La première danse

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Elle s'enfonça dans la foule, cherchant du regard son futur époux. Mais le chasseur resta introuvable dans cette assemblée colorée. Sa corne étant vide, elle partit en quête d'une servante. Sigrid se trouvait justement non loin, une bouteille d'hydromel dans les mains. La jeune femme la portait distraitement, son regard braqué dans la cohue. Thahild s'avança vers elle, curieuse.

— Qui fixes-tu avec autant d'attention ?

Sigrid sursauta et quelques gouttes de boisson tombèrent dans la neige.

— Oh Thahild, c'est toi, tu m'as surprise... Eh bien, j'observais le fils aîné du Jarl esclavagiste .

— Sittar ?

Surprise, elle scruta la foule et aperçut le grand brun, très élégant et très droit, en grande conversation avec Odmi. Elle haussa un sourcil sarcastique.

— Cela m'étonnerait que tu arrives à le séduire celui-là...

Sigrid se tourna vivement vers elle, piquée au vif.

— Et pourquoi cela ? Je ne suis pas digne d'un fils de Jarl c'est ça ?

— Pour ce que tu as en tête, ce n'est pas nécessaire... Non, ce que je veux dire, c'est qu'il est... spécial. J'ai l'impression qu'il ne s'intéresse pas aux femmes.

— C'est parce qu'il ne m'a pas encore vue, répondit la jeune femme avec un air suffisant.

Thahild leva les yeux au ciel, exaspérée.

— Oh pitié... Tu vas t'attirer des ennuis. Comme toujours. Et je te rappelle que Fjori est de garde ce soir !

Une lueur de regret brilla dans les yeux noisette de Sigrid mais s'évanouit aussitôt.

— Nous ne sommes plus ensemble. Je lui ai dit que je ne l'aimais plus.

Thahild la regarda avec incompréhension.

— Oh Sigrid pourquoi avoir fait une telle chose ? Fjori est un homme bien et il te traiterait comme une reine.

Le sang monta aux joues de Sigrid.

— Je suis jeune, Thahild et je ne veux pas me faire enchaîner à un homme pour le restant de mes jours ! Je veux m'amuser et être libre.

Devant tant de fougue, la mariée poussa un soupir.

— Fais comme bon te semble...

Sigrid hocha la tête et se recoiffa en souriant.

— Quant à Sittar, nous verrons bien s'il est aussi indifférent que tu sembles le croire...

Elle lui arracha la corne des mains, la remplit d'hydromel en renversant une bonne partie et la lui rendit vivement. D'un pas décidé, elle s'en alla, ses cheveux roux ondulant violemment derrière elle. Thahild l'observa s'éloigner avec amertume.

"Pauvre Fjori..."

Elle avala une longue gorgée et observa la foule d'invités.

Presque toutes les personnes les plus influentes d'Askiel buvaient ensemble à son mariage. À la vue de l'assemblée désordonnée, Thahild trouvait étrange de penser que l'avenir du pays tout entier dépendait d'eux. Elle aperçut sa tante, l'air anxieuse et décoiffée, donnant des directives aux domestiques. Elle la salua de la main et cette dernière lui souria avant de s'en retourner houspiller une servante trop indécise.

Le Jarl des Ours était complètement ivre, sa face aussi rouge qu'une pomme et il transpirait abondamment. Une serveuse bien en chair était assise sur ses genoux, hilare et le laissait farfouiller allègrement sous son corsage. Venant d'un homme marié, cette attitude était loin d'être convenable. Mais qui oserait lui faire la remarque ? La plupart des invités préfèraient faire semblant de n'avoir rien vu. Seul Orgnolf semblait incapable de détacher son regard de l'opulente poitrine qu'honorait son père.

Thahild s'arracha à la contemplation de leurs déboires pour écouter les musiciens. Ils jouaient un air rythmé sur lequel dansaient plusieurs femmes, se tenant par la main et formant un grand cercle autour du feu. Leurs longues tresses ondulaient autour de leur visage. Ceux qui ne dansaient pas tapaient en cadence dans leurs mains.

