Spiritueux oubli

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Le repas du soir s'était terminé il y avait peu. Les tables avaient été débarassées et nettoyées. Pendant que les domestiques rangeaient les cuisines, les artisans et les guerriers se réchauffaient près de l'énorme foyer de la grande salle. Certains se racontaient leur journée, d'autres jouaient aux dés. Tous plaignaient les malheureux qui devaient monter la garde sous l'orage qui grondait dehors.

Dans les appartements de Thahild, le plateau repas n'avait pas bougé depuis que la servante l'avait déposé sur la table. Sigrid se tenait assise près de la cheminée et brodait patiemment. Thahild, appuyée contre une pile d'oreillers, avait le regard perdu dans le vide. En début de soirée, Sigrid avait bien essayé de discuter avec son amie, comme elles le faisaient autrefois. Mais qu'importe ce qu'elle pouvait dire, sa maîtresse gardait toujours le silence.

Lassée de parler seule, elle avait renoncé à engager la conversation. Ces soirées mornes étaient devenues habituelles pour elle. Résignée, elle en profitait pour accomplir ses travaux de couture.

Thahild n'était pas dupe. Elle savait parfaitement pourquoi Sigrid était là.

En peu de temps, sa vie avait pris un tournant dramatique. La jeune noble n'avait jamais été d'une grande beauté, mais maintenant, elle était complètement défigurée. En outre, elle qui avait toujours vécu avec deux yeux était fortement handicapée depuis qu'elle était borgne. Son champ de vision s'était considérablement réduit et elle ne cessait de se cogner ou de se blesser. Le père de Sigrid, le forgeron en chef, lui avait fabriqué un bandeau de cuir épais qui reposait en ce moment sur ses genoux. De la part d'un être aussi bourru, cette attention n'en était que plus touchante. Une fois le bandeau enfilé et les cheveux détachés, le plus gros des dégâts étaient camouflés. Mais cela changeait peu de choses pour la jeune femme. Dans l'intimité d'un lit, aucun amant ne serait dupe. Les perspectives de mariage de la fille du Jarl s'était sensiblement réduites.

"Quel homme voudrait me prendre pour femme avec un visage pareil ? " songeait-elle à chaque fois qu'elle voyait son reflet.

Après avoir appris à connaître Arnald, Thahild supportait mal l'idée qu'il soit à jamais sortit de sa vie. Sans lui, l'avenir semblait froid et inutile. Jamais elle ne l'aurait cru capable de l'abandonner ainsi. Que n'aurait-elle donné pour une simple lettre d'adieu. Elle ressentait son absence au plus profond d'elle-même et parfois, cela lui faisait presque mal physiquement. De toute ses forces, elle essayait de ne pas penser à lui. Mais sans cesse, son esprit lui rappellait son beau visage et sa voix grave. Les rares moments qu'ils avaient passés ensemble défilaient sans arrêt dans sa tête.

Au début de sa convalescence, Agata lui préparait régulièrement des somnifères pour l'aider à se reposer sans cauchemarder. Après quelques temps, elle avait refusé de lui en fournir d'autres, prétextant qu'elle devait réapprendre à dormir naturellement. Néanmoins, les journées passées au lit ne la fatiguaient guère, alors elle faisait monter de l'hydromel dans ses appartements. Beaucoup d'hydromel. Elle en buvait jusqu'à s'effondrer ivre dans le grand lit. Un sommeil sans rêves était tout ce qu'elle désirait à présent.

Lorsqu'elle émergeait du sommeil, il y avait quelques merveilleux battements de cœur, où tout cela semblait n'être qu'un mauvais rêve. Et puis, l'atroce vérité lui revenait. C'est pourquoi un matin, un des plateaux repas repartit aux cuisines sans couteau. Thahild avait attendu que la camériste lui tourne le dos et l'avait caché sous ses draps.

Elle renvoya rapidement la servante avec le plateau, pressée d'en finir. Mais c'était sans compter sur l'observatrice cuisinière en chef. Cette dernière avait immédiatement repéré qu'il manquait le couteau à viande. Croyant que c'était un oubli de la chambrière, elle l'avait renvoyée à la tour avec une taloche sur le sommet du crâne. C'est ainsi que la servante avait surpris la fille du Jarl, en train de se taillader maladroitement les poignets. Les plaies étaient superficielles mais l'incident avait été relaté à son père. Depuis ce jour, Thahild ne restait plus seule dans ses appartements un seul instant.

"Peu importe... J'aurai bien une autre occasion. Et ce jour-là, je ne perdrai pas de temps." pensa t-elle sombrement.

L'orage craqua avec violence juste au-dessus de leurs têtes et Sigrid sursauta nerveusement.

— Cette orage va me rendre folle ! râla Sigrid avec mauvaise humeur. Chaque soir, c'est pareil... Mais combien de jours ce sale temps va-t-il continuer ?

