L'étranger

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Le bâton tournoya dans les airs et s'abattit durement sur la tempe de Thahild. Sonnée, elle recula vivement en arrière, se protégeant de ses bras. Mildthra ne lui laissa pas le temps de souffler et attaqua ses jambes. L'apprentie voulut sauter mais s'y prit trop tard et s'étala dans la neige. Une nouvelle fois.

Le maître se remit en position, inflexible.

— On recommence.

La jeune femme se releva péniblement et alla ramasser son épée d'entraînement, échouée un peu plus loin. Constituée de bois, elle était aussi lourde qu'une vraie, bien que moins dangereuse. Depuis presque deux lunes, le maître utilisait son grand bâton sculpté pour la malmener et lui apprendre l'art du combat. Pour quelqu'un qui n'avait jamais tenu une arme de sa vie, l'apprentissage était particulièrement difficile. Il fallait être fort et agile. Et Thahild n'était ni l'un, ni l'autre. Son arme était pesante dans sa main et elle la manipulait avec difficulté. Peu habituée à l'exercice, elle était rapidement essoufflée et c'était plus par chance que par talent qu'elle esquivait les coups. L'apprentie souffrait du désavantage de son œil borgne car son champ visuel était nettement réduit. Cet angle mort risquait fort de lui être fatal dans un vrai combat.

Thahild se positionna face au maître, jambes écartées et en garde médiane, la pointe de son épée légèrement relevée. Son bras tremblait sous la fatigue car elle était là depuis l'aube. Mildthra était d'une vivacité incroyable, personnification même de son élément. Thahild n'arrivait jamais à la toucher, au mieux à l'effleurer. C'était frustrant de la voir se dérober à ses attaques avec autant de facilité. Quand Sven observait ses piètres tentatives, c'était encore plus humiliant.

Thahild n'avait pas parlé de l'incident au maître. Elle était resté prostrée dans la neige, attendant que la douleur passât. Sa fierté l'avait fait bien plus fait souffrir que la plaie. Sven avait raison sur un point : elle était faible. Les dents serrées, elle avait ramassé un peu de neige pour se nettoyer le visage et apaiser son crâne lancinant. Puis, elle avait rejoint ses compagnons pour le souper, comme si rien ne s'était passé. Sous l'oeil des Dieux de pierre, elle avait fait un serment. Le moment venu, elle ferait ravaler à Sven sa suffisance. D'ici là, elle ne lui ferait pas le plaisir de se plaindre auprès de Mildthra. C'était une histoire entre elle et lui.

La jeune apprentie chargea, le front luisant et le souffle court. Elle visa la poitrine du maître avec la pointe de son épée. Mildthra dévia le coup et cibla son épaule droite. Thahild se déporta sur le côté et évita de peu l'impact. Avec un grognement, elle souleva son arme pour attaquer le flanc de son adversaire. Mildthra fléchit les genoux et se projetta dans les airs avec grâce, passant au-dessus de Thahild en lui décochant un coup de pied juste entre les omoplates. La jeune femme perdit l'équilibre et s'effrondra par terre.

"Foutue maîtrise..."

Comme si Thahild n'éprouvait pas assez de difficultés, Mildthra ne se privait pas d'utiliser sa maîtrise du vent pour combattre. À tout moment, elle pouvait déséquilibrer son adversaire d'une bourrasque ou s'élever hors de sa portée. Du point de vue de Thahild, c'était de la triche. Les maîtres élémentaires étaient de moins en moins nombreux, quelle chance y avait-il qu'elle en affrontât un ? Mais le maître ne voulait rien entendre. Elle devait être parée à "toute possibilité".

Thahild roula sur le côté et reprit son souffle, exténuée. Mildthra retomba sur ses jambes avec souplesse, le regard inexpressif. Thahild détestait ce regard. Ni agacement, ni colère. Juste l'acceptation.

— On continue.

La jeune femme se mit debout en maugréant. Son souffle se transformait en buée au contact de l'air glacé et sa peau était moite malgré le froid. Elle sentait le goût métallique du sang sur la langue. Elle savait déjà que ce soir, quand elle se changerait, sa peau serait marquée de coups bleuâtres.

Ses journées n'avaient jamais été aussi chargées. Le matin, elle s'entraînait à l'épée avec le maître. Après un repas insipide, les trois compagnons méditaient. En fin d'après-midi, Mildthra lui apprenait des choses de la vie courante. En tant que fille de Jarl, Thahild avait l'habitude d'être servie et était incapable de faire bien des choses qui semblaient naturelles à tous. Ainsi, la jeune femme apprit à cuisiner, à laver ses vêtements et à se coiffer seule. Mildthra lui enseigna également à se repérer grâce aux étoiles, quelles plantes étaient comestibles et comment soigner une plaie. Après le souper, le maître lui inculquait la mythologie nordique, ses légendes et ses dieux. Quand elle avait terminé, Thahild était enfin libre de faire ce qu'elle voulait. Mais la plupart du temps, elle était si fatiguée qu'elle se contentait de s'emmitoufler dans sa cape et de dormir près du feu. Ce n'était pas toujours facile, mais le soir venu, elle prenait un repos bien mérité, le cœur léger. La fatigue bienfaitrice l'empêchant de trop penser.

Mildthra chargea, ramenant son apprentie dans l'instant présent. Thahild se déroba de justesse et le claquement sec des armes résonna dans le Gouffre. Des tourbillons de flocons tournoyaient avec violence autour des combattantes. Le ciel était obscurci par d'épais nuages moroses et cela faisait longtemps qu'on n'avait vu le soleil. La grande nuit s'était abattue sur le continent d'Askiel, engloutissant les faibles et les démunis.

Les nordiques, qu'ils fussent pauvres ou riches, s'étaient cloitrés à l'abri de leurs murs, attendant le retour de la lumière. Au fond du gouffre, la neige s'était entassée sur plusieurs coudées, rendant les traces de l'épreuve de Thahild invisibles.

Les lieux semblaient déserts en apparence, exceptées les deux femmes qui s'affrontaient en contrebas. Mais un œil avisé pouvait distinguer une silhouette, accrochée d'une main au bord du Gouffre. Son visage était dissimulé derrière une épaisse écharpe de laine. Il observait avec attention le duel, les yeux plissés.

Quand Thahild lâcha son arme, touchée à la main, il grogna et descendit le long des flancs du Gouffre avec autant de facilité qu'un lézard. Pourtant, l'exercice était loin d'être aisé au vu des conditions climatiques mais l'étranger ne chuta point. Avec agilité, il accéda à un rocher escarpé et s'installa dessus, le regard braqué sur les vaines tentatives de l'apprentie.

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