L'attente

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Dans l'étendue gelée du continent nordique se dressait une chaîne de montagnes. La légende racontait qu'elle était née des ossements du premier géant, Ymir. Dans le centre des terres, le dernier sommet était plus colossal que tout les autres. On l'appelait Fjellmor, la Montagne Mère.

Selon les Nains, cette éminence rocheuse était autrefois le crâne d'Ymir. Néanmoins, si les Monts d'Ymirin leur appartenaient, l'immense montagne était le siège d'un clan humain.

Dans le Nord, la vie était un combat quotidien, où la neige éteignait l'existence des faibles et le froid rendait les récoltes maigres et difficiles. Tout ce qui avait été construit ici était le fruit de nombreux efforts et sacrifices. L'homme solitaire était faible, seul le groupe survivait.

Ainsi, alors que la lune était encore jeune, les hommes s'étaient regroupés. De la multitude de tribus qui peuplaient le Nord, étaient nés quatre clans plus influents et prospères. Chacun dirigé par un Jarl.

Au Nord, l'étrange Clan du Loup, redoutables chasseurs.

À l'Ouest, le puissant Clan de l'Ours, féroces guerriers.

À l'Est, le riche Clan du Bélier, vénérables artisans.

Au Sud, l'inquiétant Clan du Corbeau, impitoyables esclavagistes.

***

Bâti à même la roche de Fjellmor, le château du Clan du Bélier se dressait face aux intempéries. La citadelle de roc a la réputation d'être inexpugnable abritait le Jarl et sa famille.

Le Jarl Thorod, dit l'opiniâtre, n'avait qu'un seul enfant : sa fille Thahild.

Celle-ci venait de fêter ses quinzes hivers et était en âge de se marier. Après de longues négociations, il avait été décidé qu'elle épouserait le second héritier du Clan du Loup. Cette union était prometteuse pour l'avenir, la puissance de cette alliance n'étant pas à sous-estimer.

Dans les contrées d'Askiel, l'hiver était si long qu'il paraissait ne pas avoir de fin. Les régions les plus froides se retrouvaient plongées dans une nuit glaciale. La neige recouvrait tout d'un épais manteau blanc, parfois si haut qu'il ensevelissait des habitations entières. Le long des côtes, il n'était pas rare de voir geler les embouchures des fleuves, bloquant les navires à quai. En mer, de grandes plaques de glace dérivaient et rendaient plus périlleuse encore la navigation. Les vieillards racontaient que le Dieu Solas disparaissait à cette période. Et que c'était sa soeur jumelle, l'impitoyable Dorchadas, qui prenait les pleins pouvoirs. Elle était l'impulsion purificatrice, qui emportait les faibles dans le néant. Ceux qui survivaient à son règne polaire pouvaient ainsi assister au retour de son frère. Et s'enorgueillissaient d'avoir survécu à un hiver de plus.

Ainsi, la neige et la glace commençaient à fondre devant leur nouveau maître. La divinité de l'été ranimait la vie sur les flancs de la montagne. Les animaux sortaient de leur hibernation, les premières fleurs apparaissaient dans la neige fondante et les hommes sentaient leur sang s'éveiller dans leurs veines. Là où l'hiver était le temps de la consommation, l'été était celui de la production. Les paysans et les esclaves s'activaient sur les terres du Clan, pour nourrir le peuple durant la pire période de l'année. De leur dur labeur dépendait la survie de tous. C'était pourquoi le Jarl Thorod traitait ses petites gens avec justice. Quand les récoltes étaient rentrées, le foin prêt, le poisson séché, le bétail installé et la bière brassée et seulement à cet instant, on célèbrait les mariages. Telle était la coutume.

Son conseiller à sa droite et la jouvencelle à sa gauche, Thorod attendait dans la haute-cour de sa citadelle. Le vent hurlait sur la montagne. Il mordait férocement la chair et attrapait de ses griffes les capes, tentant de les arracher des épaules. Dans une danse infernale, les flocons tourbillonnaient autour d'eux. Ils attendaient, plantés tels des statues de glace. Les barbes des hommes se paraient de gel et les mines étaient sévères. La plupart pensaient avec envie aux grandes salles chauffées du château, mais nul ne se plaignait en ce jour important.

Malgré ses vêtements épais, Thahild était engourdie par le froid. La moitié de son visage disparaissait sous sa cape en laine et elle se frottait les mains dans une vaine tentative de les réchauffer. L'air était si froid qu'il était douloureux de respirer. Elle était mal à l'aise dans sa nouvelle robe dont le tissu la démangeait. En outre, sa servante lui avait noué une ceinture d'or autour de la taille, tentant d'affiner sa silhouette. Le résultat n'était guère probant et confortable.

La jeune femme tentait de faire bonne figure, comme les autres, mais cette rencontre la rendait très nerveuse. Toute la nuit durant, des craintes l'avaient assaillie, l'empêchant de trouver le sommeil.

