Le Gouffre d'Eldingar

4 minutes de lecture

Vingt-sept jours après que Thahild ait quitté son foyer, ils atteignirent les frontières de la contrée des Béliers. Le territoire du Jarl s'arrêtait au fleuve Rakakoen. Derrière ce cours d'eau s'étendait Sombrebois, la patrie des Loups.

À cette période de l'année, Rakakoen était couvert d'une épaisse couche de glace et il n'était nullement nécessaire d'emprunter l'un des ponts qui le traversaient. Maître Mildthra imposa une halte, voulant profiter de la présence de tant d'eau pour se rafraîchir. Jusqu'à présent, ils s'étaient contentés de se frotter le visage et le cou avec un peu de neige pour se débarbouiller. Thahild grimaça, elle n'était pas franchement enthousiaste à l'idée de se laver à l'eau froide.

Pendant que ses compagnons brisaient la glace, elle s'absorba dans la contemplation de Sombrebois. Rien que la vue de ses immenses pins lui pinçait le cœur. Leurs longs troncs s'étiraient vers le ciel avec majesté. En se concentrant, Thahild pouvait sentir le vent qui s'insinuait entre leurs aiguilles couvertes de givre. Quelque part sous le couvert de ces arbres se trouvait Arnald.

"Qu'il y reste, je n'ai pas besoin de ce lâche ! "

Elle serra les poings. Jamais elle ne pourrait lui pardonner ce qu'il avait fait. Connaissant leur nature superstitieuse , elle n'était pas vraiment surprise de l'attitude du Jarl Arnskar et de ses hommes. Quoi de plus funeste que l'attaque d'un dragon durant des noces ? Mais Arnald...

"J'attendais tellement plus de lui... Je ne ferai plus jamais confiance aux belles paroles d'un homme."

Elle se voulait décidée, mais sa gorge se serra et une profonde tristesse l'envahit. Ce qui la transportait de bonheur il y avait quelques lunes de cela, l'empoisonnait à présent. Au fond, elle n'était pas dupe. Elle savait qu'elle nourrissait encore des sentiments envers le jeune chasseur. Cela la faisait trop souffrir d'observer cette maudite forêt, elle préféra se détourner et rejoindre les deux autres.

Sven était déjà torse nu et se lavait avec un petit bout de savon. Le maître était non loin, faisant l'inventaire de leurs provisions. À la vue des muscles roulant sous sa peau tatouée, la jeune femme ressentit une certaine excitation. Elle se maudit immédiatement pour cela. Gênée, elle préféra se focaliser sur la contemplation de ses bottes. Quand l'apprenti eut terminé, il se sécha rapidement et se rhabilla. Il murmura quelque chose à l'oreille de Mildthra et s'éloigna sans un regard pour Thahild. C'était un jour où il avait décidé de ne pas la voir et de l'humble avis de Thahild, c'était tant mieux. Quand il disparut de leur champ de vision, Mildthra l'invita à se déshabiller.

— C'est à notre tour. Dépêchons-nous.

Il faisait bien trop froid pour s'immerger dans l'eau ou laver chaque partie du corps. Les deux femmes se contentèrent de laver les endroits où elles transpiraient le plus. L'eau était gelée et cela demandait beaucoup de volonté que de s'en asperger. Pour éviter de prendre vraiment froid, elles devaient se hâter. La chair de poule couvrant sa peau, Thahild s'éxécuta, tournant pudiquement le dos à Mildthra. Que les bains chauds lui manquaient ! Mais une fois séchée et couverte, elle se sentait nettement plus fraîche. Ragaillardie, elle ramassa son sac et suivit son maître vers la profonde forêt, sans un regard en arrière.

***

Ils longèrent le fleuve durant une dizaine de jours, suivant Mildthra. Elle ne consultait aucune carte, se contentant de Rakakoen comme guide. Thahild quant à elle, était complètement perdue, les abords du cours d'eau semblant toujours identiques. Son seul point de repère était Fjellmor, mais les arbres qui les entouraient était bien trop grands pour qu'elle pût l'apercevoir. Privée de la montagne, elle ne savait où était le Nord. Les alentours semblaient déserts et ils ne voyaient désormais plus personne. Mais Thahild se sentait observée.

