Les Enfants de Vindur

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Dans l'encadrure se tenait une grande femme d'âge mûr, vêtue de vêtements chauds et d'une épaisse cape bleue. Ses longs cheveux d'un blond très pâle étaient tressés en un complexe chignon. Elle avait le visage en coeur et de grands yeux bruns. Dans sa main gauche, elle tenait un grand bâton de bois sculpté. D'une voix calme, elle s'adressa directement à Thahild.

— Bonsoir Thahild. Je te prierais de congédier ta servante. J'ai à te parler.

Le ton était ferme et serein, celui d'une femme habituée à commander. Thahild lança un regard à Sigrid et lui désigna la porte en silence. Celle-ci regarda avec une curiosité dévorante l'étrangère et ramassa son matériel de broderie sans se presser, espérant sans doute entendre le début de la conversation. La nouvelle venue l'observa patiemment, l'air impassible.

Quand Sigrid fut partie, un silence pesant s'installa entre les deux femmes.

Gênée par le regard de l'étrangère, Thahild attrapa le bandeau de cuir qu'elle enfila rapidement sur son orbite creux. Elle repoussa les couvertures et se leva. Elle n'était pas habillée convenablement pour reçevoir de la visite mais s'en moquait. Elle se tourna vers l'étrangère, le dos raide et les mains nouées sur le ventre. D'un mouvement sec du menton, elle désigna le plateau sur la table.

— Si vous avez faim ou soif, vous pouvez vous servir. Je n'y ai pas touché.

La femme lui sourit aimablement.

— C'est gentil à vous, mais je me suis déjà restaurée dans vos cuisines.

Thahild désigna l'un des deux fauteuils près de la cheminée, de plus en plus intriguée. Son invitée s'avança d'un pas svelte et rapide et s'installa en croisant les jambes, les bras posés sur les accoudoirs et son grand bâton posé sur ses genoux. Thahild s'installa dans l'autre fauteuil, bras et jambes croisés. Elle se pencha pour attraper une des nombreuses bouteilles qui traînaient à proximité. Elle la secoua et sentit qu'elle contenait encore un peu de breuvage. Ne voyant pas de verre, elle haussa les épaules et but au goulot. Une fois désaltérée, elle posa un regard morne vers la femme en face d'elle. Elle fut frappée par la sérénité qui se dégageait de son visage.

— Très bien. Qu'est-ce que vous me voulez ?

L'étrangère se pencha en avant, posant ses coudes sur ses genoux.

— Avant toute chose, je me présente. Je m'appelle Mildthra. Et je suis une fille du Vent.

Thahild la regarda d'un air suspicieux, sans rien dire.

— Que sais-tu des Enfants du Vent, jeune fille ?

Elle haussa les épaules, l'air indifférent.

— Pas grand chose... Je sais que vous êtes les élus de Vindur, le Dieu des hommes. Que vous parcourez Askiel depuis toujours, mais vous êtes de moins en moins nombreux.

Mildthra hocha la tête, satisfaite.

— Et sais-tu comment nous devenons les disciples de Vindur ?

Thahild hocha négativement la tête.

— Chaque homme et chaque femme naît Enfant du Vent, mais seuls ceux qui s'en montrent dignes reçoivent le Don...

— Je ne voudrais pas me montrer désagréable mais... nous ne sommes pas très croyants par ici.

— Je le sais, soupira Mildthra.

Un voile de tristesse assombrit ses yeux bruns.

— Votre clan délaisse ses propres croyances depuis bien longtemps... Et vous n'êtes malheureusement pas les seuls... Mais là n'est pas la question. Je suis venue vérifier quelque chose. Il m'arrive d'avoir des...visions. Je vous ai vue dans l'une d'elles.

À ces mots, Thahild serra la bouteille dans sa main droite, faisant blanchir ses phalanges. Ce geste n'échappa pas à la fille du Vent qui lui jeta un regard curieux.

— Une vision hein ?

Elle but une gorgée d'hydromel, se sentant de moins en moins calme.

— Avant mon mariage, une sorcière est venue, me prédisant une avenir bien sombre... C'est en partie à cause de cela que mon fiancé et son clan se sont détournés de moi. Par la suite, le dragon est venu, comme vous le savez sûrement déjà. Et aujourd'hui, vous voilà... Avec une autre vision concernant ma famille. J'aimerais savoir quelque chose, fille du Vent... Ai-je le moindre contrôle sur ma destinée, ou ne suis-je qu'un pion avec lequel votre dieu s'amuse ?

