La première étape

4 minutes de lecture

L'expédition approchait des frontières du Clan du Bélier et semblait avoir enfin distancé Fjellmor. La montagne apparaissait toujours clairement, mais semblait bien plus distante. Ils seraient bientôt hors de la juridiction de Thorod et pourraient se déplacer plus librement.

Comme tous les matins, Thahild était assise dans la neige, les mains jointes, à la gauche du maître. Elle ne savait plus depuis combien de temps la séance avait débuté. Pour une fois, elle ne s'en souciait guère. Il faisait froid, mais le ciel était dégagé. L'air était pur et rafraîchissant et les alentours étaient calmes. Thahild voulait profiter pleinement de cette séance pour reposer ses jambes douloureuses. Son esprit fatigué ne se posait plus de questions. Et son ventre creux savait qu'il n'aurait pas à manger avant un moment d'une durée indéterminée. Son organisme commencait à s'adapter à sa nouvelle vie.

Elle se couchait chaque soir avec le sentiment d'avoir accompli quelque chose. Même si cela ne consistait qu'à marcher toute la journée, cela lui faisait du bien. Elle savait dorénavant à quel point il était important d'avoir un but dans la vie. Pour le moment, il se résumait à atteindre le sanctuaire. Une fois là-bas, elle ferait de son mieux pour réussir l'épreuve.

"Mais si j'échoue ? Je devrais rentrer et ce voyage n'aura servi à rien... "

Avec agacement, elle chassa cette pensée. Il ne servait à rien de s'inquiéter du futur, elle devait se concentrer sur le moment présent. Déterminée, elle laissa son esprit vagabonder librement. Au bout d'un moment, elle cessa complètement de penser. Elle écoutait la respiration calme du maître et celle, plus saccadée de Sven. Elle ressentit à travers ses vêtements la caresse du vent. Sous sa paupière close, quelque chose bougea. Elle sonda l'obscurité. Une longue forme indistincte se déplaçait, ondoyant doucement.

"Le vent. "

Elle pouvait discerner l'air qui l'entourait, les courants se brisant sur son dos et continuant leur course. Son esprit se braqua. Personne ne pouvait voir le vent. Encore moins les yeux fermés !

L'image disparut.

Thahild ouvrit son œil valide, décontenancée. Que venait-il de se produire ? Elle se tourna vers son maître mais celle-ci avait toujours les yeux clos. Les apprentis n'avaient pas le droit d'interrompre le maître durant leur séance. Son regard se posa sur Sven.

"Hors de question de lui demander conseil..."

Résignée, elle décida de se débrouiller seule. La jeune apprentie inspira profondément et se concentra. À son grand mécontentement, elle dut tout reprendre depuis le début. Son étrange expérience avait suscité sa curiosité et un torrent de questions se confondaient dans sa tête. Des questions sans réponse. Elle devait retrouver cet état de calme absolu. Lentement, elles laissa ses interrogations s'évanouir dans le néant.

À nouveau, elle l'aperçut. Mais l'air qu'elle voyait semblait flou et lointain. Elle se concentra avec plus d'intensité. Focalisa tout son être sur l'élément. Progressivement, des contours plus nets apparurent. Il était sans cesse en mouvement, tournoyant, ondulant, se brisant sur un obstacle et se reformant un peu plus loin. Rien ne pouvait stopper sa course éternelle.

Une infime partie de son esprit restait ardemment accrochée à son enveloppe corporelle, à ses craintes et au monde matériel. Si elle voulait suivre ce courant, elle devait lâcher prise. Mais la peur de l'inconnu la faisait hésiter. Son esprit libéré pourrait-il retrouver le chemin de son corps ? Ne risquait-il pas de s'égarer ?

— Thahild ? Tu m'entends ?

La voix de Mildthra la ramena brutalement sur terre. Elle eut à nouveau conscience de son corps engourdi dans la neige. Mildthra et Sven l'observaient avec curiosité. D'habitude, quand le maître mettait fin à la séance, Thahild était la première à réagir. Mais elle était restée sourde à son appel. C'est finalement en haussant le ton, que Mildthra avait réussi à la faire réagir.