Le jour, pendant qu'elle marchait, la jeune femme sentait des regards hostiles posés sur elle. La nuit, quand elle s'emmitouflait sous sa laine épaisse pour dormir, des craquements inquiétants résonnaient dans la nuit. Quand elle méditait, elle pouvait distinguer des ombres furtives qui évoluaient entre les branches. Sa peau se couvrait d'un voile de peur et un long frisson lui remontait le long de l'échine. Homme ou bête ? Elle était bien incapable de le dire. Les vieilles histoires de nourrice lui revenaient en mémoire. Les Acheris, spectres de fillettes vêtus de robe de peau, venus hanter ceux qui entraient en contact avec leurs ombres malveillantes. Les géants de glace ivres de vengeance, aussi vieux que le monde. L'Ajattaro, esprit féminin et diabolique, qui propagait les maladies et la peste d'un simple regard... Tant d'histoires divertissantes au coin d'un bon feu, à l'abri des murs épais du château. Mais ici, au cœur de l'hiver, avec pour seule protection sa cape de laine, ces récits avaient un tout autre impact. Elevée dans un clan cultivant le savoir et l'artisanat, elle n'avait jamais été superstitieuse. Mais depuis ces jours heureux, tant de choses avaient changé. Un nouveau monde s'ouvrait à elle, où des hommes et des femmes contrôlaient le vent par la force de leur esprit. Maintenant, elle remettait tout en question.

Quand le maître dormait à ses côtés, elle se collait tout contre elle pour se rassurer.

"Cela ne peut être que mon imagination." se murmurait-elle au plus noir de la nuit.

Mildthra et Sven ne réagissaient pas comme elle. Devant leur absence de réaction, Thahild fut trop fière pour avouer ses frayeurs nocturnes. Que son ancêtre lui paraissait brave d'avoir affronté la forêt sans compagnons. Les nuits qu'elle passa près de Sombrebois furent les moins reposantes de son périple. Heureusement, ce dernier touchait à sa fin.

Un après-midi, sous un ciel tristement gris, ils arrivèrent à destination. Bouche bée, Thahild contempla ce nouveau paysage avec émotion.

Ils étaient arrivés à la lisière de l'effrayante forêt, les pins s'éclaircissaient et se faisaient de plus en plus rare. Au milieu des plaines en contrebas, s'étirait un gigantesque gouffre, telle une profonde balafre qu'arborait Askiel. Il était si immense qu'il se propagait jusqu'à l'horizon. Des leçons d'Ulin, elle savait que cette parcelle de terre n'appartenait à aucun clan. Des légendes, elle savait qu'on attribuait cette cicatrice au dieu de la foudre. En son cœur, elle savait que son destin y serait scellé.

Mildthra se retourna vers elle, les yeux brillants.

— Bienvenue au Gouffre d'Eldingar Thahild.

Annotations

Recommandations

Hisoka
Un court texte écrit sur un coin de feuille un jour d’ennui. Peut-être écrirai-je une suite la prochaine fois que j’aurai du temps à perdre...
0
0
3
3
Vinauteur

Imaginatif, abandonné, subtil,
Face à face, dos à dos,
Evaporé, luxuriant,
Tout à coté, respiration agitée,
Des mains, des gestes,
Fantasmes accomplis, désirs inavoués,
Corps à corps évanescent, face à face incandescent.

L'excitation est à son comble,
Le désir des plus en plus ardent,
Les soupirs se font et se défont,
Sans brusquerie aucune.
Les yeux fermés, se laisser aller.

Et après...
3
2
0
0
PerigrinTouque
Ce soir rien ne va, ce soir le vide devient insurmontable, ce soir le masque se brise. Ce soir, j'ai besoin de dire que je ne vais pas bien.
4
10
0
2

Vous aimez lire Cendres ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0