CHAPITRE 5

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Les flammes des torches accrochées aux murs vacillèrent lorsqu’un courant d’air s’engouffra dans le poste de garde. Plutôt petite, la bâtisse se composait des quartiers de la Garnison, d'un cachot et d'une armurerie. Celle-ci était poussiéreuse et en désordre. A dire vrai, les soldats de Colcourt n’avaient probablement pas manié la plupart de ces armes depuis des années.

Les effets de l’alcool se mêlaient insidieusement à ceux de la fatigue et de la panique. Concentrée sur le fait de retenir un haut le cœur, Ely écoutait à peine la conversation animée que menaient ses geôliers avec le Général Grail. Celle-ci semblait furieuse, scandalisée d'être dérangée pour de telles futilités. Presque vexée d'être qualifiée de "futilité", la jeune fille baleya la pièce du regard à la recherche d'un moyen de s’échapper, ne serait-ce qu'au travers de la moindre petite brèche.

Son attention fut finalement captée par un objet qui se trouvait sur la table centrale. Une arme telle qu’elle n’en avait jamais vue. Un poignard mêlant l’acier à de la pierre noire, brillante, à l’aspect particulièrement tranchant. Un soldat s'en saisit et l’examina à la lumière des flammes. Lorsqu’elle vit la cicatrice qui barrait son visage, la jeune fille reconnue qu’il s’agissait de l’un des Alfings. Ses iris verts s'accrodaient parfaitement aux reflets caressant la surface de la pierre.

- C’est l’arme de Reggan ? demanda le soldat au catogan assit un peu plus loin sur un tabouret bancal.

Le Alfing acquiesça, distrait.

- Qu’est-ce que tu as avec ça ? Tu passes ton temps à l’observer sous toutes les coutures…

- L’esthétique, Melkar. J’apprécie poser mon regard sur ce qui est beau, répondit le Alfing en levant les yeux vers Ely.

Surprise et gênée, la jeune fille détourna le regard.

- En revanche, ça je ne sais pas ce que c’est… poursuivit le jeune homme.

Discrètement, Ely remarqua que Melkar tenait précautionneusement deux sortes de tube en parchemin.

- Poudre de soufre, salpêtre et charbon… c’est ce que les rebelles qui ont attaqué Louvers ont utilisé pour faire sauter le pont. Si tu y mets le feu, tu as intérêt à galoper aussi vite qu'un morpion sur l'arrière train d'une catin, crois-moi !

Ely ne put en entendre plus. Secouée par l’un des hommes qui broyait son bras, elle fut brusquement ramenée au sort qui l’attendait.

- Sauf votre respect mon Général, toute menace à l’autorité mérite d’être punie.

- Ça, une menace ? répondit la femme en désignant Ely d’un coup de tête.

- Ni vous ni moi êtes au-dessus des lois de notre Roi… Argumenta l’homme de la Garnison.

Le Général soupira, atterrée. Elle fit un signe à Melkar qui se leva et s’approcha d’eux.

- Tu as compris gamine ? Tu vas rester un moment en cellule… Et dès qu’ils auront terminé de s’occuper du rebelle, je viendrai personnellement m’occuper de toi, souffla l’homme de la Garnison à l’oreille de sa prisonnière.

A nouveau, Ely eut la nausée. Pour seule réponse, elle lança un regard défiant à l’homme et se laissa entrainer par Melkar hors de l’armurerie.

- Quel dommage de mettre un si petit oiseau en cage… dit le Alfing avant que la porte ne se referme derrière eux.

- On dirait que tu les as sacrément énervés ces deux-là… dit Melkar en guidant Ely dans l’escalier qui menait au sous-sol.

A chaque marche qu’elle descendait, la jeune fille sentait son cœur s’emballer un peu plus. Ils arrivèrent dans un couloir sombre. De part et d’autre se dressaient quelques cellules vides, exceptées une. Au centre de celle-ci se tenait le rebelle, à genoux, le visage tuméfié. Le soldat aux yeux vairons tournait autour de lui comme un fauve qui s’apprête à dévorer sa proie. Un morceau de tissu sale entre les mains, il essuyait ses poings maculés de son propre sang et de celui de son prisonnier. Melkar ouvrit une cellule un peu plus loin et poussa Ely à l’intérieur. Le grincement de la serrure métallique fit sursauter le jeune guerrier qui prit conscience qu’il n’était plus seul.

- C’est quoi ça ? demanda-t-il froidement en désignant Ely du doigt.

- De quoi te tenir compagnie, répondit ironiquement Melkar.

- Je ne veux pas être dérangé. Jette-moi ça dehors… Marmonna-t-il.

Ely détestait la violence glaçante qui se dégageait de cet homme. Encore désinhibée, elle s’accrocha aux barreaux de sa cellule et pris une grande inspiration, comme si elle rassemblait tout le courage ou l’irresponsabilité dont elle était capable.

- « Ça » se trouve juste là. Elle aussi préfèrerait se trouver n’importe où plutôt qu’ici, espèce de… de sadique ! lâcha-t-elle.

Le soldat planta ses yeux dans les siens et un sourire inquiétant se dessina sur ses lèvres. Instinctivement, Ely fit un pas en arrière.

- Melkar, donne-moi les clés que je m’occupe de « ça ».

- Logan, ça suffit. Fais ce que tu as à faire. Quant à toi, dit-il en s’adressant à la jeune fille, si tu ne veux pas aggraver ton cas tu ferais mieux de te calmer, ordonna Melkar.

Ely poussa un soupir exaspéré. Au même instant, un hurlement retentit à l’extérieur.

- Qu’est-ce qu’il se passe encore ? repris le guerrier en tendant l’oreille.

Logan haussa les épaules.

