Fuite nocturne

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Il n'existait que trois passe-partout du château. Le premier était en possession du Jarl Thorod et le second était détenu par Ulin. Quant au dernier, Thahild le serrait fermement dans sa main pour stopper ses tremblements. Le Jarl le lui avait confié suite à ses fiançailles. Car une futur épouse se devait de détenir les clés du foyer familial. Trop occupé à trouver un nouvel époux à sa fille, il n'avait pas encore réclamé le passe-partout.

Thahild et Sigrid avaient longtemps réfléchi à la façon dont elles allaient quitter le château. Il était tout simplement impossible de passer par la grande porte, car elle était gardée jour et nuit. Depuis les noces avortées, le Jarl avait même renforcé la sécurité. La seule autre sortie menait au sommet de la montagne mais il fallait grimper sur le dos d'un bélier pour en partir. N'étant pas des hommes, cette solution n'était pas envisageable.

C'est en se rappellant ses cours d'histoire, que Thahild trouva la solution. En cas d'attaque du château, il existait un tunnel secret, caché dans les caves, qui menait à la forêt en contrebas. Depuis plus de cents Hivers, le grand château n'avait plus été assiégé et depuis la naissance du grand-père de Thahild, plus personne n'avait emprunté ce tunnel. Cependant, le Jarl et sa famille proche connaissaient son existence.

Au plus fort du repas du soir, quand la Grande Salle grouillait d'activité, les deux jeunes femmes se glissèrent en silence dans la cour. De nombreux guerriers effectuaient leur ronde sur les remparts, et elles durent se cacher dans l'ombre du mur d'enceinte pour ne pas être vues. Elles ne parlaient pas et s'arrêtaient souvent pour ne pas attirer l'attention. Une épaisse couche de neige recouvrait tout et chacun de leurs pas laissait une profonde empreinte. Heureusement, elles se confondaient parmi celles plus nombreuses, des artisans et des serviteurs. Thahild sentait son cœur battre d'une rare excitation. Elle était à la fois terrifiée par ce qu'elle était en train de faire et incroyablement fière d'avoir autant de cran. Après une éternité, elles pénètrèrent dans l'aile principale.

Des bruits de couverts et des voix d'hommes s'élevèrent de la double porte de la Grande Salle. Celle-ci n'était pas totalement fermée et un mince rayon de lumière jaunâtre se projettait sur le sol de pierre. Elles suivirent le couloir et descendirent vers les cuisines.

Une odeur alléchante de gibier et de canard au miel leur châtouilla les narines. Mais elles restèrent concentrées, car c'était l'endroit le plus dangereux. À n'importe quel instant, une servante pouvait surgir des cuisines, les bras chargés de victuailles fumantes et les surprendre en train longer les murs, emmitouflées dans d'épaisses capes et une énorme sac de voyage sur le dos. Si on les surprenait ainsi, elles n'aurait jamais le temps de s'éloigner suffisament du château sans être rattrapées.

Le cœur battant, elles attendirent ce qui semblait être le bon moment, cachées dans un couloir transversal. Trois serviteurs empruntèrent l'escalier et elles n'osèrent pas bouger. Une chance se présenta. Un fracas de casserole renversée se fit entendre à l'intérieur et des voix furieuses s'élevèrent. Sigrid lui fit signe et elles passèrent rapidement devant les cuisines sans attirer l'attention. Elles empruntèrent un escalier, se retournant fréquement derrière elles. Quand elles eurent franchi le seuil de la cave, elles firent une pause.

— Le plus dur est derrière nous à présent, dit Thahild, une main sur la poitrine.

Sigrid acquiesça.

— Cherchons le passage secret. À quoi as-tu dit qu'il ressemblait ?

— Si je me souviens bien, c'est une trappe.