Les serviteurs remplissaient les tables de mets tous plus alléchants les uns que les autres. À la table d'honneur, deux jeunes domestiques avaient installé le couple de cygnes, l'un à côté de l'autre, leur bec s'éffleurant avec tendresse. L'un était d'un blanc immaculé et l'autre d'un noir profond. De fines tranches de pomme les entouraient avec élégance. À leur vue, l'estomac de Thahild se mit à gronder.

Un peu plus loin, le jeune Sigfred était nonchalamment appuyé contre une table et regardait dans sa direction. Intriguée, elle se diriga vers lui.

— Bonsoir Sigfred, vous vous amusez bien ? lui demanda-elle.

Le jeune noble ne s'embarrassa pas de tant de politesse.

— Pas vraiment. Ça manque de jeunes femmes ici.

"Au moins il est direct..." , pensa-t-elle en clignant des yeux de surprise.

— Je suis navrée que vous vous sentiez si... seul.

— Ne vous en excusez pas, voyons. J'ai été habitué à beaucoup plus de ribaudes. Mais dites-moi, la rousse avec qui vous parliez... Est-elle célibataire ?

— Oui, elle l'est...

Sans même s'en rendre compte, elle serra plus fort sa corne.

"J'aurais dû m'en douter. Ce n'était pas moi qu'il regardait."

— Tant mieux, cela facilitera les choses. J'ai toujours eu un faible pour les rouquines. Elles savent y faire !

Un sourire carnassier illumina son maigre visage. Il tourna son regard vers Sigrid qui remplissait la chope d'un autre invité en leur tournant le dos.

— Et pour les filles dans son genre, c'est toujours un honneur de m'avoir dans leurs couches...

Ne voulant pas en entendre davantage, elle l'interrompit sèchement.

— Vous ne l'intéresserez pas. Ce soir, elle a quelqu'un d'autre en tête.

Le sourire de Sigfred se raidit légèrement.

— Qui ça ?

— Quelqu'un de mieux éduqué que vous.

Sans attendre de réponse, elle se détourna de lui, sa bonne humeur envolée.

"Qu'importe la robe, les tresses et les bijoux en or... À côté de Sigrid, je reste transparente..."

Sa corne était à nouveau vide. Elle fit un signe impatient à une jeune servante pour qu'elle la remplisse. La tête commencait à lui tourner, mais boire la soulageait.

"Père qui est à deux doigts de faire une scène, Sigrid et son besoin irréversible de séduire tout ce qui passe à portée... Cet ignoble Sigfred qui ose me parler de la sorte... Et Arnald qui semble avoir disparu dans la foule..."

Elle but une autre gorgée, son cœur cognant fort dans sa poitrine. Le monde sembla tournoyer autour d'elle et elle se sentit légèrement chanceler. Elle se massa le front et chercha du regard un endroit où s'asseoir.

Les filles du Jarl Odrav étaient assises sagement avec leur gouvernante et elle décida d'aller s'asseoir près d'elles. Les deux enfants la fixèrent de leurs grands yeux bleus, se taisant à son approche. Le chaperon la salua d'un mouvement sec de la tête, les yeux réprobateurs fixant sa corne. Thahild l'ignora, elle avait besoin d'hydromel pour survivre à cette soirée. Mais avec le peu de nourriture qu'elle avait avalée aujourd'hui, elle n'irait pas loin. Elle attrapa un bout de fromage sur la table et le dévora à pleines dents. Manger lui fit du bien. Elle reprit donc un autre morceau, heureuse de pouvoir avaler à nouveau quelque chose de solide.

Tout le monde autour d'elle semblait s'amuser. Pourtant la jeune femme se sentait de moins en moins à l'aise dans cette foule oppressante et bruyante. Sa poitrine s'alourdit d'angoisse à mesure que le soleil déclinait à l'Est.

Elle pensa avec ironie à l'autre jour, quand elle avait dit à son amie qu'elle ne craignait nullement sa nuit de noce. Comme cela lui semblait mièvre à présent.

"Je te préviens, tu vas souffrir... "

Qu'est-ce qu'il allait se passer dans ce lit qui soit si douloureux ? Ça ne pouvait pas l'être tant que ça, si Sigrid ne ratait jamais une occasion de le faire...

"Je te préviens, tu vas souffrir... "

Son cœur se serra.

