Renaissance

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Thahild retrouva son enveloppe charnelle avec souffrance et effroi. Son corps était engourdi par l'eau glacée et manquait cruellement d'air. Une lumière surnaturelle flamboyait autour de sa main droite. Elle n'avait aucune idée du lieu où elle se trouvait et plus assez de temps pour s'en soucier. Au-dessus d'elle, la clarté du jour illuminait les flots par les craquelures qui zèbraient la couche de glace. La jeune apprentie était terrifiée car elle ne savait pas nager. Les profondeurs du lac l'attiraient vers une mort certaine.

Son instinct la poussa à agir. Elle agita maladroitement bras et jambes. Sa technique était malhabile mais efficace. En brassant le liquide autour d'elle, elle remontait lentement et laborieusement vers la surface. Ses poumons semblaient sur le point d'éclater. Elle serra les dents et nagea plus énergiquement. Malgré sa détermination, les lueurs restaient lointaines, inacessibles.

Incapable de se retenir plus longtemps, elle ouvrit la bouche et l'eau s'infiltra dans sa gorge. Elle battit des bras et des jambes avec l'énergie du désespoir, continuant de s'élever. L'épaisse couche de glace n'était plus qu'à quelques toises. Encore un effort... Néanmoins, Thahild était de moins en moins consciente. À peine revenu, son esprit s'en retournait de nouveau. Mais une part d'elle-même s'y refusait et s'accrochait furieusement à sa chair agonisante. Inflexible, elle utilisait ses dernières forces pour nager, encore et encore. Des bulles d'oxygène s'échappaient de ses lèvres et ses cheveux ondoyaient autour de son pâle visage. Son œil émeraude fixait intensément la lumière. Sa poitrine se remplissait inexorablement d'eau, l'attirant vers l'obscurité. Plus que quelques coudées... Un dernier effort... Sa vision se brouilla.

Avec brusquerie, elle émergea du lac. Elle toussa bruyamment, la gorge douloureuse. Atteindre la surface n'était que la première étape. Elle s'enfonçait dans le lac et remontait successivement, la tête en arrière, battant l'eau de ses bras. La jeune femme inhala à nouveau les flots, incapable d'appeler à l'aide. Elle devait s'accrocher à quelque chose... Thahild observa vivement les alentours. Plusieurs plaques de glace dérivaient autour d'elle. Avec des gestes désordonnés, elle s'approcha péniblement de la plus proche et s'y accrocha de toutes ses forces.

La glace était épaisse et se stabilisa sans trop de difficultées. Thahild eut des spasmes et recracha l'eau qu'il y avait dans ses poumons. Épuisée, elle s'affaissa sur sa bouée de fortune, la respiration saccadée. Tout son corps était parcouru de violents frissons. Elle avait besoin de se reposer un peu. Juste quelques instants. Ensuite elle sortirait de l'eau.

Harassée, elle ferma les yeux, s'abandonnant aux ténèbres.

                                                                                      ***

On l'arracha à son repos avec rudesse. Thahild voulait protester, expliquer qu'elle avait juste besoin d'un peu de repos. Mais elle ne parvint qu'à gémir faiblement.

Des bras puissants la tiraient sur la glace, son dos raclant contre la surface lisse. Quand on la lâcha, elle se recroquevilla sur elle-même, tel un animal blessé. Son esprit engourdi reconnut vaguement le visage émacié de Sven, penché au-dessus du sien. Un mélange de déception et d'admiration se lisait sur sa figure.

Quelque part résonnait la voix du maître. Dans sa poitrine, les battements de cœur étaient faibles et sa respiration atténuée. Incapable de penser et de s'exprimer, elle sombra à nouveau dans le néant.

                                                                                      ***

La douleur la fit revenir. Il lui semblait que chacun de ses nerfs était en train de dégeler, manifestant sa présence en la torturant. Elle ouvrit les yeux, aveuglée par la lumière d'un feu de cheminée. Ses doigts et ses orteils la brûlaient atrocement.

Elle était au Sanctuaire, mais dans une pièce qu'elle n'avait jamais vue. L'endroit était minuscule, guère plus grand qu'un cagibi. Il n'y avait qu'une étroite fenêtre, rendue aveugle par la neige. La surface froide du verre était recouverte de buée. Un feu crépitait dans une petite cheminée.

