Sombres présages

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Ce simple échange dans la bibliothèque brisa définitivement la glace entre les futurs époux et ils passèrent plus de temps ensemble.

Thahild ne se lassait pas de la compagnie du jeune chasseur, s'abreuvant de ses récits sur sa mystérieuse terre natale. Pour qu'il se sente un peu plus chez lui, elle lui apprenait les us et coutumes de son clan.

Un froid matin, ils se promenaient sur les remparts, le loup gris du chasseur sur leurs pas. Arnald se montra particulièrement intéressé par le blason de sa famille : le bélier d'or se cabrant devant une montagne blanche. Thahild lui conta ses leçons d'histoire.

— D'après la légende, c'est un bélier qui a conduit Thurold le Bâtisseur aux mines d'or. Grâce à ses nouvelles richesses, il a pu fonder notre clan.

— Il n'a pas eu d'ennuis avec les Nains ? Ils sont si proches de vous.

— Certains ont bien tenté de revendiquer les richesses de la montagne mais Thurold ne s'est pas laissé faire. Les Nains étant bien plus nombreux qu'eux, il a fait construire cette forteresse.

Thahild écarta les bras fièrement, désignant l'immense citadelle qui se dressait derrière eux.

— Mon ancêtre n'était pas un guerrier. Il savait qu'il n'avait aucune chance contre une armée naine. Mais ici, au sommet de Fjellmor, personne ne pouvait l'atteindre.

Arnald contempla les hautes tours qui les surplombait avec un hochement de tête admiratif.

— Assurément, votre château est impressionnant.

— C'est la fierté de notre clan.

— Et le bélier ?

— Thurold lui a fait l'honneur d'être le blason de sa maison et l'a pris sous sa protection. Aujourd'hui encore, ses descendants vivent auprès de nous.

Les bras croisés, la jeune femme étudia l'imposant loup qui les suivait. L'animal semblait s'être accoutumé à sa présence et ne lui prêtait que peu d'attention. Pourtant, un simple regard vers ses crocs acérés et Thahild sentait un frisson lui remonter l'échine. Même domestiqué, cet animal restait dangereux.

— Et le blason de votre famille ? Les trois loups ?

—On raconte que la femme du Jarl fondateur a donné naissance aux côtés d'une louve, au plus profond de la forêt. L'épouse eut trois fils vigoureux et la louve mit bas trois louveteaux. Lorsque les chasseurs les retrouvèrent, la dame avait succombé et ses enfants tétaient aux côtés des louveteaux. Sans la louve, les enfants n'auraient pas survécu.

Thahild ouvrit de grands yeux.

— Quelle histoire !

Le couple continua sa marche en silence, chacun perdu dans ses pensées. Arnald interrogea sa compagne avec hésitation.

— Pourrais-je les voir ? Les béliers ?

Thahild s'arrêta et se caressa le menton, pensive.

— Il est interdit aux étrangers de les approcher...

Elle jaugea Arnald, si sérieux et si noble dans sa tunique sombre et lui souria avec confiance.

— Mais vous n'êtes plus vraiment un étranger n'est-ce pas ?

***

Considérés comme des animaux sacrés, les béliers vivaient près du sommet de la montagne. Le seul accès passait par la forteresse du Clan.

Pour y accéder, il fallait emprunter un petit chemin serpentant entre les sapins et les épicéas. Le sentier était étroit et il valait mieux faire attention où l'on mettait les pieds, au risque de faire une chute mortelle. Au fur et à mesure de leur ascension, la pente se faisait de plus en plus raide.

Malgré sa lourde robe d'hiver, Thahild avancait à grandes foulées, nullement effrayée par le vide. Arnald se montrait plus prudent et jettait fréquemment des coup d'œil inquiets vers la vallée en contrebas. Sa compagne remarqua sa crainte et s'arrêta pour lui tendre une main secourable.

Le jeune homme hésita mais finit par s'en saisir. Thahild se fit rassurante.

— Suivez mes pas et vous ne risquerez rien.

Arnald essuya son front humide, le souffle court.

— Vous n'avez jamais d'accidents ?

Thahild secoua la tête.

