03 - Rowan

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Elle se retourna d'un geste et son cœur manqua un battement. Au fond d'une cellule, une ombre se décolla du mur. Rowan fut prise de tremblements, un hurlement bloqué dans sa gorge. Un homme aux cheveux mi-longs et encrassés s'approcha des barreaux, un sourire mauvais accroché aux lèvres. Il était plus maigre que dans ses souvenirs et de profondes rides le marquaient à présent, mais elle le reconnaissait sans aucun doute possible. Le monstre émit un son, tel un grincement, qui s'amplifia d'instant en instant et fit grimacer son voisin de cellule. La jeune fille mit un instant à comprendre qu'il s'agissait d'un rire. D'un rire fou. Elle resta tétanisée devant l'homme qui avait tué ses parents presque sous ses yeux. L'horrible ricanement semblait raisonner dans la prison, lui revenir en écho dans les oreilles et redescendre jusque dans son cœur pour le briser. Elle fit un pas en arrière pour échapper à son emprise, pour s'enfuir loin de là, loin de lui, mais se cogna à Jarod, qui mit les mains sur ses épaules, comme pour la stabiliser.

Plus loin, le reste de la troupe s'était arrêté et revenait sur ses pas. Tony, les mains dans les poches, semblait apprécier cet intermède à l'ennuyeuse visite. Un sourire narquois fleurit sur ses lèvres et Rowan y lut le mépris qu'il réservait à tous ceux qui l'entouraient et essayaient vainement de l'aider, lui et son frère. Le rire dément raisonnait toujours, mais étrangement, tous les autres sons s'étaient taris, et Rowan sentait à présent des dizaines, des centaines de regards peser sur ses épaules. Ce fut comme si les mains de Jarod pesaient maintenant des tonnes. Elle qui tâchait d'ordinaire de se fondre dans le paysage, qui tentait de passer inaperçue n'était pas habituée à être ainsi le centre de l'attention, elle se dégagea et s'éloigna en reculant du groupe, affolée. Elle avait l'impression que le monde tournoyait autour d'elle, se résumant à l'affreux grincement et aux milliers de regards qui la transperçaient. Oh, elle en aurait hurlé, si elle n'avait pas été persuadée que cela attirerait l'attention de ceux qui n'avaient encore rien remarqué.

— Hey, ça va aller ? N'aie pas peur, il peut rien faire il est enfermé.

Pour peu, la voix chaude de Jarod l'aurait presque rassurée, mais elle secoua la tête en signe de dénégation. Pensait-il qu'elle n'était qu'une gamine pleurnicheuse ? Une gamine effrayée dans une prison pleine de "vilains méchants" ? Sa supposition était légitime, mais elle se sentait tout de même sous estimée, d'être ainsi confondue avec une froussarde. Ce n'était pas son genre. À quinze ans à peine, elle avait déjà bien trop vécu pour ça, elle savait sa peur fondée et non imaginaire comme il semblait le penser. Un vertige la prit. Elle voulut se détourner du regard haineux qui ne la quittait pas, mais vit les pupilles noires virer brusquement au rouge. Elle ne put s'empêcher de pousser un cri alors que son cauchemar mettait un pas de plus dans la réalité. Bientôt, il allait réussir à écarter les barreaux, et alors là il pourrait la tuer, elle le savait au plus profond d'elle, elle en avait la certitude absolue. De grands anneaux écaillés s'enroulèrent autour de lui, alors que l'homme commençait à forcer les barreaux. Lorsqu'il s'en rendit compte, il tenta de se dégager, mais il était trop tard, l'anaconda qui prenait presque toute la cage s'enroulait déjà autour de lui et commençait à le gober, sous le regard approbatif de la jeune fille. La colère remplaça la peur. Elle le savait, elle avait toujours su qu'il était maléfique. Elle posa une main sur le barreau à peine tordu, tandis que les pieds disparaissaient avec le reste de son corps. Elle positionna son visage au niveau de la gueule du serpent, pour observer la scène de plus près. Puis un coin de sa bouche se releva en un demi-sourire et elle s'adressa à l'animal géant :

— Merci.

La prison, si calme il y a à peine un instant, était à présent retentissante de bruits, Rowan avait l'impression que la vie reprenait ses droits, qu'une grande libération se déroulait sous ses yeux, et elle se réjouissait du spectacle. Aux pieds des garçons, Maureen s'était écroulée et ils pleuraient, demandant ce qui lui arrivait. Les yeux de George avaient eux aussi viré au rouge, et il observait ses mains, comme stupéfait. Puis sans avertissement, comme mu par une impulsion soudaine, il se jeta sur Brandon, le plus jeune des garçons. Jarod, apparemment inchangé, n'eut pas le temps de réagir qu'un puissant renard se jeta sur l'homme aux yeux pourpres, qui se dégagea et partit en courant, sans demander son reste, poursuivi par un éclair de fourrure rousse.

Dans chaque cellule, le même tableau se produisait, les détenus hurlant leur incompréhension ou leur joie selon les cas. Certains étaient eux aussi tombés au sol, et Rowan su qu'ils n'avaient pas la force de supporter ce changement, ils ne se relèveraient pas. Maureen en aurait la force, elle le savait, elle sentait déjà ce changement poindre le bout de son nez. Brandon était allongé au sol, sonné. Jarod, accroupi à coté de lui, semblait soucieux mais pas paniqué. Il lança un regard autour de lui et se redressa, le garçon dans les bras.

— Sortons d'ici, la prison subit une attaque. Il faut que je vous mette en sécurité.

— Il se passe la même chose dehors.

Un sentiment de plénitude assorti de certitude emplissait Rowan. Elle soutint sans ciller le regard interrogateur du gardien de prison. Il pensait ne pas avoir changé, mais elle savait qu'il n'en était rien. Personne ne serait épargné. Nulle part.

— Qu'est-ce qui te fais dire ça, jeune fille ?

Avant qu'elle n'ait pu répondre, Maureen se redressa, un coq entièrement noir à se côtés, fixant la jeune orpheline de ses yeux charbonneux. Il ouvrit le bec et une voix grinçante en sortit : 

— Oh, les yeux de Rowan, ils sont tout bleus !

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