On lui avait retiré ses vêtements, exceptée sa longue chemise de lin. Une main soutenait sa nuque et l'autre serrait fermement la sienne. Thahild avait la tête lourde et éprouvait une grande difficulté à analyser son environnement. Il lui fallut du temps pour comprendre qu'elle se trouvait dans une baignoire remplie d'eau chaude. Le maître était à ses côtés et l'observait avec gravité, agenouillée près de la baignoire. L'apprentie serra sa main froide dans la sienne et se redressa un peu plus. Mildthra lâcha précautionneusement sa nuque et lui sourit.

— Félicitations Thahild, tu as réussi l'épreuve. Regarde.

Elle desserra son étreinte et rapprocha sa main de son visage. Le tatouage sur le dos avait changé. L'oiseau d'argent était à présent bleu et ses ailes étaient déployées. De complexes entrelacs s'étiraient dorénavant sur son poignet. À la vue de l'oiseau, la mémoire revint à Thahild. Elle se rappela son bref voyage dans la dimension divine. La puissance écrasante des deux vieillards. La communion avec Eldingar. Elle s'adressa péniblement à Mildthra, peinant à articuler les mots.

— Maître vous aviez raison... Les Dieux existent. Je les ai vu, comme je vous vois à présent.

Mildthra hocha la tête, toujours souriante. Elle lâcha sa main et s'appuya contre le bord de la baignoire, une lueur de curiosité brillant dans ses prunelles.

— Comment étaient-ils ?

Thahild fronça les sourcils. Les souvenirs s'estompaient dans sa mémoire, tels les bribes d'un rêve au réveil. Elle se concentra pour s'accrocher aux fragments qui lui restait.

— Deux vieillards à la taille colossale... Identiques en tout point. L'un d'eux m'a marquée. Mais je serais bien incapable de dire si c'était Vindur ou Eldingar...

Un voile d'inquiétude masqua brièvement le sourire du maître.

— Ce n'était pas celui que j'espèrais en tout cas...

Mildthra soupira avec tristesse et baissa les yeux.

— Tu as été choisie par le Dieu de la Foudre.

Un silence pesant s'installa entre les deux femmes. Encore sous le choc de l'épreuve, Thahild avait du mal à saisir toute l'importance de cette révélation. Mais l'anxiété qu'elle lisait dans les yeux du maître ne présageait rien de bon.

Elle ressentit une vive douleur au niveau de son poignet. Elle gémit de surprise et observa son bras. L'encre luisait et bougeait, animée d'une volonté propre. Le tatouage croissait sur sa peau, dessinant de complexes motifs. Thahild serra son bras contre sa poitrine en serrant les dents. Le maître se redressa à côté d'elle.

— Ce tatouage s'adaptera désormais à tes choix. Tant que tu vivras en disciple des Dieux, il ne cessera jamais de croître. Reste ici aussi longtemps qu'il le faudra. Tu as traversé bien des épreuves en ce jour, tu dois te réchauffer et te reposer. Il me faut méditer et trouver une solution...

— Une solution maître ?

Mildthra posa un regard sincèrement peiné sur la jeune femme.

— Je suis un maître du vent Thahild, je suis incapable de t'apprendre la maîtrise de la foudre. Nous devons te trouver un nouveau maître.

Inquiète, Thahild se redressa pour protester mais le maître leva une main autoritaire.

— Nous n'avons pas le choix. Pour le moment, tu resteras avec nous. Je t'enseignerai les bases et te formerai de mon mieux. Mais tôt ou tard, nous devrons nous séparer...

Thahild s'adossa à la baignoire, le cœur lourd. C'était pourtant évident, d'une simplicité limpide. Mais une petite voix dans sa tête hurlait à l'abandon. Elle avait confié sa vie à Mildthra et à présent elle voulait se débarrasser d'elle comme d'un simple bâtard ? La jeune femme se détourna et contempla l'eau sale et fumante de la baignoire. Mildthra resta plantée là un moment, silencieuse. Il n'y avait plus rien à dire. Elle soupira et sortit de la salle de bain.

Le bandeau de cuir lui serrait la tête, elle l'arracha d'un mouvement rageur et l'envoya valser à l'autre bout de la pièce. L'apprentie croisa les bras sur sa poitrine douloureuse et ferma les yeux. Elle était en piteux état mais au moins, elle était en vie. C'était tout ce qui comptait.

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