Chapitre 6

10 minutes de lecture

Les mots de Reggan estomaquèrent Ely qui cessa de respirer. Ses pensées commencèrent à s’entrechoquer, lui donnant l’impression que sa tête allait exploser.

A l’étage les bruits de pas cessèrent. Après quelques instants, le rebelle secoua sa chemise déchirée et en sorti quelque chose. La prisonnière n’en revenait pas. Il avait réussi à dérober le trousseau de clés. Il trifouilla la serrure de sa cellule et finit par en sortir.

Vous… Comment avez-vous fait cela ?

Des années de pratiques… Mais je ne voudrais pas t’encourager à prendre de mauvaises habitudes, répondit-il avec une pointe d’ironie.

Il boita jusqu’à elle, attrapa une nouvelle clé et libéra la jeune fille.

Pourquoi vouloir m’aider ? Demanda-t-elle méfiante.

Pour deux choses. La première est que je vais avoir besoin d’aide pour grimper ces fichus escaliers… Comme tu peux le voir, je suis assez estropié.

Ely regarda l’homme de haut en bas. Appuyé contre la porte de la cellule, il était incapable de se tenir droit. Il devait avoir plusieurs côtes et une cheville cassée. Ses lèvres sèches et craquelées indiquaient qu’il avait bu suffisamment d’eau pour être maintenu en vie, mais certainement pas pour étancher sa soif. Enfin, vu l’odeur qui se dégageait de lui, le rebelle avait dû traité avec encore moins de considération qu’un animal infecté par la galle.

Et la deuxième ? reprit-elle.

Parce que comme je te l’ai dit, tu auras peut-être une chance de survivre, si tu fuis.

La jeune fille resta immobile, sidérée par les propos du prisonnier.

Petite, tu comprendras un jour qu’il n’y a qu’un seul choix qui soit bel et bien réel. Tous les autres ne sont illusion. C’est simple : vivre, ou périr.

Ely fronça les sourcils et se mordit l’intérieur de la joue.

Une fois dehors, comment allez-vous faire ?

Ne te préoccupe pas de moi, mon choix est déjà fait. Il s'agirait de faire le tiens désormais.

Pour seule réponse, Ely pris le bras de Reggan et le passa autour de ses épaules. L’homme grimaça mais serra les dents pour retenir un grognement. Ely l’imita et força sur sa petite stature pour l’entrainer avec elle dans les escaliers. Après quelques minutes pénibles, ils finirent par pénétrer dans un couloir, vide.

Où sont-ils tous parti ? souffla la fugitive.

Avance.

Ely obéit, une boule au ventre.

Vous savez ce qu’il se passe dehors, n’est-ce pas ?

Je sais seulement à quoi cela ressemblera lorsque cela sera terminé.

Quoi ? Ce sont les rebelles qui…

Ne me demande pas « qui », la coupa Reggan. Mais plutôt « quoi ». Ce que j’ai vu dans ces villages n’avait rien d’un dessein humain…

La jeune fille lui lança un regard, incrédule.

Je dois retrouver ma famille… insista-t-elle.

Le rebelle enleva son bras des épaules d’Ely et poussa une porte à côté d’eux. Il se retrouvèrent dans une petite pièce qui devait servir d’officine au fond de laquelle se trouvait une fenêtre entrouverte.

Parfait… marmonna Reggan qui se mit à fouiller pour trouver de quoi panser quelques-unes de ses blessures.

Il saisit au passage une bouteille dans laquelle croupissait le fond d’un liquide douteux qu’il passa sous ses narines avant d’avaler cul sec.

Pressée de s'évader, Ely s’apprêtait à aider le rebelle lorsqu’il posa sa main rugueuse sur son épaule endolorie.

Je n'ai plus besoin de toi. Déguerpis de là maintenant.

Et vous ?

Je dois encore récupérer mes effets personnels.

La jeune fille marqua un court silence, hésitante.

