Serment

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Dans les profondeurs du lac gelé, quelque chose était mort. Un corps était sorti mais l'âme qu'il contenait avait changé à jamais. Thahild était bien incapable de l'expliquer, mais elle le sentait. Une puissance nouvelle parcourait ses veines, ne demandant qu'à se déchaîner.

Son bras droit était douloureux. Des dessins complexes s'étiraient lentement sur sa peau, lui arrachant des plaintes étouffées. Le tatouage évoluait et grandissait, marquant sa chair. Sur son poignet, une montagne apparut progressivement, entouré d'entrelacs enchevêtrés.

L'eau salvatrice était à présent tiède. Thahild frissonna et sortit du bain pour se sécher à la hâte. Ses vêtements étaient encore humides mais le maître lui avait préparé une tunique et une culotte propre, d'un blanc délavé. Elle les enfila, ainsi que ses bottes fourrées et sa cape. Avec dépit, elle ramassa son bandeau et le mit.

Sa longue natte pendouillait tristement sur son épaule, à moitié dénouée. Thahild n'avait pas l'habitude d'être si négligée. Elle dénoua ses cheveux et tenta de les tresser. Ses tentatives furent vaines. La fille du Jarl avait l'habitude qu'on le fît à sa place et n'avait jamais pris la peine d'observer Sigrid à l'œuvre. Elle maugréa de son incompétence et les attacha maladroitement. Des mèches rebelles dépassaient mais elle ne savait pas faire mieux.

Elle sortit dans les couloirs oubliés du Sanctuaire. Cette partie du bâtiment lui était inconnue mais elle n'en avait cure. Thahild ne souhaitait pas voir le maître et encore moins son autre disciple. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas eu un peu d'intimité. Perdue dans ses pensées, elle déambula dans le Sanctuaire des Milles Murmures.

Depuis son simulacre de mariage, la colère grondait dans ses entrailles, telle une bête enragée. Elle était furieuse, contre les autres et contre elle-même. Arnald, qui avait déguerpi sans un regard en arrière. Son père, qui ne l'avait pas soutenue dans la détresse. Mildthra, qui lui avait promis une vie différente et l'abandonnait désormais à son sort. Sven, qui se comportait comme un salopard hautain alors qu'elle ne lui avait strictement rien fait. Ce dragon qui avait détruit son avenir... Sa haine pour lui dépassait tout le reste. Elle n'avait jamais détesté un être avec autant de fureur. Rien qu'à l'imaginer, son cœur s'enflammait. Tous ces ressentiments ne demandaient qu'à se libérer de leurs entraves mais Thahild s'y refusait. Il fallait se contenir... Une fille de Jarl ne devait jamais se laisser submerger par ses émotions.

Ce lieu était d'une grande sérénité. S'y promener permettrait peut-être à son esprit frénétique de trouver la paix quelques instants ? Le silence et la solitude la soulageaient. Les épaisses briques de pierre blanches étaient délicatement sculptées en arche élégante. Dans chaque mur, il y avait des ouvertures pour que le vent et la lumière puissent s'engouffrer à l'intérieur. En été, cet endroit devait être envahi de plantes et de fleurs. Mais cette beauté architecturale était abandonnée aux éléments depuis trop longtemps. Des pans entiers de murs s'étaient effondrés par endroits et de nombreuses pièces étaient inaccessibles. Une épaisse couche de neige recouvrait le sol, étouffant les pas de l'apprentie.

Thahild arriva dans une grande salle circulaire abritée par un dôme de verre. Un cercle de statues de pierre dans un triste état s'y dressait. Grâce au talent des bâtisseurs, la lumière du soleil couchant se reflétait sur chacune d'elles. La jeune femme s'approcha. Les statues représentaient le panthéon nordique, il y avait les sept entités de lumière et les sept entités des ténèbres. Deux étaient bien plus imposantes que les autres, une d'albâtre et l'autre d'onyx. Le maître avait parlé de ces entités lors de leur voyage. Elles étaient à l'origine de ce monde et liées par le sang. Thahild fronça les sourcils, essayant de se rappeler leurs noms.

"Solas et... Dorchadas, il me semble ? "

Tous les deux étaient d'une beauté éblouissante. Leurs traits étaient d'une pureté rare et leurs longs cheveux tombaient jusqu'au socle de leurs sculptures. Des fleurs poussaient tout autour de Solas tandis qu'aux pieds de Dorchadas, il n'y avait que des crânes. Ils se faisaient face, se défiant du regard.

Thahild s'assit dans la neige au centre du cercle divin. Excepté Vindur et Eldingar, elle ne connaissait pas les autres divinités. Tout ceci était nouveau pour elle et elle avait encore tellement à apprendre. La jeune femme plongea son regard dans les yeux de pierre du Dieu de la foudre.

— Pourquoi m'as-tu choisie ? Je me le demande...

Sa voix résonnait étrangement dans cet endroit. La jeune femme massa son bras lancinant en méditant sur la question. Elle en savait trop peu sur les cultes pour obtenir une réponse. Un détail lui revint en mémoire, dont elle comprenait désormais l'importance.

Quand elle était au plus bas, suite à l'attaque du dragon, un mystérieux orage s'était déclenché, bien que ce ne fût pas la saison... Il s'était déchaîné pendant presque une lune... Était-elle à l'origine de cette tempête ? Avant, cela lui aurait paru ridicule d'y songer mais à présent... Une porte s'était ouverte sur un monde sans limites, où les hommes n'étaient qu'une goutte d'eau dans un océan inconnu. Les Dieux existaient bel et bien. Ils étaient partout, parmi les étoiles et sous la terre. C'était incroyable que des essences aussi puissantes s'intéressent au destin d'êtres aussi insignifiants que les humains...