Les deux amies cherchèrent parmi les réservers de viandes, de sel et de bière. Au bout d'un moment, Thahild aperçut une trappe de bois sous un tonneau d'hydromel. Une fois qu'elles l'eurent déplacé, Sigrid empoigna l'anneau de fer en son centre et le souleva en grognant sous le poids.Le passage secret révéla un tunnel assez haut pour qu'on s'y tienne debout mais étroit, qui disparaissait dans l'obscurité. Une odeur de poussière et d'humidité s'en dégageait. La servante alluma une torche et jeta un regard nerveux vers le trou noir.

— Tu es bien certaine que ce tunnel mène à la forêt ? Je ne voudrais pas me retrouver perdue sous la montagne.

Thahild désigna une gravure creusé à même la roche. Elle représentait un marteau dont le manche était surmonté d'une tête de bélier.

— Tu vois cette marque ? C'est celle de mon ancêtre, Thurold le Bâtisseur. C'est lui qui a fait bâtir le château. Ce tunnel est son oeuvre.

Sigrid inspira profondément et lui confia la torche.

— Eh bien, allons-y dans ce cas.

Elle s'assit au bord de la trappe et sauta dans le tunnel poussiéreux. Son amie la suivit et referma la trappe derrière elle. Elles marchèrent longtemps dans l'obscurité, le feu de leurs torches vacillant faiblement. Le passage s'enfonçait de plus en plus profondément dans la montagne. L'air devint lourd et Thahild se mit à transpirer sous ses vêtements d'hiver. La sensation d'avoir autant de roche autour d'elle commençait à l'oppresser. Angoissée, elle priait intérieurement pour que la sortie ne soit plus très loin.

Enfin, les deux amies sentirent un courant d'air frais. Soulagées de sortir, elles pressèrent le pas mais se retrouvèrent dans un cul-de-sac. Un mince courant d'air froid leurs parvenait du pied de la roche. C'était donc bel et bien la sortie. Thahild posa ses mains contre la pierre froide et poussa mais la paroi ne bougea pas. Sigrid vint l'aider, mais leurs efforts furent infructueux. Sigrid abandonna rapidement, le visage rouge. Mais Thahild continua de s'acharner contre le mur de pierre, de grosses gouttes de sueur coulant le long de ses tempes et la peur au ventre.

Dehors, elle pouvait entendre le vent mugir. Maintenant qu'elle se trouvait si près du but, un stupide mur voulait la confiner dans sa triste destinée ? Mildthra était peut-être en train de plier bagage en ce moment même, ou peut-être était ce déjà fait. Cette idée lui était insupportable. En serrant les dents, elle donna un violent coup d'épaule dans la pierre. La douleur lui vrilla le bras mais elle continua en grognant. Chaque coup était plus fort que le précédent. Sigrid se tourna vers elle, en s'épongeant le front.

— Tu n'as même pas quitté la montagne que tu vas déjà te blesser.

— Qu'importe. Nous devons sortir. JE dois sortir.

— Attends je crois que je vois quelque chose...

Sigrid ramassa la torche et éclaira le côté gauche de la roche. Elles y découvrirent un curieux levier de pierre. Il était subtilement placé dans un renfoncement de la paroi et on ne pouvait l'aperçevoir qu'en observant attentivement. Thahild l'actionna et le bruit d'un mécanisme se fit entendre. Une partie de la paroi s'enfonça dans le sol en soulevant un nuage de poussière. L'air frais du soir s'engouffra dans le vieux tunnel et la jeune femme sortit en se massant l'épaule.

Elle déboucha dans l'épaisse forêt de sapins couverts de neige, leur parfum était celui de la liberté. De violentes rafales soulevèrent sa cape de fourrure et projettèrent ses tresses en arrière mais elle n'y prêta pas attention. Des flocons s'agitaient autour d'elle dans une danse féerique. Elle ferma son œil valide et inspira l'air de la nuit, heureuse d'être sortie de cet horrible tunnel. Sigrid en sortit également et frissona dans l'air frais de la nuit. Elle regarda autour d'elle pour se répérer.