— Nous sommes les enfants de la montagne, notre pied est sûr.

— Certainement...

Après une longue marche, les jeunes gens arrivèrent dans une vaste zone rocheuse, balayée par les vents. À cette hauteur, les grands arbres ne poussaient plus et la neige étouffait la croissance des plantes. Dressé sur un rocher, un bélier semblait les attendre. Arnald poussa une exclamation stupéfiée en l'aperçevant.

Dans les autres contrées, les béliers étaient de petits animaux, arrivant à peine à la cuisse des hommes. Mais ceux du Clan descendaient d'une race plus colossale. Ils étaient aussi grands que les chevaux et bien plus lourds, les mâles pouvant peser jusqu'à deux milles livres. On ne rencontrait cette espèce que dans les Monts d'Ymirin.

Celui qui les observait était un jeune mâle, à la laine brune. Bien qu'il n'ait pas encore fini sa croissance, il dépassait déjà Thahild d'un bon pied. Le souffle chaud de l'animal s'échappa de ses naseaux avec méfiance et en voyant Arnald, il baissa la tête, l'air belliqueux.

Thahild l'observa calmement et leva une main autoritaire vers le chasseur.

— Ne bougez plus et gardez le loup près de vous.

Arnald tapota sa cuisse et le loup vint s'asseoir à ses côtés, sa tête collée à sa jambe.

Connaissant la méfiance des mâles, la jeune femme avait pris ses précautions en prenant avec elle un gros sac de céréales. Elle en prit une bonne poignée et s'approcha lentement de l'animal, la main tendue. D'abord réticent à ses paroles encourageantes, l'animal ne put résister à l'appel du grain. Il sauta lourdement de son rocher et trottina vers elle.

Tandis qu'il mangeait, Thahild fit signe à Arnald de venir. Ce dernier ordonna à son compagnon de ne pas bouger et avança, les mains en évidence. Le bélier lui jeta un regard suspicieux mais le laissa approcher. Lorsqu'il fut à proximité, Thahild lui prit doucement la main et la posa sur les épaisses boucles de laine. Arnald caressa lentement l'animal, admiratif.

— Est-ce qu'il a atteint sa taille définitive ?

— Non, il est encore jeune. C'est le bélier dominant qui est toujours le plus grand, mais aussi le plus dangereux. Je ne préfère pas l'appeler tant que vous êtes là. Il serait capable de vous charger à vue.

— Est-il vrai que vous chevauchiez les béliers en temps de guerre ?

— Autrefois. Mais cela fait longtemps que notre clan délaisse la guerre et les expéditions.

D'autres béliers apparurent et les entourèrent pour quémander leurs part. le chasseur se servit dans le sac et aida sa compagne à les nourrir.

Soudain, le loup d'Arnald bondit devant son maître en grondant et les béliers entourèrent Thahild, leurs sabots raclant les rochers. Les jeunes gens les observèrent sans comprendre. Arnald écarquilla les yeux et Thahild suivit son regard.

Une silhouette silencieuse se tenait devant eux, le visage dissimulé par une capuche. Sa longue cape était d'un violet sombre et traînait derrière elle. Thahild recula, inquiète tandis que le chasseur attrapait son arc et une flèche, qu'il pointa vers l'inconnu.

— Qui va là ? cria-t-il à la silhouette.

L'intrus ne répondit pas et avança lentement, la respiration saccadée. Il y avait quelque chose de malsain chez cette silhouette. Quelque chose qui couvrait la peau de Thahild d'un voile de sueur glacée. Son cœur semblait prisonnier d'un étau glacé. Autour d'eux, le sommet était devenu étrangement silencieux. Même le vent s'était tu. La lumière si pure il y a quelques instants, était maintenant d'un éclat surnaturel. Thahild sentit la peur l'envahir. Arnald semblait tout aussi nerveux et s'adressa à nouveau à l'étranger, d'un ton plus ferme.

— Plus un geste ! Sinon je tire !

