La mariée

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La présence de tous ces invités commençait à rendre fou le Jarl Thorod. Les chasseurs du Clan du Loup partaient presque chaque jour en chasse pour ramener du gibier et leur aide était la bienvenue. Malgré la généreuse quantité de vivres qu'avait amenée chaque clan, la nourriture semblait toujours manquer. Les Ours se montraient les plus voraces d'entre tous. Avec le Jarl Odrav comme invité à leur table, chaque repas devait être un festin et chaque nuit devait être arrosée de bière.

Suite à ce régime écoeurant, Thahild fut malade. Elle passa la nuit à remettre tous les mets qu'elle avait avalés durant les jours précédents. Quand son estomac fut enfin vidé, elle s'allongea sur son lit, les yeux humides. En fixant l'obscurité, elle se jura de ne plus jamais autant boire et manger. Elle se sentait mal et avait le cœur au bord des lèvres. Bien qu'elle n'eût plus rien à rendre, les nausées ne passaient pas. Les lueurs de l'aube projetaient un mince rayon sur les poutres du plafond lorsque quelqu'un frappa doucement à la porte. Elle se redressa péniblement sur les fourrures.

— Entrez.

La jolie frimousse de Sigrid apparut, portant un plateau de petit déjeuner.

— Est-ce que ça va mieux ?

Comme pour répondre à sa question, les entrailles de la jeune femme grondèrent et elle ressentit un violent haut-le-coeur. Thahild courut précipitamment jusqu'au grand seau en bois au fond de la chambre. Elle se plia en deux et vomit une nouvelle fois, une bile brûlante lui remontant le long de la gorge. Sigrid attendit que la crise passe avec un mélange de dégoût et de pitié sur le visage. Après quelques instants, Thahild s'effondra contre le mur en pierre, épuisée et haletante. Elle s'essuya les lèvres avec la manche.

— Je ne sais pas comment font les Ours pour ne pas être malades à force de manger aussi gras chaque jour...

Son amie lui tapota l'épaule avec compassion.

— Tu es sûre que ce n'est pas l'angoisse de ton mariage plutôt ?

— Non... Je suis prête. Ce sont ces maudits festins qui m'ont mise dans cet état ! Il faut que tu appelles Agata pour qu'elle me fasse une de ses tisanes, je ne peux décemment pas me présenter dans cet état demain...

Sigrid fit mine de réfléchir, la main sous le menton.

— Tu ferais forte impression en étant malade à ton propre mariage !

Cette perspective semblait beaucoup l'amuser et Thahild lui jeta un regard de reproche. Sigrid leva les mains en signe d'apaisement.

— Du calme. Je plaisantais. Je vais la chercher de suite.

Agata était la doyenne du château. Il ne fallait pas se fier à son apparence chétive et à sa petite taille. À 72 hivers, c'était une dame dynamique et autoritaire. Elle avait vécu à Fjellmor et connaissait l'usage de chaque plante et chaque arbre poussant sur ses flancs. La vieille femme s'occupait de tout les blessés et de tout les malades, que ce soit le Jarl et ses proches ou un esclave dans les mines.

La vieille dame arriva rapidement et plissa le nez devant l'odeur qui règnait dans la chambre. Sans perdre de temps, elle donna des instructions, sa voix résonnant dans la pièce tel le claquement d'un fouet. Grâce à ses connaissances, Thahild connut un peu de répit. Elle lui conseilla de ne manger que de la purée de carotte en petites quantités et d'arrosser le tout avec beaucoup d'eau claire. Elle lui fit également boire plusieurs infusions de romarin pour apaiser ses vomissements.

Le soir venu, la jeune femme se sentait beaucoup mieux. Mais elle préféra éviter la turbulence de la salle commune pour manger calmement dans ses appartements, en compagnie de son amie. Thorod, qui n'était pas un être de compassion, ne passa pas la voir et Arnald, en tant que futur mari, se devait de fêter dignement sa dernière nuit de célibataire avec les autres hommes. Pourtant Thahild ne leur en voulait pas, elle n'était pas présentable et préférait qu'on la laisse en paix.

Sigrid resta à ses côtés et elle papotèrent de tout et de rien jusque tard dans la nuit. Lorsque la fatigue commenca à alourdir leurs paupières, elles s'endormirent côtes à côtes.

***

Le lendemain, on vint les réveiller de bonne heure. Le château était en pleine ébullition pour les préparatifs de dernières minutes et personne n'avait le luxe de dormir tard. Les entrailles de Thahild semblaient être enfin apaisées et c'est avec appétit qu'elle avala sa purée. Une fois rassasiée, elle prit le bain de la mariée. Les servantes apportèrent des seaux d'eau chaude et les versèrent dans une immense bassine de bois. Une fois pleine, elle les congédia en les remerciant. Sigrid étant présente, elle n'avait besoin de personne d'autre. D'ordinaire, la mariée avait plusieurs demoiselles d'honneur mais Thahild étant très pudique, elle préfèrait rester en petit commité.