Je crois qu’ils sont dans l’armurerie.

Reggan lui adressa un semblant de sourire, reconnaissant. Puis soudainement, il retint Ely et la dévisagea quelques instants.

Q-Quoi ? balbutia-t-elle.

J'ai cru que... non, rien. Petite, lorsque tu vivras tes heures les plus sombres, n’oublie pas de faire le bon choix.

Confuse, Ely hocha la tête et s’approcha de la fenêtre. Elle adressa un dernier regard au rebelle et s’échappa du poste de garde.

Alors qu’elle s’apprêtait à s’élancer vers l’auberge, la scène qui se dessina sous ses yeux la figea d’effroi. Des corps gisaient sur le sol, éventrés. Un peu plus loin, des chaumières consumées par les flammes étaient en train de s’écrouler. Les cris qui s’en échappaient laissaient deviner que des villageois y étaient pris au piège, condamnés à une mort atroce. Juste derrière, dans le dédale de ruelles, l’écho de hurlements glaçants mêlés à d’insupportables sifflements se faufila jusqu’à la jeune fille, paralysée par la peur.

Persuadée d’être prisonnière d’un mauvais rêve, elle secoua la tête et planta ses ongles dans ses paumes de main en les serrant aussi fort qu’elle le pu.

Fébriles, ses jambes chancelèrent. Tentant de maintenir son équilibre, Ely glissa sur quelque chose et atterrit dans une mare de sang qui lui éclaboussa au visage. Malgré elle, elle poussa un cri et se mit à respirer bien trop vite. Soudain, quelque chose l’attrapa et la tira en arrière. En une fraction de seconde, Ely se retrouva à nouveau clouée au sol, planquée sous le plancher d’un chariot. A ses côtés, le soldat aux yeux vairons lui fit doucement signe de garder le silence.

Les sifflements se rapprochèrent d’eux, ponctués de vrombissement sourds. L’air se mit à empester l’odeur du pourri mêlée à celle du calciné, soulevant le cœur de la jeune fille. En tournant discrètement la tête, elle perçut une grande silhouette sombre et désarticulée déambuler près du chariot. De son visage émacié, elle ne perçu que deux globes aussi flamboyants que du carmin. Sa peau avait la couleur de la cendre et l’aspect du parchemin froissé. Au bout de ses membres supérieurs se trouvaient de longues griffes effilées, s’entrechoquant au rythme de ses pas dans un bruit grinçant.

L’alcool. Elle devait encore se trouver en proie aux effets de l’alcool. Tout cela n’était qu’illusion, ça ne pouvait pas exister. Sans qu’elle ne puisse le contrôler, les joues de la jeune fille s’inondèrent de larmes.

Logan glissa sa main sous son menton et la força à le regarder à nouveau.

— ­Ne bouge pas, souffla-t-il.

De la fumée commença petit à petit à s’insinuer entre les planches du chariot et des craquellements attirèrent leur attention. Une bourrasque avait probablement soulevé quelques braises jusqu’à eux, et au-dessus de leurs têtes, les marchandises recouvertes d’une toile en jute avaient commencé à prendre feu.

La gorge brûlante, Ely ne put se retenir de tousser. Réalisant qu’elle venait probablement de trahir leur position, elle plaqua ses mains contre sa bouche mais il était trop tard. Brutalement, le chariot se souleva et fut projeté à quelques mètres de là. Sous la gueule béante de la créature, la jeune fille hurla.

D’un geste rapide, Logan dégaina son arme et la planta dans la gueule du monstre. Une substance visqueuse s’échappa de sa carcasse décharnée et elle s’écroula sur eux.

— Il faut partir d’ici… grogna le soldat en repoussant la dépouille sur le côté.

Ely s’empressa de se relever à son tour, choquée.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? C’est quoi ces … ces monstres ?!

— ­Tu crois vraiment que c’est le moment de poser des questions ? la coupa Logan, agacé.

