Angoisse

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Thahild faisait les cent pas, de plus en plus nerveuse. Sigrid, près de la cheminée, utilisait le tissu d'une robe crème pour lui coudre une culotte d'homme. Quand elle eut terminé, Thahild la regarda avec perplexité. De sa vie, elle n'avait jamais porté autre chose que des robes. Son amie lui tendit le vêtement avec détermination.

— Cesse de me regarder comme ça et mets-le ! Je dois vérifier que c'est à ta taille.

Thahild le prit du bout des doigts et le posa sur le lit. Elle enleva sa robe et enfila la culotte maladroitement. Elle se sentait mal à l'aise de porter une tenue d'homme et ne pouvait s'empêcher d'imaginer la tête de son père s'il la voyait ainsi vêtue.

— Sigrid, tu as bien fermé la porte à clé ? Si quelqu'un me voit dans cette tenue...

— Pour la dixième fois, oui, j'ai fermé la porte à clé... marmonna Sigrid accroupie à côté de sa jambe droite, une aiguille dans la bouche. Ne bouge pas, je dois le raccourcir.

Thahild s'immobilisa, se tordant nerveusement les mains. Plus le soleil disparaissait à l'Est et plus elle se demandait si elle n'avait pas perdu la raison.

— Tu es sûre que je dois porter ça ?

— Évidemment, c'est déjà assez pénible de se déplacer quand on a de la neige jusqu'aux genoux, alors en robe...

Elle lui tapota distraitement la cuisse.

— Tu t'y feras, tu verras.

La jeune femme ne répondit rien et la laissa travailler. Quand le pantalon fut correctement ajusté, la servante l'invita à se regarder dans le grand miroir. Perplexe, Thahild s'observa sous tous les angles.

— C'est... Différent.

— Tu me remercieras plus tard, affirma Sigrid en allant s'asseoir dans le fauteuil. La fille du Vent portait elle aussi une culotte, tu ne l'avais pas remarqué ?

— Pas vraiment... Je peux l'enlever maintenant ? Je ne me sens pas à l'aise...

— Non ! Tu dois t'habituer.

L'air grognon, Thahild se remit à faire les cents pas, les mains croisées dans le dos. Pour elle qui avait l'habitude de sentir ses jambes se toucher, c'était perturbant de les sentir séparées par du tissu épais et rugueux. Mais elle s'y habitua plus vite qu'elle ne l'aurait cru. En s'inquiètant pour leur fuite, elle oublia très vite ce changement.

Il devint évident que Sigrid se préparait à quitter le Clan depuis un moment, car elle se montra très organisée. Par-dessus sa culotte crème, Thahild enfila une tunique blanche aux longues manches brodées, des chaussettes épaisses et des bottes brunes en cuir fourrées.

La jeune femme avait à sa disposition une bourse de pièces d'or. Se disant que c'était le moment ou jamais de l'utiliser, elle rassembla les pièces et les compta. Elle garda trente pièces d'or dans la bourse de cuir et l'accrocha à sa ceinture, où pendait déjà sa dague. Elle donna ensuite les trentes autres à Sigrid, malgré ses protestations.

Ensuite, Sigrid s'occupa de leurs sacs. Chacun d'eux contenait suffisament de nourriture pour plusieurs jours, une gamelle, des couverts, une tasse, une gourde de cuir et quelques vêtements et sous-vêtements de rechange. Thahild se sentit un peu anxieuse en observant ce simple sac, ayant du mal à croire qu'elle pouvait vivre avec si peu de choses. Mais Sigrid lui affirma qu'emporter plus serait superficiel et ne ferait que l'encombrer. Fin prêtes et leurs sacs bouclés, elles attendirent nerveusement que les habitants du château se rendissent dans la grande salle pour souper.

Thahild prit une plume et un parchemin vierge et s'installa à son bureau. Elle resta un moment à fixer le papier, le regard vague. Enfin, elle prit une grande inspiration et trempa sa plume dans l'encre.

***

Sigrid fixait le feu dans l'âtre de la cheminée, silencieuse. Dévorée par l'anxiété, Thahild avait les mains tremblantes et transpirait à grosses gouttes. Ne supportant pas de rester immobile, elle recommença à errer dans les appartements. Les bruits d'activités de la cour commencèrent à s'atténuer car les artisans arrivaient au bout de leur journée de travail. Mais elles devraient patienter encore un moment avant de descendre. Loin de la rassurer, cette idée la plongea dans un profond malaise.

"Est-ce que c'est vraiment une bonne idée ? Je n'en suis plus si sûre... Je n'ai jamais dormi ailleurs qu'au château, comment pourrais-je vivre sur les routes ? Et si je ne réussis pas l'épreuve ? Je devrais revenir ici. Si père me laisse revenir... C'est une très mauvaise idée. Je suis devenue complètement folle de faire une chose pareille..."

Sigrid lui lança un regard inquisiteur.

— Toi, tu nous fais une crise d'angoisse.

— Je commence à douter...

— Tu n'as plus envie de partir d'ici ?

— Si, mais j'ai peur maintenant qu'on est si proche du départ.

— Tu ne devrais pas laisser la peur te freiner ainsi.

— Facile à dire pour toi... Tu es certaine de te faire une place quelque part. Alors que moi...

Sigrid lui saisit doucement le poignet et éleva sa main à la lumière des bougies. L'oiseau d'argent avait cessé de luire et semblait être tatoué dans sa chair depuis toujours.

— Toi tu as été choisie par le Dieu du Vent. Je n'y connais pas grand chose dans le culte de Vindur, mais l'encre a réagi à ton contact. Ce ne peut être une erreur. Et puis, ce genre d'occasion ne se présentera qu'une fois dans ta vie. Tu veux vraiment la laisser passer comme ça ?

— Non... Mais si j'échoue à l'épreuve ?

— Tu auras au moins la satisfaction d'avoir essayé.

— Et si la fille du Vent est déjà partie ?

— Nous aviserons à ce moment-là.

Thahild soupira. Sigrid lui passa un bras réconfortant autour des épaules.

— C'est normal d'avoir peur. Mais tu as dit toi-même que si tu restais ici, tu dépérirais.

— Je n'arrête pas d'imaginer la réaction de Père.

— Pour une fois dans ta vie, fais ce que ton cœur te dicte de faire. Pas ce que ton père a décidé.

Elle lui tapota l'épaule et s'éloigna vérifier leurs sacs. Thahild réfléchit à ses paroles.

"Elle a raison. J'ai toujours fait tout ce qu'il demandait de moi. Et malgré cela, tout est allé de travers. Il est temps que je vive un peu pour moi."

Son amie enfila sa cape et se tourna vers elle, l'air sérieux.

— Il est temps de partir. Est-ce que tu viens avec moi ou pas ?

Thahild observa avec nostalgie ses appartements. Le grand lit à baldaquin qu'elle avait partagé avec son amie tant de fois. Le fauteuil où elle avait pris l'habitude de lire. La fenêtre donnant sur la vallée en contrebas. La cachette sous l'une des lattes du plancher. Elle s'en approcha et la souleva pour plonger sa main dans l'obscurité et saisir le petit bout de tissu qu'elle avait jusqu'alors complètement oublié. Elle le déplia et sortit le crâne de serpent gravé. Après l'avoir observé, elle passa le lacet de cuir autour de son cou. La jeune femme déposa la lettre qu'elle avait rédigé le jour même et la déposa sur son oreiller, bien en évidence.

Elle inspira profondément et se retourna vers son amie, le poing serré autour du pendentif.

— Je viens avec toi.

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