"Il faut que je pense à autre chose. N'importe quoi. "

Elle scruta la foule à la recherche d'une pensée plus positive. Son regard se posa sur une femme à la robe violette.

"Exactement comme la cape de la sorcière..."

Sa voix rauque résonna à nouveau dans sa tête.

" Plusieurs chemins s'offrent à toi désormais. Sur un de ces chemins, tu ramperas brisée et enchaînée..."

L'estomac noué, elle reposa le morceau de fromage qu'elle était en train de dévorer. "

"J'ai un mauvais pressentiment... Un très mauvais pressentiment... Quelque chose va mal tourner. Je le sens."

Une vague d'inquiétude la submergea sans prévenir et une terrible envie de fuir la prit à la gorge. Elle serra le poing si fort qu'elle sentit ses ongles pénétrer sa chair.

"ASSEZ."

Le flot d'angoisse fut brisé par la douleur.

"Tu vas épouser un homme merveilleux, qui fera de toi une femme cette nuit. Tu lui donneras de nombreux fils et vous gouvernerez le Clan du Bélier ensemble. Tout va bien se passer ! "

Elle inspira profondément.

"Tout va bien se passer... Tu es juste un peu nerveuse."

D'un signe de main, elle fit approcher une serveuse qui lui servit à boire en souriant. La première gorgée l'apaisa immédiatement.

"Mais par les Dieux, où est Arnald ?"

Du coin de l'oeil elle aperçut un éclair orangé qui remuait au loin.

Sigrid était passée à l'action. Elle roucoulait autour de Sittar, le regard charmeur, enroulant autour d'un de ses doigts une mèche de ses cheveux cuivrés. Thahild remarqua avec satisfaction que le jeune homme restait impassible et observait Sigrid avec indifférence. Il soupira et continua sa conversation avec Odmi. La servante sembla décontenancée un instant mais se reprit rapidement. Elle se rapprocha de Sittar et noua ses mains derrière sa nuque, la bouche en coeur. Ce dernier recula l'air outré et la repoussa si violemment qu'elle heurta un autre convive. Le jeune esclavagiste se frotta la nuque d'un air indigné et s'éloigna à grandes foulées.

"Je l'avais prévenue..."

C'était la première fois que Thahild voyait son amie se faire repousser de la sorte par un homme et elle ne put s'empêcher d'en ressentir une certaine jubilation cruelle. Le vieil intendant contre lequel Sigrid avait été projetée, semblait ravi de se retrouver en si charmante compagnie. Odmi se précipita également pour l'aider à se relever. Son amie avait les joues rouges de colère, elle se dégagea des bras avides du vieil homme et refusa la main tendue d'Odmi pour s'éloigner furieusement. Lui courir après était vain, elle aurait besoin de temps pour se remettre d'un tel affront.

"Espérons que cet incident lui apprendra à être plus modeste à l'avenir.", pensa-t'elle avec un petit sourire.

Quelques étoiles commencaient à percer le ciel. Alors qu'elle observait distraitement les nobles qui l'entouraient, Arnald scinda la foule et se diriga vers elle.

Il était magnifique, tout de noir vêtu. Une longue cape était attachée à son épaule droite par une fibule penannulaire. Les longues manches de sa tunique de velours était brodées de motifs d'argent. Depuis le jour de leur rencontre, il n'avait jamais été aussi richement habillé. À la vue de ses yeux orangés, toutes les craintes qu'elle avait pu ressentir s'envolèrent.

Qu'importe son mauvais pressentiment, qu'importe la sorcière et qu'importe ce que lui réservait la vie...

"Tant qu'il est avec moi je peux tout affronter."

Rien qu'à le voir, elle ne pouvait s'empêcher de sourire. Elle devait paraître bien stupide à se réjouir de la sorte, mais c'était plus fort qu'elle. Elle se leva en abandonnant pour la première fois de la soirée, sa corne d'hydromel. Dès qu'elle fut près de lui, elle se glissa sous son bras et enfouit son visage contre son torse. L'odeur de son gilet de cuir l'apaisait. Elle l'attrapa des deux bras et le serra fort. Arnald lui souria.

— Je pense que ton père va nous faire une crise.

Elle releva la tête vers lui en grimaçant.