La jeune fille poussa un soupir de frustration et lui tourna le dos. Elle réfléchit un instant à l’itinéraire qui la menait le plus rapidement jusqu’à l’auberge et rassembla tout son courage avant de faire un pas en avant.

— Tu comptes aller où comme ça ?

— Je dois retrouver ma famille.

— Non.

Ely fit volteface et foudroya le jeune homme du regard.

— Quoi ?

— Seule et désarmée ? Tu n’y arriveras pas.

— Bien sûr que si !

— Non. A peine le pied posé dehors tu as failli finir déchiquetée. Si je n’avais pas été là tu aurais fini par terre, tripes à l’air !

Elle eut un haut le cœur et l’envie de gifler le soldat lui traversa l’esprit.

— Je ne t’ai pas demandé de me sauver !

— Ton air de petit gibier apeuré s’en est chargé…

Délivrant un flot d’insultes à mi-voix, Ely ignora le soldat et se mit à courir.

— C’est pas vrai… pesta Logan, surpris par la détermination de la villageoise.

Il contempla son épée, brisée, et la jeta au sol.

Avec le vent, les incendies s’étaient répandus et de nombreuses habitations brûlaient au cœur de Colcourt. Dans les rues voisines, elle vit des groupes de villageois et de soldats courir, paniqués. Elle réalisa qu’elle allait à contre sens, et progressait probablement droit vers le danger. Mais qu’importe. Son instinct lui hurlait de s’y rendre.

Enfin, la bâtisse se dressa devant ses yeux. Comme d’autres habitations, son toit avait commencé à brûler. Ely resta quelques instants à distance, espérant voir Dan et sa mère sortir, mais en vain. Peut-être qu’ils étaient déjà partis… Ou peut-être qu’ils étaient coincés à l’intérieur.

Tout à coup, de nouveaux sifflements raisonnèrent dans la rue et des ombres terrifiantes se détachèrent près de son foyer. L’orpheline jura et se faufila dans une impasse. Plaquée contre le mur, elle retint son souffle et se surpris à prier. Elle ne voulait pas mourir. Pas comme ça. maintenant.

— Qu’est-ce que tu fiches ici ?! chuchota une voix derrière elle.

Surprise, Ely bondit et se retrouva face à deux hommes de la Garde. Hadrien et Melkar. Ce dernier attrapa Ely par le bras et la força à se rapprocher.

— Les civils sont évacués au Temple. Dès que la voie est libre, tu files de là !

— Je ne peux pas ! protesta Ely. Ma famille est peut-être encore…

— C’est le blondinet que tu cherches ? Je l’ai vu partir avec les brigadiers.

Dan. Ely poussa un soupir de soulagement.

— Est-ce qu’il était avec ma mère ?

Melkar se retourna vers Hadrien et lui lança un air interrogateur. Le jeune magicien secoua la tête et afficha un air désolé. De nouveau, le cœur de la jeune fille se serra.

— Tu dois partir, c’est trop dangereux pour toi de rester là.

— Taisez-vous ! ordonna Melkar. Quelqu’un approche…

La jeune fille recula et le Alfing la fit passer derrière lui.

— Nom d’un cul de jatte né d’une ribaude et d’un coquebert ! Caporal, c’est bien toi ?

— La ferme, Melkar.

Le soldat se glissa dans l’impasse et ne manqua pas de fusiller la jeune fille du regard. Heureux de le retrouver, son acolyte lui flanqua une lourde claque dans le dos.

— Quelle est la situation ? murmura Logan.

— Au sud du village, c’est un véritable carnage. Le Général a posté les hommes de sorte à retenir ces chiens de l’Enfer le temps que les brigadiers planquent un maximum de villageois au Nord, dans le Temple. Avec ces remparts, on est vraiment mal barrés…

— Qu’en est-il de votre position ?

— Il ne reste plus grand monde, mais une bonne dizaine de créatures rôdent dans le quartier.

