Les fiançailles

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Tandis que les hommes se réunissaient dans le bureau du Jarl, Thahild retourna à ses appartements pour patienter. Elle avait à peine franchi la porte que Sigrid, son amie d'enfance et camériste, l'assaillit de questions. Tel un feu follet, elle tournoyait autour d'elle, sa longue crinière rousse s'agitant autour de son beau visage.

— Raconte ! Raconte !

— Commence par m'enlever cette maudite ceinture, on discutera après...

Sigrid s'exécuta en souriant, ses doigts fins s'agitant sur le fermoir. Lorsque la pression se fut relâchée, Thahild se massa le ventre avec reconnaissance.

— Je me sens mieux.

— Alors, comment est-il ? Je ne l'ai pas bien vu dans la cour.

D'impatience, Sigrid sautillait presque sur place. Thahild alla s'asseoir dans un grand fauteuil au coin du feu. Elle approcha ses mains des flammes et haussa les épaules d'un air faussement détaché.

— Il est bel homme.

Sigrid eut un gloussement appréciateur.

— C'est une bonne chose. Pour un mariage arrangé, ça aurait pu être pire !

Thahild ne répondit pas, le regard perdu dans les flammes. Sigrid s'approcha et arrangea ses tresses , l'air complice.

— Est-ce qu'il te plaît ?

Elle ne répondit pas tout de suite. Il était difficile de cerner ses sentiments après une si brève rencontre.

— Devant lui, je me suis sentie sens gauche.

Sigrid hocha la tête d'un air entendu.

— C'est tout à fait normal.

— J'ai eu l'impression d'avoir des papillons dans le ventre.

— Hum hum...

— Au moment où je l'ai vu, mon cœur a cessé de battre.

Sigrid laissa éclater sa joie et la serra affectueusement dans ses bras.

— Je suis tellement heureuse pour toi !

Thahild lui tapota l'épaule, plus pondérée.

— Ne t'emballe pas trop, Sigrid.

La servante desserra son étreinte avec étonnement.

— Pourquoi ?

— Je ne crois pas avoir fait le même effet à Arnald.

Sigrid leva les yeux au ciel.

— Mais qu'est-ce que tu vas t'imaginer...

— Je t'assure. Il ne m'a pas adressé la parole.

— Il était embarassé c'est tout.

Thahild haussa les épaules avec découragement.

— Je suis tellement quelconque, comment pourrait-il s'intéresser à une femme comme moi ?

— Ne te dénigre pas comme ça, Thahild. Tu es très bien comme tu es.

"Facile à dire pour toi." , pensa la jeune femme avec amertume.

Sa servante était d'une beauté délicate avec son teint pâle et ses grands yeux bruns. En outre, sa chevelure rousse attirait tous les regards dans un clan où presque tous étaient blonds. En comparaison, la fille du Jarl paraissait bien fade.

Thahild soupira, cette rancœur n'ayant pas lieu d'être. Elle devait faire contre mauvaise fortune bon cœur.

La main sous le menton, Sigrid était en pleine réflexion.

— Un beau jeune homme comme lui... Il a peut-être déjà quelqu'un ?

La fille du Jarl hocha lentement la tête, attristée à cette idée.

— Oui... C'est fort probable.

Sigrid fit un geste de la main, comme pour chasser un insecte.

— Si c'est le cas, il aura tôt fait d'oublier cette fille !

— Si tu le dis...

***

Ce soir-là, un festin se tenait dans la salle principale pour accueillir les hôtes et célébrer les fiançailles. Les hommes les plus costauds avaient remonté l'hydromel et la bière des caves. En plus de celle en chêne du Jarl, on avait disposé trois tables pour les invités. Ainsi, la Grande Salle pouvait accueillir confortablement une centaine de convives. Le Jarl, son entourage et sa belle famille siégeaient au centre de la pièce, mangeant dans des assiettes d'argent. Les guerriers et les chasseurs occupaient les tables moins prestigieuses, aux écuelles de bois.

Ceux qui mangeaient à la table du Jarl se devaient d'avoir une tenue correcte. Les frères du Clan du Loup avaient donc troqué leurs vêtements de voyage humides contre des tuniques grises et des capes bordées de fourrure noire. Ils ne portaient aucun bijou.

