La convocation

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Après cette visite nocturne, Thahild et Sigrid furent incapables de trouver le sommeil et discutèrent longuement, leur dispute oubliée. Elles ouvrirent la bouteille d'hydromel qu'elles partagèrent.

— Toi une fille du Vent ? Je n'arrive pas à y croire !

— À vrai dire moi non plus...

—Tu peux me montrer la marque ?

Thahild acquiesça et tendit la main. Sigrid la prit et la rapprocha de son visage pour l'observer avec attention. Elle lécha le bout de son pouce et frotta vigoureusement l'oiseau d'argent. Mais le motif resta imprimé tel quel sur la peau blanche de son amie. Têtue, la servante alla chercher une éponge en crin, un savon noir et de l'eau. Elle frotta si vigoureusement le dos de la main de Thahild que cette dernière en eut mal. Après un moment, elle constata avec stupeur que bien que la peau eût été rougie par les frottements, la marque était intacte et toujours aussi brillante.

— Bon sang, je ne sais pas ce que c'est comme encre mais ça n'a pas l'air de vouloir partir...

— Elle a dit que c'était de l'encre bénite.

Thahild grimaça.

— Je me demande si je pourrais m'en débarasser un jour...

Sigrid essuya ses mains humides et alla s'asseoir dans l'autre fauteuil, les jambes repliées sous elle.

— Moi à ta place je n'aurais pas hésité, je serais partie dès ce soir !

— Ah oui ? Tu abandonnerais ton père comme ça, sans hésiter ?

— Pourquoi pas ? Je suis assez vieille pour fonder une famille, alors pourquoi ne pas la fonder ailleurs ? C'est ce qu'allait faire Arnald en t'épousant...

La servante plaqua sa main contre sa bouche, l'air coupable.

— Oh pardon Thahild ! Ça m'a échappé...

— On ne peut pas faire comme si Arnald n'existait plus... lui répondit son amie en agitant la main, l'air triste.

Sigrid se leva et lui passa un bras réconfortant autour des épaules.

— Avec le temps ce sera plus facile.

— Espérons que tu aies raison...

Les muscles engourdis, elle s'étira.

— J'ai du mal à croire à tout ce qu'il vient de se passer. Peut-être que tout ceci n'est qu'un rêve...

— Allons nous coucher et nous verrons bien si la marque est toujours là à notre réveil ! proposa la camériste.

Thahild approuva et alla s'allonger dans son lit. Quand Sigrid éteignit toutes les bougies et qu'elles se retrouvèrent dans l'obscurité, son esprit vagabonda librement.

Elle était à la fois fatiguée à cause de l'alcool et excitée par sa discussion avec Mildthra. Cette femme venait de lui ouvrir les portes d'un monde inconnu, où elle aurait un nouveau rôle à jouer. Une nouvelle chance.

Dans le noir, elle sourit. Elle s'imagina sur les routes d'Askiel, une cape lui couvrant les épaules et une grande épée à la ceinture, comme Père. Une partie d'elle-même lui criait que c'était ridicule et elle avait raison. Mais dans le secret de la nuit, là où personne ne savait ce qu'elle pensait, rien ne l'empêchait de rêver un peu.

***

Quelqu'un la secouait vigoureusement mais elle avait encore sommeil. Elle grogna et repoussa son assaillant avec mauvaise humeur. Les secousses reprirent presque aussitôt. À contrecœur, elle ouvrit les yeux et vit Sigrid, les cheveux emmêlés et les yeux gonflés.

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— Ulin vient de frapper à la porte. Tu n'as pas entendu ?

— Non... Qu'est-ce qu'il voulait ?

— C'est le Jarl. Il veut te voir.

Thahild jeta un regard vers la fenêtre.

— Maintenant ? Mais il fait à peine jour !

Sigrid s'étira en baillant.

— Qu'est-ce que j'y peux moi ? J'aurais préféré continuer à dormir !

Thahild se laissa tomber sur le dos en râlant.

— J'allume un feu ? lui demanda la servante en tremblant.

— Oui vas-y... Et fais monter de l'eau chaude.

Les paupières de la jeune femme étaient engourdies. Elle s'étira dans l'espoir de se réveiller un peu plus. C'est qu'elle n'avait plus l'habitude de se lever aussi tôt. Si c'était quelqu'un d'autre que le Jarl qui l'avait quémandée, elle se serait volontiers rendormie. Mais personne ne refusait de voir le Jarl Thorod. Et sûrement pas sa propre fille.

Quand Sigrid quitta la chambre pour préparer son bain, elle attrapa son bandeau et l'enfila machinalement, avant de se lever à son tour. Le froid était mordant et elle prit l'une des épaisses couvertures du lit pour s'envelopper dedans et patienter.

Plusieurs servantes montèrent des seaux d'eau bouillante et en remplirent une grande baignoire de bois. Thahild fit mine de ne pas remarquer leurs coups d'œil curieux dans sa direction, supportant mal leurs regards indiscrets. Leur besogne achevée, les caméristes sortirent de ses appartements pour son plus grand soulagement.

Sigrid la déshabilla et elle s'immergea dans la grande baignoire. L'eau chaude lui donna un coup de fouet, elle se sentait beaucoup plus réveillée à présent. Ne sortant plus de ses quartiers, cela faisait un moment qu'elle n'avait pas pris de bain. Alors, Sigrid frotta vigoureusement sa peau avec une éponge rugueuse et lui lava les cheveux. L'eau était tiède quand elle eut fini. Ce fut comme une renaissance pour Thahild de se sentir à nouveau propre. La domestique la sécha et entreprit de brosser et de coiffer ses longs cheveux.

Elle l'habilla d'une robe de laine crème aux manches étroites. Thahild enfila par dessus ne cape en laine de bélier pour se protéger du froid et observa son reflet, pendant que sa servante agrafait le tout avec sa broche en or. Elle avait le teint pâle, les traits tirés et le bandeau de cuir lui donnait un air dur. Son oreille racornie disparaissait sous ses boucles blondes. Seul le coin inférieur gauche de sa mâchoire découvrait une peau parcheminée. Elle soupira.

"Ce n'est pas si terrible."

Sigrid recula et l'observa d'un air critique.

— Vu les circonstances je ne peux pas faire mieux, dit-elle en se tenant le menton.

— Ça ira. Père n'aime pas la coquetterie.

— Tu n'es pas nerveuse à l'idée de le voir ? Cela fait plus d'une lune que vous ne vous êtes pas parlés...

— Je suis TOUJOURS nerveuse à l'idée de le voir, répondit Thahild en soupirant.

Sigrid lui tapota l'épaule pour l'encourager.

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