La silhouette se figea finalement à quelques toises d'eux. Le loup grondait de plus en plus fort, la fourrure dressée. Les béliers agitaient leurs cornes d'un air menaçant. Deux mains pâles aux longs ongles crasseux rejetèrent le capuchon en arrière, découvrant le visage ridé d'une vieille femme. Ses fins cheveux blancs cascadaient sur ses maigres épaules en touffe emmêlées. Ses lèvres et ses paupières étaient recouvertes de sang séché. Ses yeux laiteux semblaient les fixer avec attention. Autour de son cou décharné pendaient une multitude de colliers d'os et de crâne de petits animaux. D'une voix rauque elle s'adressa à eux.

— Qui crois-tu effrayer avec ton arc, chasseur ?

Elle leva la main gauche avec impatience et l'arc se brisa en deux dans la main d'Arnald. Thahild sursauta en entendant le craquement. Le jeune chasseur contempla hébété les débris de bois dans sa main. Il se reprit et jeta l'arme brisée sur le sol, dégainant la dague à sa ceinture et la brandissant avec défi. La vieille femme ricana devant son arme.

— Ne sois pas ridicule. Si je vous voulais du mal, tu ne pourrais rien y faire.

Arnald ne se laissa pas impressionner. Son bras ne tremblait pas.

— Que veux-tu femme ?

— Rien qui te concerne.

Elle désigna Thahild d'un bref mouvement du menton.

— C'est à elle que je dois parler. Avance-toi, fillette.

Thahild fixait le visage parcheminé de la vieille femme, paralysée. Elle n'avait aucune envie d'approcher. Cette dernière grimaça, découvrant des dents limées en pointe.

— Je n'ai jamais été réputée pour ma patience, enfant. Pour la dernière fois, approche.

La jeune femme déglutit et fit un timide pas en avant, tentant vainement d'avoir l'air calme.

— Que me veux-tu ?

La vieille renifla l'air et sourit d'un air satisfait.

— Oui...C'est bien toi. Veux-tu connaître ton avenir ?

Déconcertée par sa question, Thahild préféra rester silencieuse. La vieille femme ricana devant sa prudence.

— Tu le sauras bien assez tôt je le crains... Écoute-moi attentivement. Plusieurs chemins s'offrent à toi désormais. En fonction de celui que tu emprunteras, tu me seras peut-être utile. Sur un de ces chemins, tu ramperas brisée et enchaînée. Tu auras alors besoin d'un endroit pour te cacher et panser tes plaies. Ce jour-là, vient me retrouver aux Marais d'Antaslor, au Sud-Ouest. Ma famille t'aidera. Et le moment venu, tu m'aideras aussi. Porte ceci quand tu viendras me trouver.

Avec une vivacité surprenante pour son âge, elle lança quelque chose aux pieds de Thahild. Ensuite, elle se détourna d'eux et remonta vers le sommet de la montagne. Elle se retourna une dernière fois et lui lança un regard perçant.

— N'oublie pas. Les Marais d'Antaslor. Aux Sud-Ouest. Et porte le talisman autour de ton cou, où les miens boiront ton sang.

Alors, elle remit son capuchon et disparut derrière un rocher. La lumière reprit sa teinte claire et les animaux se détendirent. Thahild poussa un soupir de soulagement. Sans s'en rendre compte, elle avait retenu sa respiration. Elle se pencha et ramassa ce que la vieille femme lui avait lancé.

C'était un crâne de serpent pendu à un lacet de cuir. Une rune qu'elle ne connaissait pas était gravée dessus. Arnald regarda le petit objet dans sa main avec effroi. Thahild se tourna vers lui, en quête de réponses.

— Qui pouvait bien être cette femme ? Je ne l'ai jamais vue ici.

— C'est une sorcière.

— Une... Sorcière ?

La jeune femme frissonna et s'entoura des ses bras.

— Que voulait-elle dire à propos des chemins que je dois emprunter ?

— Je ne sais pas. Et à vrai dire, je n'en ai cure. Le seul chemin que tu emprunteras sera à mes côtés Thahild. Et personne ne te fera de mal.

Arnald s'approcha et posa ses grandes mains sur ses épaules.

— Moi vivant, personne ne t'enchaînera.

Elle ferma les yeux et posa sa tête contre son torse, se raccrochant à ses paroles rassurantes.

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