Vers le soleil couchant

4 minutes de lecture

Assise sur un épais tapis, Thahild contemplait ses maigres biens éparpillés sur le sol. Au bout du modeste lacet de cuir qui ceignait son cou, pendait le crâne de serpent. Elle jouait distraitement avec, songeuse.

Son visage tuméfié lui faisait atrocement mal et son œil au beurre noir lui permettait à peine de voir ce qui l'entourait. Pourtant, Roderick n'en avait cure. Il voulait partir sans perdre de temps. Mildthra s'était interposée et Thahild avait eu l'autorisation de se reposer le restant de la journée. Mais l'homme avait été très clair : après le souper, ils s'en iraient.

Maître Mildthra n'avait plus évoqué sa maîtrise de la foudre depuis l'épreuve. Naïvement, l'apprentie avait refoulé ses inquiétudes au loin, espérant que le maître avait changé d'avis. Mildthra n'avait envoyé aucun message et n'avait jamais quitté le Gouffre d'Eldingar. Comment avait-elle pu contacter cet homme ? Cela n'avait pas de sens...

Le nouveau venu était écrasant tant par sa stature que par sa présence. C'était un véritable colosse avec son cou de taureau et ses larges paumes. Sur les côtés, son crâne était rasé et ses cheveux tressés lui tombait entre les reins. Il ne portait pas la barbe et son visage dur était entièrement recouvert de tatouages bleuâtres. Des guerriers, Thahild en avait côtoyé toute sa vie mais aucun ne ressemblait à Roderick. Cet homme était effrayant et la jeune femme n'était pas très enthousiaste à l'idée de partir avec lui sur les routes.

Malgré sa tristesse oubliée, le Sanctuaire des Milles Murmures apaisait l'âme de Thahild. Entre ses murs de pierre, elle avait trouvé une profonde sérénité. Mildthra lui avait apprit à dompter son esprit et à se libérer des ses entraves physiques.

Elle se massa les tempes. Inutile de se mentir, après son altercation avec Sven, elle n'avait plus sa place ici. Ils ne s'étaient jamais aimé mais cette fois, ils avaient été trop loin. Ses regrets étaient inutiles car elle ne pouvait revenir en arrière. Mildthra avait sévèrement réprimandé le jeune homme pour sa perte de sang-froid. Mais c'était auprès de lui qu'elle se trouvait à présent, pas aux côtés de Thahild. La jeune femme avait nettoyé et pansé ses blessures sans l'aide de personne. Ces deux-là vivaient ensemble depuis si longtemps... Il n'y avait jamais vraiment eu de place pour un autre apprenti. Au fond, Thahild l'avait toujours su.

Résignée, elle plia ses affaires et les fourra dans son sac à dos. Avec précaution, elle se remit debout et fut soulagée de ne ressentir aucun vertige. Elle passa la lanière de son sac autour de son épaule et sortit de la salle commune sans un regard en arrière.

                                                                                       ***

Le dernier repas se fit dans un silence gêné. Ils se regroupèrent autour d'un feu de camp, dans la grande salle au toit perforé où la couche de neige avait sensiblement diminué.

Sven n'était pas là, ce qui convenait très bien à Thahild. Si Roderick avalait rapidement sa pitance, pressé de partir, elle mâchait sans grande conviction, le regard perdu dans les flammes. Mildthra ne toucha pas à son repas. De temps à autre, elle fixait intensément son ancienne apprentie, tentant d'établir un contact visuel. Thahild sentait son regard mais l'ignora. Elle avait beau être résignée, la tristesse la rongeait. 

Une fois son souper englouti, le maître de la foudre sauta sur ses jambes avec impatience.

— Allez gamine, nous avons perdu assez de temps !

Thahild hocha mollement la tête et posa son assiette encore à moitié remplie. Elle se leva et s'emmitoufla dans sa cape de laine. Le temps qu'elle ramassât ses affaires, Roderick était déjà sorti d'un pas vif du réfectoire. Maître Mildthra posa une main hésitante sur son bras.

—Thahild... Je suis navrée que nous devions nous séparer de la sorte... Mais je n'ai pas le choix.

La jeune femme se dégagea sans la regarder dans les yeux.

— Je sais.

Elle ressentit une violente envie de se jeter aux pieds de Mildthra et de la supplier de la garder à ses côtés. De ne pas laisser cet étranger l'emmener. Elle n'avait jamais demandé à être un maître de la foudre. Un soupir lui échappa. Auparavant, c'était peut-être ainsi qu'elle aurait réagi.

Thahild la regarda bien en face et lui tendit une main qui ne tremblait pas.

—Merci pour tout, maître Mildthra.

Cette dernière parut surprise mais pressa sa main avec respect. 

                                                                                      ***

Ils quittèrent le Sanctuaire des Milles Murmures au crépuscule. Roderick prit la direction de l'Ouest, vers les montagnes bleutés. Les nuages, d'une magnifique teinte violacée, parcouraient le ciel promptement mais se dispersait, laissant entrevoir un horizon sanglant. Tout là haut, quelques étoiles étincelantes brillaient déjà. La neige ne tombait plus et commencait à fondre par endroits. De courageuses perce-neige s'élevaient tout autour du chemin. Après de longs mois d'obscurité, l'hiver se terminait et un nouveau cycle commencait.

Thahild contempla le route qui s'étendait devant elle avec réflexion. Elle avait connut bien des périls lors de cet hiver, non sans dommages. Mais au-delà de la souffrance, elle avait survécu. L'âge tendre était mort, consumé dans les cendres et son ignorance avait coulé dans les profondeurs du lac gelé. Une enfant avait pénétré dans le mystérieux gouffre d'Eldingar. Aujourd'hui, elle n'était plus une enfant, mais pas encore une femme. Elle oscillait dans la brumeuse frontière d'entre les âges. Sous la lumière chaude du crépuscule, elle venait d'atteindre les 16 hivers.

