La mort venue du ciel

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L'immense dragon blanc planait vers la clairière. Ses yeux étaient de feu. De sa mâchoire à l'arrière de son crâne, plusieurs cornes d'argent s'étiraient vers le ciel. Son corps reptilien ondulait de façon intimidante entre les nuages.

Le dragon ouvrit une gueule aux dents démesurées et poussa un rugissement si puissant qu'il vrilla les tympans de Thahild. Les convives paniquèrent, certains s'effondrant par terre sous le choc, d'autres fuyant le lieu à grandes enjambées, piétinant les malheureux au sol. Des cris affolés retentirent de toute part dans la clairière. Arnald attrapa Thahild vigoureusement par les poignets et planta son regard dans le sien.

— Cours te mettre à l'abri !

Incapable de parler, elle releva ses jupes et partit en courant.

Autour d'elle, tout n'était que chaos. Les hommes, femmes et enfants fuyaient, poussés par leur instinct de survie. Il n'y avait plus aucune classe sociale, seulement cette course effrénée pour s'échapper. Bien qu'elle connût la plupart des invités, elle ne reconnut aucun des visages déformés par la peur. Les guerriers des clans remontaient tant bien que mal cette marée humaine pour protéger leur peuple.

Son esprit semblait déconnecté de la réalité, incapable de croire à ce qu'il avait vu. Personne n'avait aperçu de dragon sur ces terres depuis que Thorod était devenu Jarl. Un homme la heurta avec force et la fit vaciller. Elle s'effrondra dans la neige, sa tempe cognant durement contre le sol.

Derrière elle, la bête volait à toute vitesse vers le centre de la clairière. Juste avant de l'atteindre, elle ouvrit une gueule ardente. Au fond de sa gorge s'illumina un foyer éblouissant. La gerbe de flammes scinda en deux le groupe de chasseurs qui brandissaient leurs arcs et finit sa course en atteignant le chêne centenaire qui s'embrasa. Le vieil arbre se mit à craquer et siffler de toute part, gigantesque torche de lumière illuminant les alentours de lueurs rougeoyantes .

Des hurlements de douleur retentirent dans la plaine. Le dragon reprit de l'altitude d'un puissant battement d'ailes, insensible aux flèches qui se brisaient contre ses flancs. Thahild se redressa péniblement, la peur au ventre. Dans sa hâte, elle déchira un pan entier de sa robe.

"C'est impossible."

Elle courut à en perdre haleine, l'esprit fou.

"Je ne peux pas y croire ! "

Le dragon passa au-dessus d'elle, crachant son feu infernal sur les hommes qui tentaient vainement de s'organiser pour le repousser.

Les cris des blessés et des mourants étaient insupportables, elle se plaqua les mains contre les oreilles et continua à courir, les yeux remplis de larmes. En contournant un banc renversé dans la panique, elle vit une femme aux cheveux roux recroquevillée derrière. Thahild s'avança en trébuchant vers elle, saisie d'un doute. Elle l'attrapa par l'épaule et la secoua brutalement. Le visage qui se tourna vers elle était bien celui de Sigrid, le regard hagard et les joues ruisselantes de larmes. Elle balbutia quelque chose mais avec les rugissements du dragon, les cris des guerriers et des convives, elle n'entendit pas ses paroles. Thahild désigna la route qui menait au château.

— Nous devons fuir ! lui cria-t-elle.

Mais Sigrid tremblait comme une feuille et semblait incapable de bouger. Elle s'accrochait avec désespoir à son bras, enfonçant ses ongles dans sa chair. Thahild ne perdit pas plus de temps en vaines paroles. Elle attrapa le poignet de son amie et la tira sans ménagement derrière elle. La jeune femme fit un peu de résistance, mais abandonna rapidement et la suivit en trébuchant.

Le cœur au bord des lèvres, elles fuirent le carnage, sentant dans leurs dos la chaleur des flammes qui consumaient le chêne. Elles croisèrent le Jarl Odrav et ses fils qui menaient leurs hommes en sens inverse. La joie de l'ivresse avait disparu de leur visage et ils chargaient, leurs épées brandies vers la bête.

"Père."

Thahild sentit son coeur se figer dans sa poitrine.

"Mon oncle."

Elle se retourna.

Le dragon survolait la clairière en vomissant des torrents de flammes. Pataugant dans la neige fondue et la chair calcinée, les hommes de tous les clans se dressaient, unis. Les chasseurs décochaient sans relâche de longues flèches vers la bête, tentant de perçer son armure d'écailles. Arnald était parmi eux, ses longs cheveux bruns collés à son visage par la sueur. Les guerriers Ours et Béliers rugissaient des insultes et frappaient leurs boucliers de leurs armes pour attirer l'attention du dragon. Sa silhouette trapue se découpant nettement sur le brasier derrière lui, le Jarl Thorod se tenait au milieu de ses hommes, l'épée brandie vers le ciel. Mais parmi les fourrures des chasseurs, les tuniques blanches des Béliers et les capes vertes des Ours, elle n'aperçut aucun manteau noir des Corbeaux. Dans le ciel le dragon fit demi-tour et piqua vers les guerriers. Aucune flèche n'avait atteint sa cible.