- Je vais voir ce qu’il se passe et je t’envoie Hadrien. Vu la tête que Reggan tire, il ne devrait pas tarder à craquer.

- Soit. Melkar ?

- Hmmm ?

- Les clés. Je ne compte pas passer ma nuit à attendre que tu reviennes.

Le guerrier au catogan fronça les sourcils et lança un regard inquiet en direction d’Ely. Celle-ci le supplia silencieusement de ne pas la laisser seule avec ce tortionnaire, mais en vain.

- Pas de conneries Logan. Concentre-toi sur Reggan... dit-il d’un ton grave tout en lui tendant le trousseau.

Le soldat aux yeux vairons lui adressa un sourire ostensiblement provocateur. Il fit tourner les clés autour de son doigt puis les accrocha à sa ceinture. Rapportant son attention sur le rebelle, il lui assena un violent coup de poing dans le ventre. Sans un bruit, l’homme s’écroula au sol. Cette fois, la jeune fille ne put réprimer la bile qui brûlait son œsophage. Essuyant ses larmes et sa bouche d’un revers de manche, elle s’assit contre le mur au fond de sa cellule et tenta de se faire aussi petite que possible.

De longues minutes s’écoulèrent avant que le Alfing ne descende à son tour. Sa démarche était fluide, élégante. Chacun de ses gestes semblait ponctué de grâce et de légèreté, contrastant nettement avec l’ambiance pesante qui flottait dans le sous-sol.

Sans un mot, Logan s’écarta du captif et laissa sa place à Hadrien. Paisiblement, il se positionna devant le rebelle et le força à relever la tête. Au moment où le Alfing déposa délicatement ses mains sur les tempes du prisonnier, celui-ci se mit à trembler. Hadrien prit une inspiration bruyante et ferma les yeux. Après quelques secondes, Reggan devint pâle et crispa sa mâchoire. Il poussa de petits gémissements, qui laissèrent peu à peu place à des cris terrifiants.

Témoin de ce spectacle insoutenable, Ely serra ses genoux contre sa poitrine, y enfoui son visage et plaqua ses mains contre ses oreilles.

Soudain, Hadrien expira et relâcha le visage du rebelle.

- Alors ? demanda Logan qui s’était adossé contre un mur.

- Ses barrières mentales sont étonnamment solides, répondit Hadrien.

Il pencha doucement la tête et examina Reggan quelques instants. A nouveau, il posa ses doigts contre ses tempes et le captif recommença à gémir.

Ely pressa les paumes de ses mains plus fort. Elle aurait voulu que tout s’arrête, maintenant.

- Cela ne sert à rien, déclara Logan. Je te dis depuis le début qu’il est protégé. Je ne comprends pas pourquoi tu persistes…

Le Alfing relâcha à nouveau sa prise et se racla doucement la gorge.

- Caporal, je suis l’un des plus puissants inflecteurs de songes du royaume… qui que soit le petit mage qui lui ait construit une armure psychique, je compte bien lui envoyer un message clair en faisant sombrer cette vermine dans la folie...

Le soldat aux yeux vairons s’apprêtait à répliquer lorsque de nouveaux hurlements retentirent à l’extérieur. Des sifflements aïgus étranges se mêlèrent à eux, conférant une allure réellement inquiétante quant à la tournure des festivités. Les hommes de la Garde échangèrent un regard méfiant et Logan dégaina son épée.

Ely se releva et un frisson parcouru sa nuque. Les effets de l’ivresses commençaient à se dissiper et elle réalisa que tous ses sens étaient en alerte.

En haut des escaliers, une porte s’ouvrit et quelqu’un ordonna aux jeunes hommes de remonter immédiatement.

Tandis que le soldat aux yeux vairons refermait la cellule du rebelle, Ely s’approcha de la porte de la sienne.

- Qu’est-ce qu’il se passe dehors ? demanda-t-elle timidement.

- Je n’en sais rien. Répondit-il froidement.

- Vous allez nous laisser là ?

- Pourquoi est-ce que je ferais le contraire ?

Ely jura et regarda le jeune homme monter en trombe. Sa respiration s’accéléra et elle eut immédiatement l’intuition que quelque chose de grave était en train de se produire. Après avoir fait les cent pas, elle se jeta sur la porte de sa cage et se mit à la secouer nerveusement.

Les minutes défilèrent et les cris s’amplifièrent encore. A l’étage, les hommes martelaient le plancher au pas de course. Certains d’entre eux criaient des ordres presque inaudibles, que la jeune fille tenta de saisir.

- Ils parlent de riposte… Dit-elle à voix haute.

- Ton village est attaqué, répondit placidement le prisonnier.

- Attaqué ? Répéta Ely horrifiée.

Un mot du Général lorsqu'elle décrivait ce qui s'était produit dans les villages voisins lui revint en mémoire. « Massacre ». De toutes ses forces, la jeune fille lança un coup de pieds sur la serrure qui ne céda pas. Elle devait retrouver sa famille, maintenant.

- Garde ton énergie petite. Tu vas en avoir besoin pour fuir.

Le visage couvert de sang séché et de bleus, le rebelle se redressa lentement. Il semblait exténué.

- C’est vous qui êtes responsable de ce qu’il se passe dehors ? demanda Ely d’une voix tremblante.

- Non.

- Est-ce que… Est-ce que les rebelles sont en train d’attaquer Colcourt ?

- Non… répondit-il en détournant les yeux.

Sa voix était faible et rauque.

- Écoute-moi, je vais te faire sortir d’ici. Mais une fois là-haut, je ne pourrai plus rien pour toi. Si tu veux vivre, tu devras courir.

- Mon frère et ma mère sont…

- Probablement déjà morts.

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