Thahild se releva laborieusement. Son équilibre était instable et elle s'appuya contre un arbre, fixant la neige sans la voir. Elle avait mal au crâne et son cœur battait la chamade. Mildthra s'approcha d'elle, inquiète.

— Tout va bien ?

—Pas vraiment... Je crois... Je crois que j'ai quitté mon corps...

Ses compagnons échangèrent un regard. Sven croisa les bras, l'air hautain.

— Il était temps ! Cela fera bientôt une lune que tu as commencé la méditation...

Thahild lui lanca un regard glacial.

— C'est des conseils du maître dont j'ai besoin.

Les joues du jeune homme se colorèrent de rouge.

— Comment oses...

Mildthra leva la main avec impatience.

— Laisse-nous.

L'apprenti fit une moue dédaigneuse et s'éloigna. Maître Mildthra observa la jeune femme, les yeux brillants de curiosité.

— Raconte-moi.

Thahild s'éxécuta. Son récit était confus et désordonné car jamais elle n'avait vécu une telle expérience auparavant. Ses convictions étaient ébranlées. Il semblait exister une dimension immatérielle où les esprits pouvaient se déplacer librement. Jamais elle n'aurait cru cela possible. Le maître l'écouta en hochant la tête. Quand elle eut terminé, elle lui sourit avec chaleur.

— Félicitations Thahild. Tu viens de franchir la première étape.

***

Suite à sa première expérience immatérielle, le voyage devint différent. L'exercice du matin ne semblait plus aussi pénible à la jeune femme. Quand elle était particulièrement concentrée, il lui semblait même trop court.

Un nombre incalculable de courants serpentaient tout autour d'eux. Parfois violent et parfois doux. Il arrivait que le vent soit calme et que l'air stagne juste tout autour d'eux. Il était difficile pour un esprit humain d'apercevoir ce flux incessant, mais le maître affirmait qu'avec l'expérience, c'était réalisable. Pour le moment, elle s'entraînait à entrer en méditation plus rapidement. Car elle perdait un temps précieux à se vider la tête. Quand la séance était terminée, Thahild se sentait plus sereine qu'elle ne l'avait jamais été dans sa vie.

L'attitude du maître changea légèrement envers elle. Mildthra semblait lui accorder plus d'attention et lui laisser une plus grande place dans leur petit groupe. Sven resta fidèle à lui-même et la prenait toujours de haut. En discutant avec Mildthra, elle apprit que lorsqu'il était devenu apprenti, il ne lui avait pas fallu autant de temps pour distinguer l'air autour de lui. D'après le maître, le matin du cinquième jour, il était déjà capable de suivre un courant d'air jusqu'à sa source. Vu la difficultée de l'exercice, Thahild ne pouvait s'empêcher d'être admirative devant une telle maîtrise. Mais elle se garda bien de le lui dire.

Annotations

Recommandations

Défi
Entoine Beoutt
Un HumaniX naît généralement beau, parfois intelligent, génial dans un seul cas. Il meurt tôt. Très tôt. Les plus robustes approchent la trentaine après avoir lentement décliné.
Léa Tellier, commandée avec un don de naissance pour la musique, délaissa ce domaine au profit des sciences. Ses malheureux parents s’étaient laissés tenter par le prototype du pack « Admiration ».
Parmi les dix cobayes, seule Léa bénéficia des capacités cognitives hors-norme que l'industrie génératrice espérait. Une vingtaine d’années pourrait alors suffire à une seule personne pour naître et changer la face du monde.
Et tomber immédiatement dans l'oubli.
24
4
0
33
Défi
Locyma

J'étais assis au milieu de mon salon en cette froide nuit d'hiver. Seul sur mon fauteuil vermeille dans cette vaste pièce, je repensais aux bons moments de la vie que j'avais pu partager avec ma famille. J'aurais voulu qu'ils soient tous là ce soir. Je n'ai plus que moi aujourd'hui. C'est ironique de se retrouver seul pour quelqu'un qui n'a fait que donner tout au long de sa vie. Je méritais mieux que cela...



