier du Clan du Bélier.

— Il maniait la hache ?

— Je ne crois pas.

Roderick les rejoignit, interrompant ce dangereux interrogatoire.

— La hache ? Par Eldingar, je n'y connais rien moi ! Je croyais qu'elle serait plus apte à manier le bâton ou la lance...

Kurgann croisa les bras, l'air vaguement intrigué.

— La p'tite n'est pas taillée pour la finesse !

Il désigna le bandeau de Thahild.

— Avec une hache dans chaque main, tu combleras ton manque de visibilité. Le truc, c'est de toujours être en mouvement.

La jeune femme hocha frénétiquement la tête. Elle était soulagée, finalement, elle semblait douée pour quelque chose. Kurgann récupéra les armes et les rangea avec les autres. Il s'adressa au fils Eldingar d'un air détaché.

— Soyons honnête mon ami : tu ne trouveras pas de meilleur instructeur que moi dans toute la ville. Et toi et moi savons que tu es incapable de lui enseigner l'art de la hache...

Méfiant, le vieux guerrier grogna.

— Qu'est-ce que tu proposes ?

Le Nain se retourna et un sourire carnassier illumina son visage.

— Pour cinq pièces d'or, je l'entraîne.

— Combien ???

— Tu m'as bien entendu.

— Mais c'est du vol !

— Je mets en jeu ma réputation pour t'aider...

Une grosse veine apparut sur le cou de Roderick sous l'effet de l'indignation. Le Nain se tenait face à lui, l'air buté. Face au colosse, il semblait infime. Pourtant, il toisa Roderick sans la moindre crainte. L'humain tenta de négocier, refusant de "perdre autant d'argent". Thahild se tenait entre eux, mal à l'aise. La rencontre entre l'avidité et l'avarice ne faisant pas bon ménage, ils recommencèrent à se disputer. Quand elle voulut dire à son maître qu'elle pouvait payer la somme demandée, Roderick et Kurgann se tournèrent vivement vers elle en lui beuglant de la boucler. La jeune femme fit la moue et les laissa s'invectiver.

Aucun des deux ne voulant faire de concession, le conflit s'éternisa. Mécontente, elle se dirigea vers la grande porte et s'assit sur les marches de pierre. Elle s'adossa contre le mur, les bras croisés et le regard perdu dans la foule de visiteurs. Dans son dos retentissaient les exclamations fébriles des maîtres. Si son regard paraissait lointain, toute son attention était focalisée sur la querelle. En entendant les arguments de son maître, elle se prit la tête entre les mains. Roderick était un piètre négociateur ! Il n'obtiendrait jamais gain de cause... À bout, le vieux guerrier planta le Nain là et s'éloigna vers la sortie. Il rejoignit sa disciple en grognant et lui somma de le suivre. Ils s'enfoncèrent dans la foule sous le regard ironique de Kurgann.

***

Toute l'après-midi durant, ils parcoururent le quartier martial à la recherche d'un maître d'armes. Kurgann étant loin d'être le seul de la cité, Roderick espérait qu'un autre accepte de les aider pour un prix plus raisonnable. Néanmoins, cela était sans compter sur l'opiniâtreté du petit peuple. Aucun d'eux n'accepta de former une femme et encore moins à l'antique discipline de la hache, qui était réservée aux meilleurs de leurs combattants. Le manque de sociabilité de Roderick n'aidait guère sa propre cause. Il perdait vite son sang-froid et avait l'insulte facile. Suite à une négociation particulièrement violente, on les mit dehors avec tant de hargne qu'ils finirent le nez sur les pavés.

Sous l'hilarité des passants, Thahild se redressa en frottant ses vêtements crasseux. Roderick sauta sur ses pieds et menaça du poings les guerriers qui l'avait congédié si brutalement. Ces derniers ricanèrent et lui claquèrent la porte au nez. Les tendons de son cou apparaissant nettement, le maître cracha par terre.

— Qu'ils pourissent tous dans le monde souterrain !

Prudente, Thahild s'abstint de faire le moindre commentaire. Mais cela n'empêcha pas Roderick de s'en prendre à elle.

— Tout ça c'est de ta faute ! Dans toutes les armes qui existent, il a fallu que tu choisisses celle que je ne peux t'enseigner. COMMENT ON VA FAIRE MAINTENANT ?

L'apprentie ne pipa mot et le regarda avec calme. Qu'est-ce qu'elle y pouvait si la voie classique de l'épée ne marchait pas avec elle ? Mais en vivant aux côtés du vieux guerrier, elle avait apprit que lorsqu'il beuglait de la sorte, il fallait attendre que la tempête passe. Il se fichait bien de son opinion, voulant juste se défouler sur quelqu'un. Devant son manque de réaction, il agita la main avec dédain.