Son cœur se serra. Son bref voyage dans leur univers ne lui avait laissé que peu de souvenirs. Mais elle se rappelait distinctement de l'état de faiblesse des divinités, avachies sur leurs trônes de constellations.

"Ils sont mourants..."

Voir ces géants dépérir ainsi était pénible, comment en étaient-ils arrivé là ? Le déclin des cultes devait avoir son rôle dans cette tragédie... Et si...

Un mouvement à sa droite la fit sursauter. Sven se tenait dans l'encadrure de la porte, l'œil mauvais. Il avait été si discret, qu'elle ne l'avait pas entendu approcher. Elle leva les yeux au ciel.

"Manquait plus que lui..."

— Je vois que tu es très occupée à ne rien faire, comme d'habitude.

— Qu'est-ce que tu veux ?

— Le maître te cherche. Elle veut que tu viennes manger.

Thahild l'observa sans rien dire, n'ayant guère envie de le suivre. La colère brillait dans les yeux de son confrère. Pour la millième fois, elle se demanda pourquoi il était aussi belliqueux à son égard.

— C'est quoi ton problème ?

Sven leva un sourcil interrogateur devant son ton direct. Il regarda derrière lui, s'assurant qu'ils étaient seuls. Satisfait, il s'adressa à elle en relevant le menton avec défi.

— Mon problème c'est les gosses de Jarl dans ton genre, gras de trop manger pendant que d'autres on a peine de quoi se nourrir.

— Les gens qui vivent sur les terres du Clan du Bélier ne manquent de rien.

Sven ricana méchamment.

— Comment pourrais-tu le savoir ? Tu n'étais jamais descendue de ta montagne auparavant...

Thahild se remit sur ses pieds, les joues rouges.

— Mon père est un bon Jarl ! Il traite son peuple avec justice et honneur !

— C'est ce qu'ils pensent tous. Vous vous sentez tellement supérieurs aux autres et pourquoi ? Parce que vous êtes nés dans un château ? Vous n'êtes que le fruit de mariages politiques. Pour qui vous vous prenez ?

La voix de Sven tremblait de fureur et il serrait si fort les poings que ses bras tremblaient. Thahild avait touché un point sensible, sa raison lui suggérait de s'arrêter là, que c'était inutile. Mais c'était sans compter sur sa mauvaise humeur. Cette fois, le maître n'était pas là pour s'interposer. Elle s'avança vers lui, l'œil brillant.

— Et toi pour qui te prends-tu ? Tu n'es pas originaire du Clan du Bélier, ça se voit au premier coup d'œil. Cesse de parler de ce que tu ne connais pas !

— J'en sais bien plus que toi. Tu n'es qu'une gamine couvée par des nourrices, tu ne sais rien de la vraie vie. Tu es faible, ta place n'est pas ici !

— J'ai mérité ma place, j'ai réussi l'épreuve !

— Par quel miracle, je me le demande ! Mais qu'importe, tu disparaîtras bientôt avec une de ces brutes qui se prend pour un maître élémentaire... La foudre, ça te va bien quand on y pense. Tu n'as pas ce qu'il faut pour être une disciple de Vindur.

Les deux apprentis se tenait face à face, si près que leurs poitrines se touchaient presque. Thahild le défia du regard, les mains sur les hanches.

— Le vent n'est pas supérieur à la foudre.

— Le vent est l'élément des hommes, il est le souffle de la vie. Sa grâce n'a d'égale que sa puissance. Ton élément n'est que mort et destruction. Tu sais ce que l'on raconte sur les Fils d'Eldingar ?

Thahild hocha négativement la tête, les dents serrées. Sven se pencha vers elle avec un sourire cruel.

— Qu'ils ne font pas de vieux os. Car aucun d'eux n'a le temps de vieillir. Dans peu de temps, tu rejoindras les imbéciles de ton Clan qui gisent sous les pierres. Croyaient-ils vraiment pouvoir vaincre un dragon ?

Telle une fine couche de verre, sa patience éclata en mille morceaux. Elle se jeta sur Sven, toutes griffes dehors.

— Espèce de salopard !

Elle voulait le griffer, lui crever les yeux, lui faire mal. Loin d'être surpris, il esquiva chacun de ses coups sans se départir de son sourire répugnant. Il se déporta sur le côté avec souplesse et agita sa main avec vitesse et précision.

Un violent courant d'air percuta Thahild et la projeta en arrière. Elle heurta une des statues, qui trembla sous l'impact. Son crâne buta brutalement contre la pierre et des lumières explosèrent sous ses paupières tandis qu'elle s'écrasait lourdement dans la neige, à moitié sonnée. Sa vue se brouilla et un voile rouge inonda son œil droit. Sven la contemplait de tout son mépris. Thahild voulu se relever pour lui faire ravaler son sourire mais elle perdit l'équilibre et chuta à nouveau. Un liquide chaud coulait le long de sa joue. Elle porta la main dans ses cheveux et la ressortit couverte de sang.

Sven lui jeta un regard dédaigneux et se détourna d'elle. Thahild contempla le fluide rougeâtre sur sa paume.

— Sur mon sang et sur mon nom...

Il s'arrêta au son de sa voix et se tourna vers elle, le visage impassible. Thahild tendit son poing sanglant vers lui, des gouttes pourpres s'écoulant silencieusement sur la neige.

— Tu paieras pour ces paroles.

Durant quelques instants, il la toisa. Il ne semblait nullement effrayé mais avait cessé de sourire. Thahild le fixait intensément et quand il s'éloigna dans le long couloir neigeux, elle fixa son dos musculeux jusqu'à ce qu'il disparaisse de son champ de vision.

Autour de sa main, l'air se mit à crépiter et son tatouage s'illumina.

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SG
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