Opiniâtreté

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La chaleur de l'après-midi faisait transpirer abondamment Thahild. L'odeur âcre de sa sueur était si forte, qu'elle lui faisait plisser le nez. Elle pouvait sentir les gouttes perler sur sa peau et couler lentement le long de son dos. Elle se tenait face au maître, les mains jointes. Roderick l'avait amenée loin de la route commerciale et de ses badauds. Son choix s'était porté sur une clairière baignée de lumière. Là, il décida de poursuivre son instruction martiale.

— Je vais te montrer comment on ferme correctement un poing.

Il leva sa grosse patte devant lui, doigts tendus.

— Tu fermes les quatres doigts et le pouce doit TOUJOURS être à l'extérieur. Sinon, tu vas te le briser. Tu frappes avec la partie haute du poing.

Il désigna les bosses de ses phalanges.

— Droitière ou gauchère ?

— Droitière.

— Pied gauche devant.

Thahild obéit en essuyant son front luisant. Roderick leva les mains en position de garde.

— Les mains de chaque côté du visage, ni trop haut, ni trop bas.

L'apprentie l'imita, les poings fermés. Roderick lui jeta un regard mécontent.

— Pas comme ça ! Les mains ouvertes au cas où tu devrais saisir le bras de ton adversaire.

Sans prévenir, il attaqua son visage, s'arrêtant juste devant son nez. Elle sursauta et attrapa son poignet quelques instants trop tard. Le maître ricana.

— Trop lente. En combat réel, je t'aurais déjà assommée.

Il se tourna vers l'Ouest, en posture de garde. Les rayons du soleil donnaient à sa barbe rousse des reflets rougeoyants. Il donna un coup de poing dans le vide.

— Tu travailles avec l'épaule et le bras. Ta hanche et ta jambe suivent le mouvement. Tu vois ?

Il recommença, sa tresse tressautant derrière lui. Son talon se soulevait et sa hanche suivait le déplacement.

— Pour l'efficacité de la frappe, tu dois engager le poids du corps. C'est très important.

Il effectua encore quelques démonstrations, effrayant les insectes qui voltigeaient autour de lui. Il jeta un regard impatient à la jeune femme.

— À toi gamine !

Thahild se mit en position de garde et l'imita de son mieux. Ses sourcils broussailleux froncés, il corrigea sa position. Quand il fut satisfait, il se plaça derrière elle.

— Je vais toucher l'épaule avec laquelle tu vas attaquer. Après chaque coup, tu te remets en garde.

Il frappa sèchement son épaule droite et Thahild décocha son coup de poing. Elle replia son bras, attendant la suite. Roderick toucha l'autre épaule et elle s'éxécuta.

L'exercice dura longtemps. Quelques nuages blancs voguaient doucement dans le ciel. Les abeilles butinaient de fleurs en fleurs. Les arbres murmuraient entre eux. De minuscules grains de pollen dérivaient dans la clairière. Le soleil déclinait vers l'Ouest. Et toujours, Thahild s'entraînait. Son corps était en train d'atteindre sa limite. La faiblesse de ses frappes n'échappa point à Roderick qui grogna et se planta devant son apprentie, les bras croisés. Il s'adressa à elle avec une voix faussement inquiète.

— Qu'est-ce qu'il y a Thahild ? Tu es trop fatiguée pour continuer ? Tu aimerais faire une petite pause peut-être ?

Essoufflée, la jeune femme hocha négativement la tête. Ce vieux salopard essayait encore de la piéger. Roderick la fixa avec irritation, comme on regarde un moustique qui nous importunait les nuits d'Été. Il se pencha vers elle et lui vrilla les tympans.

— ALORS SECOUE-TOI !

Thahild se crispa et hocha frénétiquement la tête. Elle remonta ses manches et leva les mains devant sa figure. Roderick retourna derrière en grommelant et l'exercice reprit de plus belle.

***

Ce soir-là, la jeune femme était trop épuisée pour seulement penser. Cette interminable journée avait finalement pris fin. Elle se débarbouilla auprès d'une source d'eau claire mais même le contact du liquide ne la fit pas sortir de sa torpeur. Elle alluma un feu, essayant de ne pas prêter attention aux protestions de ses membres douloureux. La nuit était tombée sur les montagnes et au loin une chouette hululait. Après le souper, la jeune femme dodelinait de la tête, l'œil mi-clos. Roderick affûtait son couteau à viande en silence. Elle décida de s'allonger pour se reposer quelques instants. Juste un petit moment. Sa tête touchait à peine l'herbe qu'elle s'était déjà endormie. Elle n'avait même pas pris la peine de se couvrir.

Roderick la regarda dormir, l'air contrarié. La petite l'avait surprise aujourd'hui. Il ne lui avait pas fait de cadeau et pourtant elle n'avait rien dit. Elle avait à peine protesté et s'était pliée à ses exigences sans se ménager. Ce matin, il s'était levé persuadé de se débarasser de cette apprentie encombrante. Lors de la course matinale, il avait détalé aussi vite qu'il le pouvait, sans se retourner. Mais la gamine avait tenu bon. Futée, elle ne l'avait jamais complètement perdu de vue.

Au premier coup d'œil, il avait su qu'elle était une bourgeoise. Son embonpoint, sa façon de s'exprimer, le tintement des nombreuses pièces dans la bourse pendue à sa ceinture... Tout cela ne trompait pas. Cette gamine n'avait jamais connu la faim, le froid et la guerre. Elle n'était pas censée s'accrocher autant...

Il regarda le visage paisible de l'apprentie. Elle n'était pas vilaine. Il pouvait même affirmer qu'en grandissant, elle aurait eu un beau visage. C'était sans compter sur cette hideuse brûlure qui lui engloutissait la moitié gauche de la figure. Le bandeau l'intriguait. Même pour dormir, elle ne l'enlevait jamais. Une curiosité malsaine le titillait. Avait-elle encore un œil ? Était-il d'un blanc laiteux ? Ou bien n'avait-elle qu'un orbite béant ? Il aurait donné cher pour savoir ce qui lui était arrivé. Mais il se refusait à lui poser la question. Il ne voulait pas lui montrer ouvertement de l'intérêt.

Qu'importe la fatigue de la petite, le tour de garde n'allait pas se faire tout seul. Il tendit la main pour la réveiller mais au moment de la toucher, il se ravisa. Il grommela dans sa barbe et la couvrit de sa cape. Les terres des Nains étaient sûres et même à deux, ils ne possèdaient pas grand chose. Et dans l'éventualité d'une attaque, il était parfaitement capable de gérer la situation. Pour la première fois depuis qu'ils étaient ensemble, il la laissa dormir toute la nuit durant.

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