Échange prometteur

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Quelques jours après ses austères fiançailles, Thahild se trouvait dans la bibliothèque du château à la recherche de renseignements. La citadelle avait la chance de posséder une belle salle circulaire où s'alignaient de nombreux rayonnages traitant de sujets divers et variés. La salle bénéficiait de grandes fenêtres et sentait le vieux parchemin. Des tables et des chaises étaient disposées pour l'étude. Le Jarl autorisait chacun à s'y rendre durant son temps libre. Thahild connaissait bien cette pièce car lorsqu'elle était enfant, c'était ici qu'Ulin lui avait apprit à lire, écrire et calculer. Un silence studieux y régnait en permanence, favorisant la concentration.

Elle balayait du regard les étagères croulant sous le poids de nombreux ouvrages. Du bout des doigts, elle caressait leurs reliures de cuir, l'air contrarié.

Ulin, une pipe de bois coincée entre ses lèvres serrées et un livre de comptabilité ouvert devant lui, la fixait, l'air interrogateur.

— Tu cherches quelque chose en particulier ?

Thahild se tourna vers lui, reconnaissante.

— Est-ce qu'on a des écrits sur le Clan du Loup ?

Le conseiller haussa un sourcil amusé mais ne fit pas de commentaires. Il exhala un épais nuage bleuâtre avant de se lever et farfouiller dans les archives en marmonant.

— Si je me souviens bien, un de tes ancêtres s'est autrefois rendu sur leurs terres... Ah, le voilà !

Il lui tendit un très vieux livre en piteux état. Thahild le prit délicatement.

— Merci, Ulin.

Il lui passa affectueusement la main dans les cheveux et s'en retourna à son lourd ouvrage avec un soupir. La jeune femme alla s'asseoir à ses côtés pour lire. Le titre était usé par les hivers et ne se déchiffrait qu'à grand peine.

"Vie et voyages de Thormoor le vagabond".

Thahild fronça les sourcils.

"Curieux. Je n'ai jamais entendu parler de lui."

Sans plus attendre, elle commenca sa lecture. Thormoor était le fils aîné du Jarl de l'époque et au grand désespoir de sa famille, manquait à la plupart de ses devoirs. D'un naturel curieux, le jeune héritier était un voyageur né. Il était tout bonnement incapable de rester en place et quittait ses terres natales dès qu'il en avait l'occasion. Pour vivre sa vie comme il l'entendait, Thormoor avait même renoncé à son héritage et laissé le rôle de Jarl à son cadet. Libéré du poids de ses responsabilités, il était parti à la découverte du monde.

Lors de l'un de ses voyages, il avait traversé la patrie du Clan du Loup. Thahild s'intéressa particulièrement à ce passage et s'absorba dans l'écriture nerveuse de Thormoor.

<< Ma quête m'a amené dans bien des contrées étranges. Mais aucune n'est aussi mystérieuse que la grande forêt de Sombrebois. C'est un endroit terriblement ténébreux et inquiètant. Même les arbres sont effrayants, avec leurs troncs massifs et leurs branches biscornues. La voûte des arbres est si épaisse qu'on ne distingue ni le soleil, ni les étoiles. Les animaux qui peuplent ces bois sont d'une carrure hors norme, dépassant de loin leurs congénères qui vivent au Sud.

Après plusieurs jours d'errance, j'ai enfin rencontré  les chasseurs du Clan du Loup. Ce sont des hommes farouches et méfiants. Ils m'ont amené devant leur Jarl avec rudesse. J'ai expliqué à ce dernier que je n'étais qu'un simple voyageur et que mes intentions étaient pacifiques. Durant tout l'entretien, un loup m'a fixé de son regard doré. Un seul mot du Jarl et il me dévorait. Heureusement pour ma vieille carcasse, le Jarl a compris que je disais la vérité.

Avec suspicion, les chasseurs m'ont donné à manger et m'ont permis de rester quelques temps. Je ne représente pas une menace, pourtant, ils ne me font pas confiance. Partout où je vais dans le camp, ils m'observent, la main sur le pommeau de leur épée.

Cette nuit, j'ai entendu des cris terrifiants. Les chasseurs m'ont dit que c'était les esprits, que c'était naturel. Comment ces hommes font-ils pour vivre dans un endroit aussi sinistre ? La nuit est terrible à Sombrebois. La forêt semble se remplir de démons malfaisants qui griffent les rondins de bois qui forment l'enceinte du campement. Dès le lever du soleil, les bruits cessent. Je serait tenté de croire que c'est mon imagination et rien d'autre. Mais il n'en est rien. Au petit matin je me suis rendu aux remparts et j'ai nettement vu la marque de leurs griffes. Quel pays terrifiant !