Elle jeta un regard à son amie qui n'avait pas bougé et retourna à son ouvrage, les sourcils froncés. Thahild observa le grand éclair blanc déchirer le ciel par la fenêtre. De violentes gouttes de pluie se fracassaient contre la vitre en un battement régulier. Les hurlements du vent se faisaient entendre malgré les murs épais.

Qu'importe le temps qu'il ait pu faire durant la journée, que le ciel soit dégagé ou non, chaque soir, les nuages noirs s'amoncellaient autour de la montagne. Et à chaque fois, le tonnerre illuminait Fjellmor de sa blanche lumière. Cet orage perpétuel commencait à peser sur les nerfs des résidents du château, déjà mis à mal par l'incident avec le dragon. Un bruit de couloir se répandait, loin des oreilles des proches du Jarl. On murmurait que le Clan était maudit depuis les noces de cendres. Des heures sombres semblaient attendre leur clan.

***

Pendant que Thahild observait la tempête au sommet de sa tour, deux silhouettes bravaient les éléments. Leurs visages disparaissaient sous leurs profondes capuches et leurs capes mouillées claquaient violemment derrière eux. Elles arrivèrent à la grande porte et demandèrent à entrer. Après avoir été fouillés, les étrangers furent amenés auprès d'Ulin, sous les regards curieux.

Le conseiller discuta avec eux un bref moment et les conduisit en personne auprès du Jarl Thorod. Une fois à l'abri du froid et de la pluie, les étrangers enlevèrent leurs capuches. Le premier était une femme d'âge mûr, aux longs cheveux nattés en chignon complexe. Le second, un grand jeune homme au crâne chauve et tatoué, dont le bouc brun était tressé. Ils entrèrent dans les appartements du Jarl et y restèrent un long moment. Les guerriers postés à la porte entendirent plusieurs fois Thorod laisser éclater sa colère à l'intérieur. Au beau milieu de la nuit, le Jarl les chassa sans ménagement.

Les étrangers s'inclinèrent et quittèrent le donjon sans protester. Mais dès qu'ils furent seuls avec Ulin, ils demandèrent un repas chaud avant de retourner dans la tempête. Le brave conseiller ne pouvait leur refuser une requête si humble. Ils les fit mener aux cuisines, où ont leur servit une soupe brûlante et une chope de bière. Prétextant un besoin naturel, la femme s'éclipsa.

***

Thahild buvait avec avidité au goulot d'une bouteille. Si son père l'avait vue boire de cette façon, il serait sans doute entré dans une colère noire. Mais encore fallait-il qu'il vienne la voir.

L'hydromel tiède coulait dans sa gorge, merveilleux nectar de l'oubli. Elle en avait englouti une quantité phénoménale ces derniers temps, mais la boisson dorée faisait de moins en moins son effet. Il lui en fallait toujours plus pour sombrer. Elle vida la bouteille et la jeta sur le sol, mécontente. Le récipient se brisa bruyamment en plusieurs morceaux, faisant sursauter Sigrid une nouvelle fois. Cette dernière lui jeta un regard courroucé.

—Tu es obligée de la jeter de cette façon ? dit-elle avec colère.

Thahild lui lança un regard mort et ne prit pas la peine de lui répondre. Mais la servante ne démordit pas.

—Thahild, je te parle !

En soupirant d'agacement, son amie se coucha sur le côté, lui tournant le dos. Elle entendit Sigrid se mettre debout avec fureur et ramasser les débris de verre qui jonchaient le plancher.

— Évidement, tu t'en fiches... Après tout la bonniche est là pour ramasser...

Elle fit une pause en ramassant les derniers morceaux de verre.

— Je sais que ce qui t'es arrivé est horrible... Qu'il te faut du temps... Mais ce n'est pas une raison pour être aussi insupportable !

Elle se releva et fixa le dos de Thahild avec colère.

— Je passe toutes mes journées à tes côtés, à veiller sur toi ! Et tu fais comme si je n'existais pas ! Tu ne m'adresses plus la parole ! Tu ne me remercies même pas quand je t'apporte à manger ou à boire ! Tu ne m'aurais jamais traitée de cette façon autrefois...

Sous les couvertures, Thahild garda le silence, fixant obstinément le mur.

"Laisse tomber Sigrid. "

Celle-ci resta silencieuse un moment, la respiration bruyante. Devant le peu de réaction de sa maîtresse, elle inspira profondément et se calma. Son amie n'était qu'une coquille vide depuis ses noces avortées, il ne servait à rien de lui crier dessus. Sigrid n'était qu'un camériste, elle savait faire bien des choses mais n'avait aucune idée de comment soigner une si profonde mélancolie. Ses épaules s'affaissèrent. Elle était complètement dépassée par la situation.

Quelqu'un frappa à la porte et les deux jeunes femmes échangèrent un regard de surprise.

Thahild se redressa et soupira avec mauvaise humeur. Pour la première fois depuis longtemps, elle adressa la parole à sa servante.

— Qui ça peut bien être à cette heure ? Sigrid, qui que ce soit, dis-lui de partir...

À cet instant, la porte s'ouvrit doucement.

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