— Comment s'appelle l'auberge où elle t'a dit qu'elle logeait ?

— Au Tonneau Doré.

— Ah, je la connais celle-là. C'est par ici.

La servante s'avança, de petits flocons tombant dans sa chevelure de feu. Avant de la suivre, Thahild observa l'entrée du tunnel sombre.

"Si tu souhaites faire demi-tour, c'est ta dernière chance, ma fille."

Mais tout son être était irrésistiblement attiré par la forêt et la promesse d'aventure qui flottait dans l'air. Ce tunnel la mènerait vers la sécurité, mais aussi vers la mélancolie. Et elle ne voulait plus jamais vivre cela. Elle lança un regard vers les hauteurs de la montagne, où quelque part le château se dressait fièrement.

"Un jour je reviendrais, Père. Je serais forte. Et vous serez fier de moi."

Comme pour appuyer sa décision, un grondement se fit entendre et la partie de la paroi qui était ensevelie se releva lentement, refermant le passage secret. Elle s'emboîta parfaitement et dans un claquement sec. Vu de l'extérieur, il était impossible de deviner que c'était l'entrée d'un tunnel.

Thahild s'en détourna et suivit son amie dans la neige.

***

Au château, le souper s'était achevé depuis longtemps. Les servantes débarrassaient les tables en discutant. Les artisans étaient partis se coucher, fatigués de leurs dur labeur. Le nouveau tour de garde venait de commencer. Dans ses appartements, le Jarl Thorod établissait les comptes sur un parchemin, des cernes violettes sous les yeux. Il ne s'était pas étonné de ne pas voir sa fille au repas. Seulement déçu. Elle n'était pas prête.

Ulin l'avait convaincu de lui laisser encore un peu de temps pour s'apitoyer sur son sort, mais si elle ne descendait pas dîner dans la Grande Salle dans les prochains jours, il la ferait descendre de force. Dans leurs famille, on se tenait la tête haute. Son beau-frère lui avait également repproché d'être trop brutal avec sa fille. Un ricanement lui échappa. Son père à lui n'aurait pas perdu son temps à lui parler. Si Thorek avait encore été de ce monde, il aurait été la chercher par la peau du cou pour la secouer un peu. Et il aurait séché ses larmes avec une bonne dérouillée.

"LUI n'était pas un tendre... se dit le Jarl en se remémorant sa petite enfance. Là où il est, il doit se dire que je ne suis pas à la hauteur avec elle. Que je suis beaucoup trop coulant."

Le monstrueux visage de sa fille, sa joue gauche à la peau parcheminée et la droite couverte de larmes, lui revint soudain en mémoire. Il eut un pincement au cœur. Elle avait été une si jolie petite fille. Un tel visage pour une jeune femme était une punition bien cruelle. Peut-être qu'Ulin avait raison. Peut-être qu'il avait été trop direct avec elle...

Le corps endormi, il voulu s'étirer et l'immobilité de ses jambes le fit grimacer. Lui aussi avait payé un prix terrible. Chaque jour, il avait envie de faire comme sa fille et de s'enfermer dans ses appartements. Loin du regard de ses hommes. C'était ça le pire. La pitié dans leurs regards. Ses quartiers se trouvant au centre du donjon, il n'avait d'autres choix que de se laisser porter comme un nourrison pour s'y rendre. Et pourtant, chaque jour il se levait aux aurores et faisait son devoir. Parce qu'il était le Jarl.

Thahild était encore jeune et avait le cœur tendre. Mais après une telle épreuve, elle allait s'endurcir. Il en était certain. Tout ce qu'il faisait maintenant, c'était pour son bien. Il se frotta les yeux. Demain il irait la voir. Demain, il essayerait de lui faire comprendre tout cela calmement. Demain, ils affronteraient ça ensemble.

Décidé, il reprit sa plume et se concentra à nouveau sur ses livres de compte.

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