En cette grande occasion, les cuisinières s'étaient surpassées. Les tables débordaient de nourriture en tout genre. Des sangliers baignant dans la sauce trônaient dans d'immenses plateaux. La dernière chasse ayant été fructueuse, un renne aux champignons et aux oignons se dressait à la table du Jarl. Dans des plats de bois étaient placés des magrets de canard au miel et du poulet à la moutarde. Il y avait des navets caramélisés, des choux, des épinards à la crème et des carottes. En outre, d'immenses meules de fromage et des coupes remplies de noisettes étaient préparées. Il y avait également une grosse marmite pleine de bouillon fumant. Des cuisines se déversaient un flot incessant de serviteurs apportant d'autres victuailles. Ils fourmillaient de partout, s'agitant pour couper la viande et resservir ceux qui le désiraient. Les plus jeunes circulaient entre les convives avec des chaudrons remplis de bière chaude, dans lequel chacun se servait au moyen de bolées en forme de petits oiseaux.

Les ménestrels jouaient un air entraînant et joyeux. Plusieurs têtes se balançaient au rythme des tambours. Dans la gigantesque cheminée sculptée, flambait un grand feu qui projetait des lueurs rougeoyantes sur les visages luisants et faisaient danser des ombres déformées sur les murs. La présence de tant de convives dans la même pièce rendait l'air lourd et chaud. Il régnait dans la salle une odeur de sueur, de bière renversée et d'épices.

Les fidèles de Thorod n'avaient droit à ce genre de festin qu'en de rares occasions et en profitaient pleinement. Ils buvaient jusqu'à plus soif, chantaient et tripotaient les servantes qui passaient trop près de leurs mains avides. La salle commune retentissait du brouhaha de leurs rires et de leurs chants. Cependant, les hommes d'Arnskar paraissaient ne pas partager la bonne humeur générale. Ils restaient groupés entre eux, refusant de se mélanger aux autres convives. Les chasseurs faisaient honneur au repas mais conservaient un air protocolaire.

Comme c'était jour de fête, il était convenu que les paroles prononcées sous l'effet de la boisson n'auraient aucune incidence le lendemain. Aucune bagarre ne s'était déclenchée pour le moment.

À la table principale, Thorod ne mangeait déjà plus, plongé dans une conversation avec Arnskar. Ils devaient discuter sur de nombreux sujets, dont la dot de Thahild et le tilgjöf d'Arnald. C'était un point important dans les mariages. Car dans la tradition, les mariés devaient avoir un rang social proche et des fortunes égales.

À la droite de Thorod se trouvait la chaise vide d'Ulin, son conseiller, qui buvait de la bière avec leurs guerriers. Sur le siège d'à côté, Thahild écoutait distraitement. Elle préférait laisser à son père le soin de s'occuper des détails financiers qui, ce soir, n'étaient pas sa préoccupation première.

Elle jeta un regard discret vers son futur époux, assis silencieusement aux côtés de son aîné. La tête baissé, le jeune chasseur contemplait son assiette, qu'il avait à peine touchée. Le pauvre semblait complètement dépassé. Elle piqua sa fourchette dans un morceau de porc sanguilonant et l'engloutit sans grande conviction.

Elle chercha des yeux Sigrid. Cette dernière se trouvait sur les genoux d'un des chasseurs, riant à pleine gorge. D'humeur plus amicale que ses congénères, la main de l'homme disparaissait sous la jupe de la servante. Assis à une autre table, Fjori, son dernier soupirant en date, la regardait d'un air furibond. Thahild grimaça.

"Il y a de l'orage dans l'air..."

Fjori n'était pas comme les autres guerriers. Il était vraiment amoureux de Sigrid, ne semblant pas comprendre qu'elle ne lui appartiendrait jamais. Comme pour justifier ses pensées, Sigrid se leva et entraîna le chasseur souriant avec elle en dehors de la salle commune. Le prétendant les observa s'éloigner, les poings crispés.

Au centre de la pièce, un des guerriers du Jarl attrapa une servante par la taille et se mit à danser avec elle au son de la harpe et de la flûte. Ils furent rapidement imités par d'autres couples.

Thahild jeta un regard timide vers Arnald mais ce dernier ne la remarqua pas, trop absorbé dans ses pensées. Sur la table reposait une grande cruche, contenant le festaröl, la bière des fiançailles. Arnald n'y avait toujours pas goûté et elle non plus. La moitié de la salle était ivre d'en avoir trop bu et les principaux concernés n'en avaient pas encore consommé une seule goutte.

La jeune femme sentit une pointe de tristesse lui crever le cœur. Toutes les petites filles avaient imaginé ce jour. Elle ne faisait pas exception. Mais ses fiançailles étaient bien différentes de ce qu'elle avait envisagé. Le fiancé était distant et semblait vouloir fuir le château. Au milieu de cette foule bruyante et joyeuse, elle se sentait bien seule. Elle n'était qu'un pion dans un plan qui la dépassait.

La larme à l'œil, elle se servit une coupe d'hydromel qu'elle vida d'une traite. Il fallait faire bonne figure et accomplir son devoir dignement.

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