Chapitre 8

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Cachée dans une maison qui n’est pas la sienne, elle reste silencieuse. Blottie contre une femme qui lui murmure des paroles rassurantes, la petite fille passe les bras autour de son cou et enfoui son visage contre son épaule. Le parfum fleuri qui se dégage de sa chevelure blonde l’apaise et elle s’autorise à reprendre son souffle. Elle ne réalise pas ce qu’il se passe, elle n’en est pas encore capable. Mais son instinct lui hurle de ne pas faire un bruit, alors elle se tait, et elle attend. Soudain, un homme entre et se précipite vers elles. Saisie par la peur, elle ferme les yeux.

­J’ai trouvé un moyen de sortir.

Par les dieux… Merci… Prends ma fille avec toi.

Je vous emmène toutes les deux.

Nikal, c’est impossible.

Un long silence s’installe et l’enfant sent que sa mère l’écarte légèrement d’elle. Quelques effluves métalliques se mêlent soudain à son odeur. Désemparé, l’homme étouffe un sanglot.

Ma blessure est trop profonde… reprit-elle.

Je ne peux pas t’abandonner Jihna !

Si ! Le temps presse, je veux qu’elle ait une chance de vivre !

De vivre sans toi ? Et moi, comment le pourrais-je ?

Jihna s’approche péniblement de lui et attrape son bras tremblant.

Tu m’oublieras Nikal. Vous m’oublierez tous les deux. Tu cacheras ma fille, et tu reprendras le cours de ta vie comme si je n’avais jamais existé.

Ne fais pas ça, je t’en supplie ! Non, ne…

Elle l’embrasse et l’homme se fige sur place. Doucement, elle dépose l’enfant dans ses bras et prend une dernière fois son petit visage rond entre ses mains.

Je te reviendrai.

Elle dépose ses lèvres douces sur son front et soudain, un halo de lumière aveugle l’enfant.

Ely rouvrit les yeux dans un spasme de douleur. Somnolente, elle distinguait à peine les visages penchés au-dessus d’elle. Une fatigue intense la retenait clouée au sol, incapable de se mouvoir.

— Alors ?

— Son corps est abîmé, Caporal. De nombreux fragments sont incrustés sous sa peau…

— Des fragments ?

— Des échardes, principalement… et du granulat à quelques endroits.

— Tu peux les enlever ?

— J’en ai déjà retiré la plupart, mais certains se sont logés trop profondément… Surtout là, entre ses côtes. Je pourrai la tuer si…

— Elle pourra vivre avec ?

— Peut-être.

— Cicatrise-la.

Impuissante, la jeune fille se senti à nouveau basculer dans les ténèbres.

***

Son cœur fit un bond dans sa poitrine lorsqu’elle reconnut la voix de son frère se heurter à celle de la Générale. La douleur physique avait disparu, pourtant elle sentait ses entrailles se déchirer de l’intérieur.

— Vous ne pouvez pas faire ça, vous ne pouvez pas l’emmener !

— Elle appartient au royaume.

— C’est n’importe quoi, vous faites forcément erreur ! Ce n’est pas une…

— C’est une Alfing. Rends-toi à l’évidence mon garçon. Tu peux t’estimer heureux que je ne t’accuse pas de haute trahison pour avoir participé à sa dissimulation.

— Je n’en savais rien et elle non plus ! Elle m’en aurait forcément parlé ! J’ai déjà perdu ma mère, vous ne pouvez pas prendre ma sœur…

La voix de Dan se brisa et le cœur d’Ely se fendit de peine.

— Elle t’a mentit. Comment aurait-elle survécu autrement ? Tu as bien vu ce qu’elle a fait aux Adustes…

Le jeune homme ne répondit rien, au grand désespoir de sa sœur. Elle n’avait pas menti, elle ne lui avait jamais mentit. Pourquoi est-ce qu’il n’insistait pas ? Il avait pourtant raison, tout cela n’était qu’une erreur. Elle devait se réveiller, maintenant. Ils ne pouvaient pas les séparer, cette idée lui était insupportable. Paralysée, elle écoutait la Générale l’accuser d’avoir masqué sa véritable nature, mais elle se trompait. Elle ne pouvait pas être une Alfing, c’était impossible. « Alfing ». La sensation que ce mot lui procura lorsqu’il s’inscrit dans son esprit la terrorisa.

***

Cette fois, elle se réveilla en sursaut. La lumière du jour brûla ses yeux et elle poussa un gémissement. Le martellement de sabots contre le sol et le crissement de roues contre la terre l’incommodèrent, mais lui permirent de réaliser qu’elle se trouvait dans un chariot. Encore allongée, elle perçu la cime d’arbres se détacher d’un ciel noir et menaçant. Elle se trouvait probablement en plein cœur d’une forêt… Mais était-elle déjà loin de Colcourt ? Elle s’appuya sur ses coudes et se redressa doucement, nauséeuse.

— Doucement, petit oiseau, fit Hadrien en se penchant vers elle.

Bien qu’il eût murmuré, Ely se boucha les oreilles comme s’il avait crié. Le Alfing rit et prit soin de parler encore moins fort.

— Je sais, tout est plus intense… Tu t’y habitueras plus vite que tu ne le penses.