La gorge serrée par la colère, elle jeta un regard plein de menace vers son interlocutrice. Dehors, la foudre s'abattit avec fracas, son grondement sourd résonnant au loin. Mildthra leva les deux mains, en signe d'apaisement.

— Je ne suis pas venue t'apporter davantage de souffrances. Les voies de Vindur sont impénétrables, même pour ses enfants.

— Puisqu'on en parle, où était ton Dieu quand le feu s'est abattu sur nous ?

— Vindur n'a aucun pouvoir sur les dragons.

— Alors il pourrait tout aussi bien ne pas exister.

— Je comprends ta colère, mais notre Dieu ne peut intervenir dans tous nos malheurs. Le monde est vaste et ses enfants bien trop nombreux.

— C'est exactement pour cela que nous n'avons pas besoin de ton Dieu. Quand bien même il existerait, il est incapable de nous protéger.

Elle avala ce qui restait d'hydromel et laissa tomber la bouteille qui roula sur le plancher. L' œil humide, elle regarda la tempête qui grondait dehors.

— Nous sommes seuls face à notre destin...

— Tu n'es pas seule Thahild. Vindur t'a remarquée.

— Cessez de vous moquer de moi...

— Je suis très sérieuse. On m'a raconté que tu as fait face au dragon. Un tel acte de bravoure ne passe pas inaperçu aux yeux des Dieux.

Les épaules de Thahild s'agitèrent d'un rire nerveux, sans joie.

— Et qu'y ai-je gagné ? Mon père ne marchera plus jamais. Notre alliance avec les Loups est brisée. Je suis borgne et défigurée à vie... Mais heureusement, mon courage m'a attiré la sympathie des Dieux !

— Vindur est étranger à la sympathie. Si tu as suscité son intérêt, il t'a octroyé certains pouvoirs. Je suis venue pour le constater de mes propres yeux.

La fille du Vent farfouilla dans son épaisse cape et en sortit un petite boîte d'argent finement gravée. Elle l'ouvrit, révélant une liquide sombre à l'intérieur.

— Me permets-tu ?

Thahild haussa les épaules, agnostique. Mildthra se leva pour s'appprocher d'elle. La mine sérieuse, elle tendit le récipient vers elle. Avec méfiance, Thahild observa son contenu.

Le liquide ressemblait à de l'encre et était d'une couleur incertaine. À sa grande surprise, il s'agita sans que la main de Mildthra ne bouge. Il tournoya sur lui-même, lentement au début et puis de plus en plus vite. La couleur ne cessait d'évoluer, passant du noir au bleu, et puis du bleu au mauve. Le fluide prit la forme d'un oiseau et vola vers Thahild. Cette dernière recula, surprise. Mildthra posa un main rassurante sur son épaule.

— Ne crains rien.

L'oiseau aqueux décrivit quelques cercles, ses longues ailes battant l'air avec grâce. Il se posa sur la main droite de la jeune femme et toucha sa peau du bout de son bec glacé. À son contact, un minuscule cercle d'argent apparu et s'élargit. De petites veines s'élargissaient de chaque côté, dessinant des motifs complexes. Ceux-çi s'assemblèrent pour encrer un second volatile aux ailes repliées. Une douleur sourde parcourut le bras de Thahild, suffisament puissante pour la faire grimaçer.

Le premier rapace décolla alors son bec et reprit son envol jusqu'à la boîte gravée que Mildthra referma doucement. Thahild observa avec surprise le tatouage brillant intensément au dos de sa main. Elle sentait l'encre pulser régulièrement sur sa peau, comme animé de son propre cœur. Sa main était engourdie et le bout de ses doigts picotaient. Elle passa son index sur la marque en relief, mais bien qu'il soit encore glacé, le liquide semblait déjà sec.

— Qu'est-ce que c'est que ça ?

Elle frotta le dos de sa main avec plus de vigueur, mais sans résultat.

— Pourquoi est-ce que ça ne part pas ?

— C'est la marque des Dieux. Comme je le pensais, tu la portais déjà. L'oiseau n'a fait que la révéler aux yeux mortels.