Elle se débarassa de sa robe de chambre et se glissa dans l'eau chaude avec satisfaction. Sigrid prit une éponge et un savon pour la laver avec vigueur en bavardant gaiement.

— Je me demande si Arnald est bien bâtit sous ses fourrures...

— Je serais en mesure de répondre à ta question demain. lui répondit Thahild les yeux dans le vague et d'agréables visions en tête.

— Oh à ce propos... Je te préviens, ça fait mal.

Thahild cessa de sourire.

— Tant que ça ? Arnald a l'air d'être un homme doux pourtant...

— Oui mais ça ne changera rien, il devra bien te dépuceler. Et pour se faire, il devra briser quelque chose en toi. C'est seulement quand tu saigneras que tu ne seras plus vierge.

Thahild ressentit une bouffée d'inquiètude.

"Comment un acte aussi tendre peut-il être aussi sanglant ?"

Devant l'air effrayé de sa maîtresse, Sigrid s'empressa d'enchaîner.

— Après les premières fois, tu ne ressentiras plus aucune douleur ! Pour ma part, dès la seconde fois, j'ai éprouvé du plaisir.

Thahild grimaça, peu rassurée.

Une fois que Sigrid jugea qu'elle avait assez frotté la peau de la jeune femme, elle s'occupa de ses cheveux. Elle lui massa doucement le crâne avec du miel, le laissa agir quelques instants et les rinça avec de l'eau claire. Thahild sorti de la bassine en frissonnant et se sècha dans une serviette propre.

Pendant que son amie allait chercher sa robe, elle s'observa dans le grand miroir qui se trouvait dans un coin de la pièce. Ses cheveux encore humides lui descendaient jusqu'aux hanches en longues boucles dorées. Elle observa son ventre rond, soupesa ses seins lourds, caressa la courbe de ses cuisses. De sa vie, elle n'avait jamais vraiment vu d'autre femme nue à part Sigrid, qui était svelte comme une biche. Elle espérait que ses rondeurs plairaient à Arnald cette nuit.

Elle se rapprocha du miroir et observa son visage. Elle avait les traits légèrement tirés à cause de la nuit où elle n'avait pu dormir mais fut satisfaite dans l'ensemble. Pour une fois, elle trouva même un certain charme à ses yeux verts, à sa bouche charnue et à la mâchoire carrée qu'elle tenait de son père. Pourtant elle soupira car elle savait que dès que Sigrid rentrerait à nouveau dans la pièce, elle se sentirait à nouveau quelconque. Elle se détourna du miroir et s'assis sur le lit pour patienter. Sigrid revint peu de temps après, toute excitée et portant sa robe de mariée.

Fidèle à ses principes, Thorod avait refusé de faire confectionner une nouvelle robe qu'elle ne porterait que pour le jour de son mariage. Thahild n'avait même pas essayé de discuter, sachant que c'était vain. Cependant, le talent des couturières du clan était tel, que l'ancienne robe qu'on leur avait apportée était devenue resplendissante entre leurs doigts de fées. Comme le voulait la tradition, la mariée portait les couleurs du clan de son père. C'était donc une robe d'un blanc éclatant et à la coupe évasée. Le décolleté et les manches étaient brodés de fils d'or entrelacés. Une cape de laine avait été réalisée en prévision de la fraîcheur du soir. Elle tenait grâce à deux fibules d'or et sur chaque épaule était brodé un bélier, entouré de motifs complexes.

Une fois qu'elle fut habillée, Sigrid apporta les boîtes contenant tout ses bijoux. Ensemble, elles choisirent un collier d'or pour mettre sa gorge en valeur. À son index elle passa un anneau d'or que portait jadis sa mère et au majeur de son autre main, une bague sertie d'un diamant rond. Ses manches étant longues et sa chevelure épaisse, elles décidèrent de ne pas ajouter de bracelets ni de boucles d'oreilles. Quand ses cheveux furent secs, Sigrid les tressa et les releva sur sa nuque à l'aide d'un ruban blanc. Elle réalisa une torsade qui partait sur la gauche et qui laissait cascader librement ses boucles sur son épaule. Quelques mèches rebelles encadraient son visage mais Sigrid assura que c'était très bien comme cela. La servante glissa quelques roses blanches dans ses cheveux pour parfaire son oeuvre.

Au creux du cou, son amie lui mit une touche de parfum. Quand Thahild se regarda dans le miroir ainsi apprêtée, elle reprit confiance en elle. Les mains sur les hanches, Sigrid l'observait, l'air satisfaite.

— Tu as fière allure Thahild ! Arnald sera comblé j'en suis sûre.

Pour une fois, Thahild était d'accord avec elle.

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