Ses yeux verts transperçaient les siens. Les pensées encore embrumées, Ely le dévisagea. Le teint clair, les traits fins... Hadrien était un bel homme, et sa cicatrice impressionnante le rendait plus fascinant encore.

— Je veux rentrer chez moi… dit-elle faiblement.

— Tu n’as rien à faire dans un piètre bourg. Ta place se trouve près des nôtres, près de moi, répondit-il en replaçant une mèche de ses longs cheveux derrière son oreille.

Ely secoua la tête et recula brusquement.

— Je… Je ne suis pas une Alfing…

Hadrien attrapa son poignet et lui adressa un sourire énigmatique.

— Je veille sur toi petit oiseau. Dors.

Ely balbutia quelque chose et un bourdonnement raisonna dans ses oreilles. Faible, elle s’évanouit.

***

Le chant d’un grand-duc la tira de ses songes agités, dans lesquels elle rejouait sans-cesse la découverte du corps de Melia. Il faisait nuit et le chariot était arrêté. Essoufflée par ses cauchemars, elle se força à inspirer doucement et regarda autour d’elle. Personne. Elle se redressa discrètement et vit les cavaliers de la Garde étendus autour d’un feu, assoupis.

La jeune fille n’avait aucune idée de combien de temps s’était écoulé depuis l’attaque, mais elle était animée par une conviction très claire : retourner à Colcourt.

Elle baissa les yeux et réalisa qu’une corde reliait ses mains au chariot. Par chance, le nœud était lâche. Ses ravisseurs comptaient probablement sur son état de torpeur pour ne pas la voir s’échapper, ce qui constituait une parfaite aubaine.

L’orpheline se libéra et bondit hors du chariot. Tout était calme autour d’elle. Les murmures de la forêt s’harmonisaient parfaitement, tissant une berceuse réconfortante à laquelle elle n’avait jamais prêté attention auparavant. Seuls les ronflements et la respiration forte de quelques hommes perturbaient cette mélodie sauvage.

Après s’être assurée qu’aucun soldat ne faisait le guet, elle fila droit dans les fourrés. L’obscurité ne semblait pas la gêner, et elle s’orientait entre les arbres comme si des rayons de lune pouvaient transpercer les nuages pour éclairer son passage. Un cours d’eau ruisselait non loin d’elle. Avec un peu de chance, en le suivant, elle finirait par rejoindre une ville et pourrait entreprendre son voyage de retour.

Soudain, Ely réalisa qu’elle était observée. Elle se figea et balaya les alentours du regard avec la désagréable sensation d’être prise au piège. Tendue, elle recula jusqu’à ce que son dos heurte quelque chose.

— Tu comptes aller où exactement ?

Elle poussa un cri de surprise et se retourna brusquement. Face à elle Logan la fixait, impassible.

— Je rentre chez moi.

— La dernière fois que tu n’en as fait qu’à ta tête, il me semble que les choses se sont plutôt mal terminées pour toi… Et pour l’un de mes hommes.

Piquée au vif, Ely sentit sa gorge se serrer et les larmes lui monter.

— Je suis désolée… souffla-t-elle.

La culpabilité l’envahit et elle se mit à trembler. Quelque chose dans les yeux du soldat changea et il finit par tendre une main vers elle.

— Ely, c’est bien ça ? demanda-t-il avec une pointe de douceur dans la voix.

La jeune fille acquiesça en reniflant. Le caporal lui fit signe de s’approcher et elle finit par tendre sa main vers la sienne, méfiante. Lorsque leurs doigts se touchèrent, elle frissonna et leva les yeux vers lui. Au même instant, il l’attira contre lui et passa une corde autour de ses poignets.

— ­Espèce de…, commença-t-elle en se débattant.

— De quoi ? Tu vas encore me traiter de sadique ? Oui. Ce que tu as vu en cellule avec Reggan, ce n’est rien comparé à ce dont je suis capable.

Il fit un nœud solide et la poussa en direction du campement.

— Où est-ce que vous m’emmenez ?! grogna-t-elle.

— Tu le verras en arrivant.

Malgré les protestations de l’orpheline qui réveillèrent les autres soldats, Logan garda le silence et l’entraina jusqu’à un tronc d’arbre au pied duquel il la força à s’asseoir et finit de la ligoter.

Les sourcils froncés et la mâchoire serrée, Ely se mit à fixer le feu. Suivant, son regard, Logan s’accroupit et lui adressa un sourire défiant.

— N’y pense même pas.

Submergée par la rage, la prisonnière ferma les yeux et une bourrasque violente balaya le campement. Lorsqu’elle les rouvrit, elle vit que les hommes de la Garde s’agitaient pour écraser les braises projetées tout autour d’eux.

Elle lança à son tour un regard provocateur au Caporal, prenant conscience de ce qu’elle venait de faire. Elle avait senti sa colère embrasser le vent, se mêler à lui et être projetée contre le campement. Elle l’avait senti avec la même facilité que si elle avait flanqué un coup de pied dans un tas de paille. Et soudain, perdue dans ces yeux vairons, elle comprit que quelque chose s’agitait en elle, quelque chose qu’elle n’avait jamais ressenti jusqu'à aujourd'hui. 

La Générale et un autre homme se précipitèrent vers elle, et Logan se redressa à leur approche.

— Quelle faction de pouvoir ? demanda la femme tout en toisant Ely.

— Elementar, répondit l’homme. C’est une Elementar.

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