Thahild contempla sa main avec effarement, se sentant complètement dépassée. La fille du Vent lui montra sa main gauche, où un oiseau similaire était tatoué parmi d'autres motifs complexes.

— Tu vois ? Moi aussi j'en ai un.

Elle agita la petite boîte.

— C'est une encre bénite, elle ne réagit qu'au contact de ceux qu'Il a marqués.

Elle la rangea dans la poche intérieure de sa cape et retourna s'asseoir dans l'autre fauteuil. Avec un regard ironique, elle croisa les bras.

— Penses-tu toujours que je te raconte des histoires ?

La fille du Jarl ne savait plus quoi dire et la regarda, l'esprit hagard.

— Je sais que tout ceci paraît fou, surtout pour quelqu'un qui a grandi dans un Clan aussi terre à terre que celui-ci... Moi-même il m'a fallu du temps pour y croire. Mais je ne me suis pas trompée en venant jusqu'ici. Tu as la marque des Enfants du Ciel. Et tu as besoin d'un maître pour te guider. Tu dois venir avec moi.

— Venir avec vous ? Pour allez où ?

— Au Sanctuaires des Milles Murmures. Là-bas tu passeras une épreuve. Si tu la réussis, je te prendrais comme apprentie.

— Et si j'échoue ?

— Tu seras libre de retourner chez toi.

Thahild se massa les tempes, dépassée. Elle parcourut la pièce d'un regard avide mais ne vit que des bouteilles vides.

"Dommage. J'ai VRAIMENT besoin d'un verre."

— Par les Dieux, je suis fille de Jarl. Vous pensez vraiment que je vais tout abandonner, pour partir sur les routes avec vous ? Je crois rêver...

— Au fond de toi, n'as-tu pas envie de partir ?

— Là n'est pas la question. Mon père ne le permettrait pas.

— J'ai longtemps discuté avec le Jarl et il n'était pas très coopératif en effet... Mais c'est de ton avenir qu'il s'agit Thahild, c'est à toi de prendre cette décision.

— Sûrement pas ! Personne ne désobéit au Jarl Thorod.

Mildthra soupira et planta son regard dans le sien.

— Me permets-tu de parler franchement ?

— Si vous le souhaitez.

— Il n'y a plus rien pour toi ici. Je sais que c'est ton foyer et c'est tout à ton honneur que de vouloir rester malgré les circonstances... Mais dans ton état, tu ne peux guère être utile à ton clan... Et à en juger par le nombre de bouteilles que je vois ici, je pense que tu le sais déjà.

Les paroles de la fille du Vent secouèrent Thahild plus qu'elle ne le montra. Par fierté, elle tenta de garder un visage impassible et se leva.

— Je suis navrée, mais je ne vous suivrai pas, Mildthra. Ma place est ici.

La fille du Vent se releva à son tour et lui fit face.

— Je comprends et je respecte ta décision. Mais je reste intimement persuadée que tu es faite pour cette voie. Il y a des signes qui ne trompent pas.

Elle lui sourit avec complicité.

— Quant on brandit une épée pour protéger les siens, surtout face à un dragon, c'est qu'on est faite pour le combat. Et crois-moi, je sais de quoi je parle...

Mildthra lui tendit une main tatouée. Après une brève hésitation, Thahild lui tendit la sienne. La fille du Vent lui empoigna l'avant-bras et le serra avec vigueur, toujours souriante.

— Merci de m'avoir accordé un peu de ton temps.

Elle se dirigea vers la porte à grandes enjambées. Avant d'en attraper la poignée, elle se tourna une dernière fois vers Thahild.

— Au pied de la montagne se trouve une auberge qui se nomme "Au Tonneau Doré ". Je vais y loger quelques jours avec mon apprenti. Si d'aventure tu changeais d'avis...

Elle se détourna et ouvrit vivement la grande porte en bois. Derrière se tenait Sigrid, une bouteille d'hydromel à la main et probablement en train d'écouter aux portes. La jeune servante sursauta et fit un pas de côté pour laisser passer Mildthra, fixant le sol. Cette dernière l'observa avec un air amusé et disparut dans le couloir.

Thahild se laissa lentement tomber dans le fauteuil avec un soupir. Elle leva sa main droite et observa l'oiseau luire à la lumière des bougies, songeuse.

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