Abandonnée

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Elle courait dans l'obscurité, trébuchant sur des cadavres calcinés. Elle reconnut leurs visages pâles figés dans la souffrance. Tout le Clan du Bélier gisait dans ses propres cendres. Sigrid, son beau visage couvert de cloques. Son père, allongé sur le flanc et les jambes brisées. Thorgod et Ulin, les membres arrachés, gisant dans une mare de sang. Où que se posait son regard, d'innombrables corps la cernaient. Elle voulut hurler à s'en briser la voix mais aucun son ne franchit ses lèvres. En titubant, elle fuyait ce macabre spectacle. Parmi les dépouilles elle reconnut Arnald. Ses yeux avaient fondu dans leurs orbites, sa chair était à vif et sa bouche restait béante dans un éternel rictus de douleur.

De la montagne de cadavres s'extirpa la sorcière. Ses bras maigres repoussèrent les corps sans vie pour se dégager. En ricanant, elle la désigna de son long doigt crochu.

— Tu as choisi le chemin de la souffrance, fillette. Tu as choisi la voie du FEU !

Sous ses pieds, le monde se fissura. Elle chuta dans le noir, le rire de la sorcière couvrant ses cris. Au fond du gouffre, une gueule béante et fumante s'ouvrit pour l'engloutir.

***

Thahild se redressa en hurlant dans son lit. Hébétée, elle haleta dans l'obscurité, la peau moite. Quand elle eut repprit ses esprits, elle observa la pièce dans laquelle elle se trouvait. Malgré le manque de lumière, elle reconnut ses appartements et poussa un soupir de soulagement.

"Un cauchemar. Ce n'était qu'un cauchemar... Par les Dieux... Je suis en vie... "

La jeune femme se sentit tout d'un coup très faible et remarqua que tout le côté gauche de son visage était bandé, son œil compris. Elle tâtonna l'épais pansement de sa main, intriguée.

"Le feu du dragon. Il m'a atteint avant que je m'évanouisse."

Sa main trembla contre les bandelettes de tissu.

"Mon visage..."

Elle tenta de se rassurer.

"Agata est la meilleure soigneuse du clan, elle m'a sûrement arrangé ça... Oui, je ne devrais pas m'en inquiéter..."

Mais une petite voix dans sa tête n'était pas dupe.

"Si tu ne dois pas t'inquiéter, pourquoi ne sens-tu rien sous les bandages ? "

En effet, elle ne percevait plus rien. Comme si cette parcelle de son visage ne faisait plus partie d'elle. Avec crainte, elle repoussa cette pensée dans les profondeurs d'où elle avait surgi. Il y avait plus urgent. Avec précaution, elle quitta le lit. Aucun feu n'était allumé dans l'âtre et sous sa chemise de lin, elle frissonna. Thahild se couvrit fébrilement d'un châle et ouvrit la porte de ses appartements qui grinça sinistrement dans les ténèbres. L'escalier en colimaçon , faiblement éclairé par quelques torches mourantes, était désert. D'un pas mal assuré, elle s'engagea dans l'obscurité.

Malgré le châle, la jeune femme ne cessait de trembler et sentait ses dents claquer les unes contre les autres. Dans ce silence inaccoutumé, des bribes de souvenirs lui revinrent par morceaux. Elle se revit dansant dans le crépuscule avec Arnald. Elle revit l'immense dragon blanc fendant les nuages pour surgir dans leur vie, brûlant tout sur son passage. Le grand chêne flamboyant lui revint en mémoire. Elle s'arrêta, la main appuyée contre les pierres glacées du donjon.

"Les hurlements... Les hurlements des morts."

Arnald bandant son arc parmi les flammes. Les hommes gobés vivants dans la gueule de la bête. Thorod, accroché fermement au cou du monstre et projeté dans la neige. Le flot de souvenirs la submergea.

"Père..."

Fébrile, elle accéléra la cadence pour se rendre dans les appartements du Jarl, au cœur du donjon.

La jeune femme se cogna à de nombreuses reprises, sa vision diminuée de moitié. Quand elle atteignit finalement le donjon, une foule de serviteurs, de soigneurs et de guerriers étaient groupés devant la double porte. À la vue de l'héritière hagarde et pieds nus, le silence s'abbatit sur l'assemblée. Tremblante, elle traversa l'attroupement tel un pâle fantôme.

Elle atteignit la double porte et deux guerriers lui ouvrirent, les yeux baissés.

Dans les appartements du Jarl, plusieurs personnes se tournèrent vers elle. Près de la cheminée, légèrement à l'étroit dans son fauteuil, se tenait le Jarl Odrav, la mine sérieuse et une chope de bière à la main. Appuyé contre le mur Ulin, de profondes poches sous ses yeux bruns. À côté du lit, son oncle Thorgod était assis sur une chaise, le bras dissimulé sous d'épais bangages. La vieille Agata leur faisait face, ses maigres bras croisés sur sa poitrine, l'air découragé. Dans le grand lit, le Jarl Thorod gisait, les yeux clos et le teint pâle. Tandis qu'on refermait les portes derrière elle, Thahild avança jusqu'à lui, s'agenouillant à ses côtés. Elle prit sa main pansée dans les siennes. Sous les fourrures, Thorod était torse nu. Sur sa peau couverte d'un voile de sueur, elle put apercevoir de nombreuses blessures. Sur son large cou, un faible battement enleva un horrible doute à la jeune femme. Mais à le voir si blanc et si fragile elle sentit une larme couler de son œil droit. Son oncle se leva et contourna le lit pour la rejoindre, lui posant une main réconfortante sur l'épaule. La jeune femme renifla bruyament et s'adressa à lui d'une voix tremblante.