— Il va lui falloir du temps pour se remettre de telles dépenses. Il a failli déclencher une dispute tout à l'heure... Heureusement mon oncle s'est sacrifié pour la cause.

— C'est courageux de sa part. Mais le reste de ta famille boit joyeusement à notre union au moins. La mienne n'est pas d'un grand secours. Mon frère et mes hommes boivent leurs bières du bout des lèvres et ne se montrent guère enthousiastes...

Il observa la foule de convives qui buvaient, mangeaient et dansaient autour d'eux.

— Finalement, ce sont les Ours qui s'amusent le plus.

Thahild acquiesça en silence et son fiancé soupira.

— Je suis désolé pour le comportement de mon clan, Thahild... Nous sommes très supersticieux et cette maudite sorcière qui vient parler d'un destin funeste quelques jours avant un mariage... C'est très mal vu.

À l'évocation de la sorcière, elle frissonna.

— J'y pensais justement tout à l'heure... Tu crois vraiment qu'un jour je serais brisée et enchaînée..?

Le chasseur la serra plus fort contre lui et parla avec fermeté.

— Non. Ce n'est pas le destin d'une fille de jarl.

Un court silence s'installa entre eux. Arnald lui prit la main en souriant.

— Nous n'avons pas dansé lors de nos fiançailles. Il serait peut-être temps de réparer cet impair ?

Elle poussa une exclamation enthousiasme et l'entraîna vers le centre de la clairière où les danseurs tournoyaient.

Parmi d'autres couples, ils dansèrent dans les derniers rayons du soleil de ce début d'hiver. Jamais leurs mains ne se lâchèrent. Arnald lui murmura au creux de l'oreille à quel point elle était resplendissante aujourd'hui. Un grand sourire aux lèvres, elle ne répondit pas mais embrassa sa joue rugueuse. Qu'importait son Père, la sorcière et tout le reste. Tels des nuages gorgés de pluie chassés par le vent, ses craintes s'envolèrent définitivement au loin. Le monde n'existait plus en dehors des bras du chasseur. Elle entendait faiblement les cris et les rires autour d'eux. Plongée dans le regard orangé d'Arnald, elle se sentait complète. Elle était à sa place. Derrière la montagne, le soleil disparut et la nuit tomba sur la clairière. Telles des chandelles, des milliers d'étoiles illuminèrent le ciel.

Au loin, elle crut entendre un rugissement. Elle n'y prêta pas attention, trop heureuse de l'instant présent. Une autre vocifération se fit entendre, plus proche cette fois. Les danseurs s'immobilisèrent, intrigués. Les musiciens cessèrent de jouer et les convives gardèrent le silence. Les guerriers posèrent nerveusement leurs mains sur leurs armes, les sourcils froncés. Mais ils n'entendirent que le murmure du vent. Certains chuchotaient que c'était probablement un ours dans les bois en contrebas.

Le loup d'Arnald vint les rejoindre et se colla contre les jambes de son maître, les oreilles plaquées en arrière et l'œil affolé. Le chasseur posa machinalement sa main sur la dague qu'il portait à la ceinture, son regard parcourant vivement la plaine. Plusieurs battements de cœur s'écoulèrent en silence. Les invités commencèrent à se détendre. Certains recommencèrent à boire leurs bières avec un haussement d'épaule et d'autres à manger. D'un ton autoritaire, Thorod ordonna aux musiciens de continuer.

Au moment où la musique retentit à nouveau joyeusement sous le grand chêne, Thahild aperçut une lueur d'argent haut dans le ciel. Une gigantesque forme d'un blanc fantômatique venait de traverser en silence un nuage et descendait vers eux avec rapidité. La jeune femme cligna des yeux, abasourdie. Elle serra la main de son fiancé avec vigueur.

—Arnald ! Regarde !

Elle pointa du doigt le spectre volant. Le chasseur et leurs voisins les plus proches se tournèrent dans cette direction, scrutant le ciel nuageux. La créature se rapprochait de plus en plus vite, ses gigantesques ailes déployées de chaque côté. La femme à côté de Thahild se mit à hurler d'une voix aïgue, les yeux exhorbités.

—Un dragon ! C'est un dragon !

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Je continu avec un ami et excellent pianiste, Pierre.

Groupe nominal – Titre : Le tuyau orange.

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