"Dans les airs, il est invulnérable" , réalisa avec effroi Thahild.

Alors qu'il passait au-dessus d'eux, un guerrier Ours particulièrement costaud se propulsa en l'air et flanqua un fantastique coup de masse sur la gueule béante de la bête. Le coup prit le dragon par surprise mais ne le blessa pas. Il goba l'imprudent, des hurlements douloureux résonnant entre ses mâchoires. Sigrid secoua le bras de Thahild avec impatience, l'extorquant de continuer. Mais elle ne pouvait décrocher son regard de sa famille, affrontant le feu et la mort au sommet de la colline. Dans un effort de volonté, elle se détourna du spectacle terrifiant.

—Vas-y ! Je te suis !

Sigrid jura bruyament et la lâcha pour se mettre à l'abri, ses longs cheveux ondulant derrière elle. Thahild la suivit à allure plus modérée, ayant le sentiment d'abandonner les siens. Dans son dos, le dragon poussa un rugissement plus strident que les précédents. Un vent puissant souleva les jupes de la jeune femme et le son lourd d'un atterrissage se fit entendre. La terre trembla sous l'impact, lui faisant perdre l'équilibre. Elle chuta en avant, roulant dans la neige. La bête expectora avec hargne ses flammes sur les hommes massés autour de ses flancs. Des hurlements déchirants résonnèrent dans la nuit.

Quand Thahild se redressa, le dragon donna un puissant coup de queue et éjecta de nombreux guerriers aux alentours. Les autres se jetèrent sur ses flancs et sur ses pattes, tentant vainement d'entamer sa chair de leurs épées et de leurs haches. Elle vit son père se jeter au cou de la bête et dans sa poitrine, son cœur cessa de battre.

"Par les Dieux, il va se faire tuer !

La bête referma ses mâchoires sur un pauvre homme, dont seules les jambes dépassaient et Thahild entendit un bruit hideux d'os brisés. Le dragon blanc secoua violement la tête de gauche à droite et cracha le corps brisé au loin, du sang frais maculant ses écailles blanches.

La foule massée autour du dragon avait grandement diminué à présent, la plupart des hommes étant morts ou gravement brûlés. Ceux qui avaient encore assez de force, empoignait de la neige pour apaiser leurs chairs brûlantes. Ceux qui avaient été éjectés remontaient péniblement vers le centre de la clairière. Les chasseurs battirent en retrait, leurs flèches inutiles volant dans le ciel. En dépit de tout bon sens, le jarl Thorod frappait frénétiquement de son épée l'armure d'écailles. La bête se secoua pour s'en débarrasser, en vain.

D'autres guerriers se jetèrent sur lui, s'accrochant comme ils le pouvaient, cherchant un point faible dans son armure blanche. La meute de loups l'encercla, enfonçant leurs crocs dans ses écailles. D'un battement d'ailes, le dragon prit de l'altitude. Le déplacement d'air fut si violent que les hommes et les loups restés à terre furent projetés au loin. Dans les airs, le grand serpent se déplacait avec grâce et rapidité. Il tourna sur lui-même, faisant chuter tous les guerriers accrochés à lui. Tous sauf un.

Partagée entre l'admiration et l'horreur, Thahild vit son père grimper obstinément vers la tête reptilienne, serrant fermement son épée. La bête poussa un cri différent des autres. La jeune femme crut entendre des mots, d'un ton si guttural qu'elle sentit ses os trembler. Le Jarl tendit son épée et l'enfonça derrière une des cornes d'argent qui jaillissaient de l'arrière du crâne du dragon. Les yeux bleutés du dragon s'ouvrirent de douleur et la bête secoua sa tête violemment. Thorod fut ejecté en avant, l'épée s'arrachant du crâne du monstre. Il chuta dans la nuit et s'écrasa dans la neige, non loin de sa fille. Il tenta de retomber sur ses jambes et un horrible craquement résonna. Le Jarl s'effrondra dans la neige en criant.