—J'étais là quand... Quand il est tombé...

La main sur son épaule se retira. Thorgod s'assit lentement sur le lit, l'air las. D'un ton sec, Agata prit la parole.

— Sa colonne et son bassin n'ont pas résisté au choc.

Thahild se tourna vers la guérisseuse, l'air hagard.

—Mais... Vous pouvez le soigner n'est-ce pas ?

La vieille femme hocha négativement la tête, ses longues tresses grises s'agitant de gauche à droite.

—Cela dépasse mes compétences.

Un lourd silence tomba dans la chambre. Le jarl Odrav soupira et but une longue et bruyante gorgée de bière. Thorgod enfouit son visage dans ses mains noueuses et Ulin fixa le sol, le regard vide. Thahild les observa, peinant à comprendre.

—Qu'est-ce que cela signifie..?

Elle se tourna vers son oncle, mais celui-ci ne bougea pas d'un pouce. Le conseiller et Odrav gardèrent également le silence. Ce fut Agata qui lui répondit, ses yeux noirs ne cillant pas.

—Il ne pourra plus jamais marcher.

Un poids immense s'abattit sur les épaules de Thahild. Si elle n'avait pas été agenouillée, elle se serait effondrée sous le choc. Elle tourna son visage vers celui de son père, un goût amer dans la bouche. La gorge nouée, elle déglutit péniblement.

—Où es Arnald ? Je dois le voir.

Odrav grogna dans sa barbe, l'air belliqueux.

—Tu ferais bien de l'oublier, Thahild. Il est parti au lever du soleil, avec tout son clan. Ainsi que les fils de Sigvard.

Sans même s'en rendre compte, elle lâcha la main de son père et s'effondra contre le mur, les yeux agrandis par l'incompréhension.

— Non... Non c'est impossible... Il n'aurait pas fait ça...

Pour la première fois, Ulin prit la parole, crachant ses mots avec une violence peu commune chez lui.

— Ils ont soigné leurs blessés et sont partis dès qu'ils ont pu ! Nous n'aurions jamais dû leur faire confiance !

Il donna un violent coup de poing dans le mur. Thorgod redressa la tête, le visage plein de haine.

— Abandonner leurs alliés par ces temps de malheur... Ces Loups n'ont pas d'honneur.

Il lança un regard plein de pitié vers sa nièce.

— Je suis navré Thahild... Le Jarl Arnskar est venu me voir cette nuit pour m'annoncer que le mariage n'aurait pas lieu. Qu'il n'aurait jamais lieu à vrai dire. Il prétend que... Oh c'est sans importance.

Il se leva et lui tourna le dos. Thahild serra les poings.

— Qu'est-ce qu'il prétend ?

— Je te l'ai dit, c'est sans importan...

— C'EST IMPORTANT POUR MOI !

Son cri se répercuta violemment dans la pièce, faisant sursauter les trois hommes. La mâchoire serrée, elle regarda son oncle avec fermeté. Articulant froidement, elle reposa sa question.

— Qu'est-ce qu'il prétend ?

Son oncle échangea un regard surpris avec Ulin et baissa les yeux, les sourcils froncés.

— Il prétend que tu es maudite. Que la sorcière n'était que le messager de tout cela et a tenté de les prévenir. Et que sous son autorité, plus aucun mariage n'aura lieu entre nos deux clans.

Le regard de la jeune femme se perdit dans les motifs complexes de la tapisserie qui longeait le mur. Thorgod se mit à faire les cent pas dans la pièce, les mains croisées dans le dos. Odrav jura dans sa barbe et s'abreuva à nouveau.

—Imbécile superstitieux ...

Perdue dans ses pensées, Thahild ne l'écoutait pas.

"Il ne m'aurait pas abandonnée de la sorte... Pas lui..."

Un grand frisson la parcourut et elle se mit à grelotter, malgré le feu dans l'âtre.

"M'a-t-il jamais porté dans son cœur..? "

C'en était trop. En elle, quelque chose se brisa. Elle remarqua à peine la guérisseuse qui s'approchait d'elle, l'air inquiet. Au loin, le tonnerre gronda, menaçant. Ulin s'approcha de la fenêtre, troublé.

— Un orage par ce temps ? Ce n'est pas normal.

Thorgod lui jeta un regard de repproche.

— Un orage est le dernier de nos soucis, Ulin.

Mais le conseiller resta au bord de la fenêtre, le regard perdu dans les nuages menaçants à l'Est. Agata parla doucement à Thahild mais cette dernière ne l'entendait pas. La vieille femme soupira, et passa une main sous son bras.

— Allez, viens avec moi, lui dit-elle d'une voix adoucie.

Thahild se laissait faire, le regard perdu dans le vide. Elle entendait vaguement que la guérisseuse disait quelque chose à Thorgod, avant de la mener vers la double porte. La foule était toujours aussi nombreuse derrière ses battants, Agata la guida, agacée de leurs regards curieux.

À la vue de l'épais pansement qui couvrait le visage de Thahild, quelques langues se délièrent nerveusement.

Le trajet jusqu'à la tour se passa dans le silence. L'esprit de Thahild n'était pas dans le château, il déambulait librement dans une clairière avec un grand chêne, dans le crépuscule d'une journée qui appartenait désormais au passé.

Agata la coucha dans son lit et la couvrit de fourrures. Elle prépara un somnifère pendant que la jeune femme fixait le plafond. Une fois la dédoction prête, elle lui en fit boire et veilla jusqu'à ce que Thahild s'endorme profondément. Alors seulement, elle se leva et passa une main froide sur son front, l'air triste.

— Dors ma fille. Dors dans un monde meilleur.

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Sacha G.
Bonjour,

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SG
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-wandis
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