"Quel genre d'homme est-il ? Est-ce que je lui plairai ? Serons-nous heureux ensemble ? "

Si tout se déroulait comme prévu, ils devraient bientôt partager leurs vies mais Thahild avait peur d'une union sans tendresse. Être condamnée à passer ses jours aux côtés d'un homme qui ne la désirait pas ou pire, la méprisait. L'histoire ne manquait pas de mariages malheureux, dont certains avaient conduit au drame.

Bien sûr, elle était en droit de refuser ce mariage. Noble ou non, chaque femme pouvait repousser l'homme que le chef de famille avait choisi pour elle. Mais Thahild ne se permettrait jamais une telle effronterie, quand bien même son fiancé serait hideux. Ses sentiments personnels ne valaient rien comparés à l'avenir du clan. C'était une question de devoir.

Thahild soupira et se redressa un peu plus. Elle ferait exactement ce que l'on attendait d'elle. Elle se conduirait comme une fille obéissante et serait une bonne épouse.

À ses côtés, le Jarl fixait la grande porte, les sourcils froncés. Sans un regard pour sa fille, il semblait perdu dans ses pensées. Pour l'occasion, il arborait les couleurs du clan. Une tunique d'un blanc immaculé et une broche d'or représentant un bélier, brillait sur sa cape. Ses cheveux blonds frôlaient strictement ses épaules et sa barbe était impeccable. Son père mettait un point d'honneur à avoir une apparence irréprochable en toute circonstance.

À la droite du Jarl, son beau-frère et plus proche conseiller, Ulin. Bien que haut placé, c'était un homme discret. Au grand désespoir du Jarl, il restait fidèle à ses origines modestes et était habillé simplement. Il adressa un clin d'œil complice à la jeune femme. Cette dernière lui souria avec reconnaissance. Dans les moments difficiles, on pouvait toujours compter sur Ulin.

Soudain, le long gémissement d'un cor retentit aux alentours.

Le cœur de Thahild sembla cesser de battre. Le Clan du Loup était à leur porte.

***

Une cinquantaine de chasseurs pénètrèrent dans la haute-cour. Ils étaient grands et avaient l'allure sauvage sous leurs fourrures sombres. Une lueur fauve brillait dans l'ombre de leur capuche.

En tête de leur groupe, le Jarl Arnskar s'avançait, tout de cuir vêtu et accompagné d'un grand loup borgne. Assez jeune, l'homme avait de longs cheveux bruns qui cascadaient sur ses épaules. Ses yeux étaient d'une couleur indéfinissable, d'un châtain orangé et soulignés de profondes cernes.

Thahild ouvrit de grand yeux.

" C'était donc vrai ce que racontaient les marchands ? Ils ont vraiment dressé des loups ! "

Arnskar s'arrêta devant eux, la mine fatiguée.

— Salutations, Jarl Thorod, fils de Thorek.

— Bienvenue à toi Jarl Arnskar, fils d'Arngeir.

Les deux hommes échangèrent une poignée de main ferme et quelques politesses. Mais Thahild ne les écoutait déjà plus.

Un peu en retrait, son fiancé la regardait, également flanqué d'un loup.

Les jeunes gens s'observèrent en silence. L'union avait été conclue il y longtemps mais c'était la première fois qu'ils se rencontraient. Le chasseur ressemblait beaucoup à son aîné, la même chevelure brune, le même regard étrange. Cependant, ses traits étaient moins tirés et son regard plus doux. Dans ses prunelles, elle lut les mêmes inquiétudes que celles qui la rongeait.

La jeune femme ne put s'empêcher de pousser un soupir de soulagement. Il était plutôt bel homme, portait une courte barbe mordoré et ses larges épaules lui donnait une allure robuste.

— ...ma fille Thahild.

La jeune femme sursauta en entendant son nom et se détourna du chasseur avec embarras. Le Jarl Arnskar l'observait, impassible. Il la salua d'un bref hochement de tête. Sans plus de cérémonie, il désigna son cadet.

— Mon frère, Arnald.

Ce dernier serra la main du Jarl Thorod et d'Ulin et se tourna vers elle, hésitant. Sans la regarder dans les yeux, il s'inclina doucement. Elle l'imita avec maladresse, les joues brûlantes.

Dans la tempête, les deux clans s'observaient avec méfiance, un fossé culturel les séparant. Un silence gêné s'installa, brisé par l'intervention salutaire d'Ulin. Ce dernier se racla la gorge pour attirer l'attention.

— Vous devez être ereintés de votre long voyage. Un bon feu et de l'hydromel chaud vous attendent à l'intérieur.

Arnskar échangea un regard avec ses hommes couvert de neige et hocha la tête.

— Volontiers.

Les alliés pénètrèrent dans la citadelle sous les mugissements furieux des bourrasques, prêts à lier leur destin.

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