Logan poussa un soupir. Sortir de là vivant ne serait pas une mince affaire, et prendre le temps d’établir une tactique de combat était un luxe qu’ils ne pouvaient s’offrir.

— C’est quoi ces trucs ? finit-il par lâcher.

— Oh, donc maintenant on a le droit de poser des questions ? lâcha Ely.

— Tiens ta langue ou je te ferai taire moi-même, péquenaude !

L’orpheline croisa les bras sur sa poitrine et écouta Melkar répondre quelque chose de misogyne concernant un croisement entre le Général dans ses humeurs périodiques et le corps défraichi d’une vieille maquerelle croisée dans un bordel.

— Des Adustes, intervint Hadrien. Je crois que ce sont des Adustes…

Les deux autres hommes le dévisagèrent un court instant et le sang d’Ely se glaça.

— Non, c’est impossible, déclara Logan. Les Adustes ne peuvent survivre en dehors du Nebel. Et quand bien même, qu’est-ce qu’ils ficheraient là ?

— Je n’en sais rien. Je n’ai jamais ressenti une telle énergie, aussi sombre et destructrice…

Comme pour appuyer le discours du magicien, un vrombissement retentit à quelques pas et quelqu’un poussa un cri d’agonie.

— Qu’est-ce qu’on fait, alors ? s’impatienta Melkar.

— On se replie, répondit Logan.

— Et ma mère ? insista Ely.

— J’ai dit, on se replie !

— Tu n’as plus d’arme ? La mienne ne suffira pas… observa le guerrier au catogan.

— Non, elle est fichue à cause d’une petite sotte qui n’a pas été fichue de se planquer correctement !

Ely se mordit la lèvre jusqu’au sang pour maîtriser la pulsion de violence qui brûla ses veines.

— Hadrien, donne-moi la tienne, repris le soldat aux yeux vairons.

Surpris, le jeune homme haussa les sourcils.

— De quoi tu parles, Caporal ?

— Sous ton manteau, dans le sac que tu planques.

— Je ne planque pas de…

Logan s’impatienta et saisit Hadrien par le col. Apeurée par cette violence, Ely s’éloigna et recula vers la sortie de l’impasse. Après quelques bousculades, une besace fut projetée aux pieds de la jeune fille.

— Tu t’en prends à moi pour ça ? s’indigna Hadrien. Ce sont les affaires de Reggan, le Général m’a demandé de…

— Comme si j’allais te croire, Alfing.

— Tes crises de paranoïa sont insupportables, Caporal !

— Arrêtez-moi ce merdier, tout de suite ! ordonna Melkar en séparant les deux hommes.

Tandis que la querelle se poursuivait, Ely se retourna jeta un œil vers l’auberge. Elle devait agir. Maintenant. Elle ramassa la besace et reconnu la forme du poignard à l’intérieur. Malgré une pensée pour le rebelle resté à l’armurerie, elle saisit sa chance et fila droit vers la bâtisse.

— Bien, bien, bien… On est dedans jusqu’au cou… grogna Melkar après avoir finalement réussit à calmer ses compagnons d’arme.

Hadrien tourna la tête et s’agita lorsqu’il remarqua que la besace n’était plus là où elle était tombée. Logan suivit son regard et jura en frappant le mur du plat de la main.

— Le poignard ! Elle a volé le poignard ! s’écria le magicien.

Melkar lui fit sèchement signe de se taire.

— Hadrien… Dis-moi que cette gamine n’est pas en train de se diriger droit sur une baraque en flamme avec de la poudre explosive sur elle.

Le jeune magicien lui lança un regard interdit. Le tube de parchemin et de poudre était bel et bien fourré au fond du sac, avec le poignard.

— Fantastique ! murmura Melkar. Courir après une écervelée prête à exploser au milieu d’une rue grouillant d’Adustes ou je ne sais quoi… Vous n’imaginez pas toute la gnaule que je vais m’enfiler après ça !

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Laukeat ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0