Loin devant, Roderick Poings Sanglants allait bon train, sa longue tresse pourpre tressautant dans son dos. Il ne se retourna pas pour voir si elle suivait. Thahild s'arracha à la contemplation du paysage et le suivit à allure plus modéré.

Elle abandonna ses regrets et ses craintes dans le Gouffre d'Eldingar et avanca vers la lumière du soleil couchant, promesse d'avenir.

Annotations

Recommandations

Défi
Entoine Beoutt
Un HumaniX naît généralement beau, parfois intelligent, génial dans un seul cas. Il meurt tôt. Très tôt. Les plus robustes approchent la trentaine après avoir lentement décliné.
Léa Tellier, commandée avec un don de naissance pour la musique, délaissa ce domaine au profit des sciences. Ses malheureux parents s’étaient laissés tenter par le prototype du pack « Admiration ».
Parmi les dix cobayes, seule Léa bénéficia des capacités cognitives hors-norme que l'industrie génératrice espérait. Une vingtaine d’années pourrait alors suffire à une seule personne pour naître et changer la face du monde.
Et tomber immédiatement dans l'oubli.
24
4
0
33
Défi
Locyma

J'étais assis au milieu de mon salon en cette froide nuit d'hiver. Seul sur mon fauteuil vermeille dans cette vaste pièce, je repensais aux bons moments de la vie que j'avais pu partager avec ma famille. J'aurais voulu qu'ils soient tous là ce soir. Je n'ai plus que moi aujourd'hui. C'est ironique de se retrouver seul pour quelqu'un qui n'a fait que donner tout au long de sa vie. Je méritais mieux que cela...



Je pris fermement ma tasse de thé et vint l'apporter à mes lèvres sèches. Je repensais donc aux moments extraordinaires que j'avais vécus. Peu à peu je me laissais emporter par mon imagination qui vint m'amener à imaginer un hôpital. Elle m'amena vers une chambre bleue où figurait un berceau dans lequel était allongé un bambin.


-"Coucou mon petit" soufflais-je dans son oreille

-"Je n'attends pas de réponse bien sûr, tu n'es que dans mon imagination. Et pourtant tu es si réel... Je peux te toucher, te parler..."


Une larme coula sur ma vieille joue, fripée avec le temps. La sienne était encore douce, prête à parcourir les prochaines décennies. Son visage pâle et endormi me faisait penser à l'époque où j'avais vécu, celle qu'il vit maintenant. Je savais que cet enfant était celui que j'étais avant. 


-"Cet enfant, c'est moi plus jeune n'est ce pas?" demandais-je dans le vide.


Dans ce vieux berceau démodé gisait mon corps lourd et chaud, qui était à peine sortit et qui commençait à découvrir le monde. 
Ce petit c'est moi 98 ans plus jeune, il va vivre ce que j'ai vécu, il va ressentir les mêmes émotions que moi, et il vivra peut être cet instant. J'ai tant de conseils à lui donner. J'ai tant de choses à lui dire, à lui transmettre.
-"Mon petit, surtout ne te réveille pas tout de suite, profite de ta naïveté, profite de ton innocence, l'air pollué ne t'as pas encore contaminé, la société ne t'as pas encore corrompu, et tu n'as pas encore connaissance des horreurs de ce monde. s'il te plait ne te réveille pas tout de suite. Tes yeux bleus scintillent innocemment tandis que les mieux sont fatigués, mon visage usé te regarde, toi qui incarne le futur, toi qui aura une vie palpitante. Je sais de quoi je parle car je l'ai vécue..."


Je savais que si j'avais ces visions ma fin était proche. Je profitais de mes derniers instants, je voulais me voir vivre et non mourir dans ce rêve. Ce bébé représente mon strict opposé. Il a tout à connaitre, je connais tout, il est plein de vigueur et je suis fatigué, il commence sa vie et je meurs... Triste fin pour moi, mais c'est la suite logique des choses, c'est mon destin et c'est le sien. Je lui cède mon héritage, ma sagesse, il ne saura jamais que je lui ai fait ce don, je ne sais même pas si ce que je vis est réel où fictif. 
Je veux juste partir, mais je ne veux pas mourir seul dans mon fauteuil au milieu de mon salon. Je méritais mieux après avoir tant donné dans cette vie.



-"Je ne veux pas que ma mort soit vaine mon petit. Alors écoute moi, tu n'es pas seul. 
Mon petit, tu    n'est        pas        seul .  .  ."
Ayant vécu cette vie, je savais combien de fois il allait se sentir abandonné, comme je le suis maintenant sur ce fauteuil.
C'est sur ces mots que j'expirais lentement, je pouvais sentir mon coeur battre de plus en plus lentement, je sentais l'air aller en venir par ma bouche sèche, je ne sentais plus la gravité, je volais... La tasse de thé que je tenais vint s'écraser au sol, comme pour signifier la fin d'un cycle. Et alors que l'eau parfumée se répandais sur le vieux parquet, je restais assis pensant une dernière fois au bambin qui venait de naitre...
3
5
3
3
Christ'in
SCENARIO COURT-METRAGE

Le 25 novembre, c’était la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes.
La musique qui accompagne le texte
https://www.youtube.com/watch?v=gx5ohjYAIPY (interprétation Coeur de pirate)
Chanson "Je suis venu te dire que je m'en vais"

Un scénario en concordance. Mon premier essai en la matière
19
3
0
24

Vous aimez lire Cendres ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0