Le temps passe et les chasseurs me surveillent de moins en moins. J'ai un peu plus de liberté et je peux approcher leur famille. Les femmes d'ici sont différentes de celles que j'ai connues dans ma jeunesse. Elles sont aussi sauvages que leurs époux, leur regard est fier et elles portent les armes. Aucun homme censé ne les provoquerait en... >>

Le lent grincement de la porte qui s'ouvrait fit sursauter Thahild et elle leva les yeux vers le nouveau venu. Qu'elle ne fut pas sa surprise de voir Arnald, la main sur la poignée et l'air embarassé.

— Oh je suis navré de vous déranger...

Il commencait déjà à reculer lorsqu'Ulin bondit sur ses pieds avec un sourire rassurant.

— Mais je vous en prie mon jeune ami, la bibliothèque est assez grande pour tous !

— Vous êtes sûr ?

— Mais oui. Venez donc !

Le dos droit et crispé, Thahild observa Arnald fermer doucement la porte et déambuler parmis les manuscrits. Le conseiller referma l'épais receuil si vite qu'un nuage de poussière s'en dégagea, les faisant sursauter.

— J'ai fini pour ce soir. Je vous laisse ma place, Arnald.

Le livre sous le bras, il sortit de la pièce sous le regard alarmé de la jeune femme. Inquiète à l'idée de rester seule avec le chasseur, elle lui fit un regard suppliant. Mais Ulin se contenta d'articuler silencieusement le mot "courage" avant de s'éclipser en souriant.

Tandis qu'Arnald venait s'asseoir à ses côtés, elle reprit fébrilement son livre en évitant soigneusement de le regarder. Elle avait les mains moites et ne parvenait pas à poursuivre sa lecture. Les mots s'enmêlaient dans son esprit anxieux. La jeune femme risqua un coup d'œil dans sa direction et se figea en remarquant que le jeune chasseur l'observait également à la dérobée.

À peine leur regard se croisèrent, qu'ils se plongèrent à nouveau dans leur ouvrage respectif, terriblement confus.

De longs instants embarassés s'écoulèrent en silence. Finalement, Arnald prit son courage à deux mains et tenta de briser la glace.

— Que lisez-vous ?

— Le récit d'un de mes aïeux. Je me suis dit...

Elle déglutit avec difficulté. Le regard déconcertant de son fiancé la troublait. Elle prit une profonde inspiration et se jeta à l'eau.

— Je me suis dit que ce serait bien d'en apprendre plus sur votre clan.

Arnald parut sincèrement étonné et posa son livre.

— Vraiment ? C'est très respectueux de votre part.

Thahild sourit maladroitement et haussa les épaules.

— Vous savez, je n'ai jamais quitté Fjellmor. Tout ce que je connais des autres contrées, je l'ai lu ici.

— C'est pareil pour moi... J'ai toujours vécu à Sombrebois, les autres provinces ne m'intéressait pas.

À ces mots, les épaules du chasseur s'affaissèrent, ce qui n'échappa pas à son interlocutrice.

— Cela a dû etre difficile de quitter votre maison et votre famille...

— En effet.

La profonde tristesse qu'elle lu dans son regard était sans équivoque.

— Vous avez laissé quelqu'un derrière vous n'est-ce pas ?

Le chasseur se crispa, sur ses gardes.

— Pourquoi dites-vous cela ?

Thahild le fixa avec sévérité.

— Voyons Arnald, nous allons nous marier. Il serait bien que nous soyons honnête l'un envers l'autre.

Il l'observa un moment et hocha très légèrement la tête.

— Oui, il y a bien une jeune femme...

Thahild serra les poings sous la table mais garda un visage neutre, le laissant continuer.

— Elle s'appelle Signi. Nous étions ensemble depuis plusieurs hivers lorsque les fiançailles ont été conclues.

La jeune femme grimaça.

— Je suis navrée pour vous, Arnald.

— Et vous ? Vous avez quelqu'un ?

Elle eut un pauvre sourire.

— Personne. Je suis novice en la matière. En fait, mes maigres connaissances me viennent de ma servante Sigrid. Elle tombe amoureuse toute les lunes !

Arnald se dérida, ce qui encouragea Thahild à poursuivre.

— De plus, il n'est pas bien vu qu'une femme fréquente quelqu'un hors mariage.

— Je ne crois pas que toutes les jeunes femmes soient aussi respectueuses des convenances que vous.

— C'est qu'elles n'ont pas un père comme le mien...

Les jeunes gens eurent un sourire complice et éclatèrent de rire.

S'ils n'étaient pas tant absorbés par leur conversation, ils auraient peut-être remarqué que la porte de la bibliothèque n'était pas vraiment fermée. Derrière l'épais battant se tenait Ulin, un grand sourire aux lèvres. Le conseiller n'avait rien perdu de cet échange prometteur.

Ils avaient juste besoin d'un peu de temps pour apprendre à se connaître et qui sait, à s'apprécier ? Ne souhaitant que le bonheur de sa nièce, il s'en alla à pas de loup.

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