Je pris fermement ma tasse de thé et vint l'apporter à mes lèvres sèches. Je repensais donc aux moments extraordinaires que j'avais vécus. Peu à peu je me laissais emporter par mon imagination qui vint m'amener à imaginer un hôpital. Elle m'amena vers une chambre bleue où figurait un berceau dans lequel était allongé un bambin.


-"Coucou mon petit" soufflais-je dans son oreille

-"Je n'attends pas de réponse bien sûr, tu n'es que dans mon imagination. Et pourtant tu es si réel... Je peux te toucher, te parler..."


Une larme coula sur ma vieille joue, fripée avec le temps. La sienne était encore douce, prête à parcourir les prochaines décennies. Son visage pâle et endormi me faisait penser à l'époque où j'avais vécu, celle qu'il vit maintenant. Je savais que cet enfant était celui que j'étais avant. 


-"Cet enfant, c'est moi plus jeune n'est ce pas?" demandais-je dans le vide.


Dans ce vieux berceau démodé gisait mon corps lourd et chaud, qui était à peine sortit et qui commençait à découvrir le monde. 
Ce petit c'est moi 98 ans plus jeune, il va vivre ce que j'ai vécu, il va ressentir les mêmes émotions que moi, et il vivra peut être cet instant. J'ai tant de conseils à lui donner. J'ai tant de choses à lui dire, à lui transmettre.
-"Mon petit, surtout ne te réveille pas tout de suite, profite de ta naïveté, profite de ton innocence, l'air pollué ne t'as pas encore contaminé, la société ne t'as pas encore corrompu, et tu n'as pas encore connaissance des horreurs de ce monde. s'il te plait ne te réveille pas tout de suite. Tes yeux bleus scintillent innocemment tandis que les mieux sont fatigués, mon visage usé te regarde, toi qui incarne le futur, toi qui aura une vie palpitante. Je sais de quoi je parle car je l'ai vécue..."


Je savais que si j'avais ces visions ma fin était proche. Je profitais de mes derniers instants, je voulais me voir vivre et non mourir dans ce rêve. Ce bébé représente mon strict opposé. Il a tout à connaitre, je connais tout, il est plein de vigueur et je suis fatigué, il commence sa vie et je meurs... Triste fin pour moi, mais c'est la suite logique des choses, c'est mon destin et c'est le sien. Je lui cède mon héritage, ma sagesse, il ne saura jamais que je lui ai fait ce don, je ne sais même pas si ce que je vis est réel où fictif. 
Je veux juste partir, mais je ne veux pas mourir seul dans mon fauteuil au milieu de mon salon. Je méritais mieux après avoir tant donné dans cette vie.



-"Je ne veux pas que ma mort soit vaine mon petit. Alors écoute moi, tu n'es pas seul. 
Mon petit, tu    n'est        pas        seul .  .  ."
Ayant vécu cette vie, je savais combien de fois il allait se sentir abandonné, comme je le suis maintenant sur ce fauteuil.
C'est sur ces mots que j'expirais lentement, je pouvais sentir mon coeur battre de plus en plus lentement, je sentais l'air aller en venir par ma bouche sèche, je ne sentais plus la gravité, je volais... La tasse de thé que je tenais vint s'écraser au sol, comme pour signifier la fin d'un cycle. Et alors que l'eau parfumée se répandais sur le vieux parquet, je restais assis pensant une dernière fois au bambin qui venait de naitre...
3
5
3
3
Christ'in
SCENARIO COURT-METRAGE

Le 25 novembre, c’était la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes.
La musique qui accompagne le texte
https://www.youtube.com/watch?v=gx5ohjYAIPY (interprétation Coeur de pirate)
Chanson "Je suis venu te dire que je m'en vais"

Un scénario en concordance. Mon premier essai en la matière
19
3
0
24

Vous aimez lire Cendres ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0