— Moi je laisse tomber.

Il ramassa ses affaires et s'éloigna en quête d'un lieu pour la nuit, son apprentie sous les talons.

***

Pour la première fois depuis bien longtemps, ils mangèrent un vrai repas dans une petite auberge non loin du quartier martial. Elle était tenue par une Naine aussi ronde que sympathique répondant au doux nom de Sidra. L'auberge accueillait surtout des étrangers et la plupart des clients étaient des hommes. Roderick loua deux chambres et commanda à boire et à manger. Ils patientèrent dans une salle commune exiguë mais d'une propreté irréprochable. Un gros matou roux s'étirait paresseusement au coin du feu.

Sidra leur apporta une tourte encore fumante et une généreuse chope de bière. Le maître et l'élève se jettèrent sur la nourriture avec avidité. La Naine connaissait son affaire, la tourte était excellente. La viande fondait sur la langue et la pâte était croustillante à souhait. La jeune femme remercia intérieurement le ciel pour ce repas. Cela faisait une éternité qu'elle n'avait pas si bien mangé.

Thahild put enfin découvrir le savoir-faire des Nains et déguster leur boisson favorite. L'aubergiste leur avait apporté une bière dorée, riche et épicée. C'était tout simplement délicieux. La jeune femme l'engloutit en quelques gorgées et s'adossa contre le dossier de sa chaise avec un sourire satisfait. Roderick lui jeta un regard grognon.

— T'as une sacrée descente toi.

Thahild haussa les épaules.

— Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?

— Je te donne ta soirée gamine. Fais-en ce que tu veux.

— Et vous maître ?

— Ça me regarde.

Il termina sa bière et se leva.

— On se retrouve ici pour le petit-déjeuner.

Quand il quitta l'auberge, elle attendit un peu qu'il s'éloigne et sortit elle aussi. Elle déambula dans les complexes rues de Doren, se perdant plusieurs fois. Incapable de s'y retrouver, elle finit par demander son chemin aux passants et retrouva la caserne de Kurgann.

La journée touchait à sa fin et le vieux Nain était désormais seul. Il rangeait les armes et boucliers en chantonnant d'une voix grave. Thahild cogna doucement du poing contre le battant de la porte pour attirer son attention. Il se retourna, l'air surpris.

— Je peux vous parler ?

— Si tu y tiens petite.

Elle le suivit à l'intérieur de la caserne, dans une salle où se trouvait une table ronde et quelques chaises. Il servit deux choppes de bières et l'invita à s'asseoir. Thahild s'éxécuta, nerveuse.

À la lumière des torches, elle observa le visage grave de Kurgann. Son interlocuteur était aussi vieux que les Clans, il avait connu plusieurs guerres, le début de l'esclavagisme et Plaighmhor, la Grande Peste. Du haut de ses seize hivers, elle se savait incapable de faire ployer son esprit. À ses yeux, elle n'était rien de plus qu'un nourisson qui savait parler et marcher. Néanmoins, elle avait besoin de lui. La jeune femme prit son courage à deux main et saisit la bourse accrochée à sa ceinture.

— Pour cinq pièces d'or, je pourrais me payer les services d'un maître d'armes plus prestigieux.

Kurgann se renfrogna.

— Tu t'es permis un tel prix car tu savais que personne n'accepterait de me former. À juste titre, ton peuple n'étant pas réputé pour sa souplesse d'esprit. Voici ce que je propose.

Elle attrapa une pièce d'or et la posa devant le Nain, priant pour qu'il ne remarque pas ses tremblements.

— Une pièce pour que tu me formes au maniement de la hache.

L'apprentie en saisit une autre.

— Une pour que tu me procures une arme.

Une troisième rejoignit ses consœurs.

— Une pour qu'elle soit en skinnende.

Le Nain buvait sa bière en silence, le regard indéchiffrable. La jeune femme continua.

— Une pour ta réputation.

Kurgann hocha subrepticement la tête. Thahild prit une grande inspiration et déposa la dernière pièce.

— Et une pour que tu restes discret sur ta nouvelle élève.

Elle referma la bourse et attendit la réponse du maître d'armes, le cœur serré. Kurgann prit son temps avant de se prononçer, l'ombre d'un sourire sur les lèvres. Finalement, il se pencha et empocha ses gains d'une main leste.

— Marché conclu.

Soulagée, Thahild trinqua avec lui.

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Sacha G.
Bonjour,

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Je m'initie à l'écriture et je serais ravi d'avoir vos critiques.

SG
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-wandis
Paris, France.

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