Sa fille ne prit pas le temps de réfléchir et rampa jusqu'à son père, affolée. Il respirait encore, les yeux mi-clos. Sous lui, ses jambes avaient un angle inhabituel. De ses mains brûlées, il attrapa la cape de Thahild. Il ouvrit la bouche, mais un flot de sang pourpre en jaillit, rendant ses paroles incompréhensibles. Thahild haletait, complètement paniquée. Sa gorge se serrait tellement qu'elle en avait du mal à respirer. Sa vue se brouilla, ses yeux se remplissant de larmes amères. Elle serra les mains de son père de toutes ses forces. Se raccrochant à lui, incapable de réagir. Sous eux, la terre trembla une nouvelle fois. Elle leva les yeux et le vit.

Le dragon plongea son regard incandescent dans le sien. Ce n'était pas les yeux d'un animal. Ses yeux réclamaient la destruction. À travers eux, Thahild ressentit toute sa haine. Elle vit son propre reflet dans ces globes immenses, frêle étincelle de vie, dans ce torrent de souffrance. Il était tout et elle n'était rien. Sa propre impuissance l'écrasait. Le dragon avanca vers elle, chacun de ses pas faisant trembler le monde autour d'eux. Le temps sembla se figer. Instinctivement, elle se mit devant son père. Elle regarda aux alentours, cherchant de l'aide. Mais ils étaient seuls. Autour d'eux, il n'y avait que des cadavres et du sang. Le grand chêne illuminait la scène d'un éclat surnaturel, ses branches et son large tronc craquant sinistrement. La terre trembla encore. Le dragon approchait, son long cou de serpent effleurant la neige souillée. Sa gueule s'entrouvit sur des dents aussi grandes que Thahild elle-même. Son haleine les enveloppa, chaude et sèche. Les grosses larmes qui roulaient sur les joues de la jeune femme se tarirent immédiatement sous cette chaleur. Elle priait de tout son cœur pour qu'on vienne à leur secours mais personne ne venait. Une pensée horrible lui vint alors.

" Ils sont tous morts. Personne ne viendra."

Dans son dos, elle entendit son père haleter faiblement. Son regard se posa sur la longue épée de ses ancêtres, couverte de sang draconique, qui reposait dans la neige. Le dragon suivit son regard avec amusement. Les commissures de ses lèvres semblèrent se redresser en un hideux sourire. D'une voix aussi vieille que le monde, il lui parla.

—Tu n'as pas assez de courage, ihmisen.

Il posa lourdement sa patte gauche dans la neige et se rapprocha un peu plus. Il n'était plus qu'à quelques toises d'eux. Figée comme une idole, Thahild n'arrivait plus à se raisonner. Son instinct lui dictait d'agir mais elle se sentait incapable de bouger.

"Que puis-je faire, là où tant de guerriers ont échoué ? "

Elle ferma les yeux et se recroquevilla en gémissant, attendant la mort.

"C'est la fin. "

Elle entendit son père gémir derrière elle et se retourna. Le Jarl Thorod rampait dans la neige, crachant du sang. Il traînait derrière lui ses jambes brisées. Les dents serrées, il tentait d'atteindre son épée. À la vue de ce spectacle, les yeux du grand dragon blanc se rétrécirent, ne formant plus qu'une fente cruelle.

Thahild serra les mâchoires si fort que ses dents en grincèrent. Un mélange de honte et de colère l'envahit. Thorod, bien que brisé n'abandonnait pas, lui. Un grand frisson la parcourut et enfin elle put se relever. Elle courut jusqu'à la grande épée, dépassant le Jarl et l'empoigna. L'arme était terriblement lourde et elle dut la prendre à deux mains pour la soulever. Dans la neige, Le Jarl tendit une main tremblante vers sa fille unique et lui parla d'une voix faible.

—Ne fais pas ça...Thahild... Sauve-toi...

Mais la douleur eut raison du vieux guerrier et il perdit connaissance.

Thahild ne l'écouta pas, la colère grondant dans son cœur. Son esprit était libre de toute limite et de toute pensée. L'instinct la guidait. Le dragon observa avec surprise cette humaine soulevant une épée bien trop lourde pour elle, sa robe blanche souillée de sang et de cendres. Il vit la perplexité dans ses iris dorés.

Il ouvrit lentement la gueule et une fournaise brûlante apparu au fond de sa gorge, une chaleur insupportable s'en dégageant. Thahild plongea son regard dans la lumière et chargea. Elle abattit l'épée de toutes ses forces sur le museau du dragon. Le tranchant de l'épée ricocha sèchement sur les écailles d'argent, sans le blesser. En pataugant dans la neige fondue, Thahild glissa et perdit l'équilibre. Elle vacilla, déséquilibrée par le poids de l'épée.

Le dragon vomit son feu infernal. Dans cette éclat doré, la douleur. Immense. Des milliers de lames lui transperçant le visage. Quelque chose explosant dans sa figure. Ses cheveux s'enflammant. Et puis plus rien. La douleur disparut et ce fut le néant.

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Sacha G.
Bonjour,

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SG
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0
-wandis
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