Chapitre 4

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- Ikha, sérieusement, sers-moi !

- Non.

- Ikah, je suis sobre.

- Pas à moi.

- Personne n’en saura rien !

- Ely, je t’ai déjà servi deux chopes en douce !

La jeune fille grommela quelque chose et appuya ses coudes sur le comptoir de la taverne, se tenant le visage d’un air las.

- Que dirait ta mère si elle te voyait réclamer de la cervoise comme une pauvre ivrogne ?

- Aucune idée. Mais si tu sais où se trouve ma vraie mère, j’irai le lui demander volontiers ! répondit Ely en frappant le bois du plat de sa main.

- Hé ! J’ai terminé de poncer cette planche la semaine dernière, bas les pattes !

Vexée, Ely s’exécuta. Elle secoua sa main, ayant heurté le comptoir avec plus de force que ce qu’elle ne l’avait prévu. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, Ikah lui lança un regard amusé.

- Ah, gamine… Ressasser le passé n’a jamais réussi à personne tu sais. Regarde le vieux Tino… Tu veux finir comme lui ?

Ely regarda en direction du coup de tête que lui fit le tavernier et remarqua un vieillard hoqueter avant de s’écrouler lamentablement sur sa table. Elle fit une grimace et jeta à nouveau un œil à Ikah. L’homme hocha la tête et sa grosse barbe noire remua lorsqu’il se mit à sourire. Sans prévenir, il flanqua une grosse claque sur l’épaule de la jeune fille.

- Ouch ! Espèce de barbare ! grogna-t-elle.

- Allez, hors de ma vue ! dit-il avant de s’éloigner vers ses autres clients.

Ely obtempéra mais attrapa discrètement une dernière chope laissée sans surveillance un peu plus loin. En réalité, elle détestait la cervoise. C’était bien trop amère à son goût et elle sentait son ventre gonfler un peu plus à chaque gorgée. Mais elle avait observé de nombreux hommes noyer leurs tracas dans la boisson. Si cela avait marché pour eux, alors pourquoi pas pour elle ? Elle plongea ses lèvres dans sa choppe et avala le liquide d’une traite.

Dehors, l’atmosphère était pesante. Les villageois riaient, mais jamais à gorge déployée. D’aussi loin qu’elle se souvienne, aucun Equinoxe n’avait été fêté dans une telle ambiance. Quelques hommes de la milice se faufilèrent dans la foule en direction du poste de garde. Sur leur passage, les rumeurs d’exécution du rebelle fusèrent à nouveau. Étrangère à cette excitation morbide, Ely se mordit l’intérieur de la joue. Elle se surpris même à prier pour que les hommes de la Garde déguerpisse de Colcourt aussi vite que possible, et que le village retrouve un semblant de normalité.

Maladroitement, elle s’approcha de l’un des murs de la taverne et s’y appuya en poussant un long soupir. Elle ferma les yeux et attendit que l’alcool atténue l’angoisse qui parasitait son esprit. Jusqu’ici, cela ne fonctionnait absolument pas. Elle aurait peut-être encore besoin d’un verre, ou deux…

- Je peux savoir ce que tu fais ?

La voix de son frère la fit sursauter et elle rouvrit brusquement les yeux. Le vertige qui la saisit la fit tituber et elle laissa tomber sa chope. Dan la ramassa dans l’herbe mouillée, et toisa sa sœur d’un air sévère.

- Vraiment ?

- Oh, tu crois que je ne sais pas que tu en bois toi aussi ? protesta Ely en croisant les bras.

- Peut-être, mais est-ce que tu m’as déjà vu dans un état pareil ? rétorqua le jeune homme.

Sa sœur se contenta de hausser les épaules.

- Ely je t’ai cherché toute la journée.

- Je suis partie tôt j’avais du travail à faire sur la fresque et…

- Tu mens, je suis allé au Temple et Chyro a dit que tu n’étais pas venue. Où est-ce que tu étais ?

- Lâche-moi Dan ! J’ai fait toutes mes corvées à l’auberge cette fois et…

- Je me fiche de tes corvées ! Qu’est-ce que tu as fait de ta journée ?

Ely voulu répondre mais en réalité elle en était incapable. Il lui semblait avoir erré des heures entre les ruelles et ses pensées. Elle fondit en larmes et, touché, Dan la prit dans ses bras.

- C’est à cause de ce que ma mère t’a dit hier soir ? finit-il par demander. Elle m’en a parlé ce matin.

La jeune fille hocha la tête, sans être vraiment certaine que ce que lui ait révélé Melia soit la seule raison de son état.

- Qu’est-ce que je faisais avec l’un d’eux Dan ? sanglota-t-elle. Et cet homme, qui était-ce pour moi ?

- Je ne sais pas… Je n’en ai aucune idée… Tout ce que je sais c’est que grâce à lui, j’ai une petite sœur.

Les paroles de Dan réchauffèrent le cœur de la jeune fille qui se pressa contre son torse.

- Il y a tellement de choses qui se bousculent dans ma tête…murmura-t-elle.

Dan pris le visage de sa sœur entre ses mains et déposa un baiser sur son front.

- S’il y a des réponses à chercher, je t’aiderais à les trouver. D’accord ? Mais pas ce soir… Pour le moment, tu vas me faire le plaisir de décuver.

Ely esquissa un sourire et essuya ses yeux d’un revers de main.

- Et plus de cervoise. Pas sans moi ! fit Dan d’un air faussement autoritaire en pointant son index vers sa sœur.

La jeune fille rit et étreint une nouvelle fois son frère

- Roh ! T’es aussi collante qu’un seau de sève quand tu t’y mets. Viens, tu ferais mieux de manger quelque chose…

Ely prit la main que le jeune homme lui tendait et se laissa entraîner sur la grande place, sur laquelle la foule se pressait autour d’un feu. Les flammes qui léchaient le bois offraient un son crépitant réconfortant, et des volutes de fumées s’élevaient élégamment vers le ciel. La jeune fille aurait adoré y voir quelques étoiles. Mais d’épais nuages semblaient encore peser sur le village. Dans un rituel parfaitement exécuté, quelques personnes jetaient des offrandes sur le tapis de cendres et répétaient quelques prières en nouvelle langue. La Garnison, elle, se contenait de surveiller les villageois qui avaient eux-mêmes gardaient un œil suspicieux sur les faits et gestes de chacun.

- Ça ne rime à rien. Pourquoi maintenir une célébration qui ne peut être vraiment… Célébrée ?

- Parce qu’aucun homme n’a le pouvoir de bafouer de telles traditions. J’imagine que les Dieux en seraient… offensés ! fit Dan en appuyant ses mots d’un geste théâtral.

Ely pouffa.

- Si tu me promets de rester ici, je te ramène une Valka.

L’idée de mordre dans un petit pain aux noisettes et à la cannelle fit saliver la jeune fille et son estomac fit un bruit curieux, presque supplicateur.

- Par les Dieux Dan… Mon royaume pour une Valka !

- Tu n’as pas de royaume Ely.

- Bien sûr que si. C’est juste que personne ne le sait… dit-elle en jetant sa natte par-dessus son épaule d’un air faussement supérieur.

Dan rit et lui ébouriffa les cheveux avant de se lever.

- Ne bouge pas. Compris ?

Ely lui adressa un clin d’œil et balaya la place du regard. D’habitude, des musiciens jouaient de tout un tas de percussions et les villageois dansaient à leurs côtés. Ce soir, tout était bien trop différent, trop oppressant.

Un cri attira son attention et elle vit un peu plus loin un soldat de la Garnison prendre un petit garçon par le col de sa tunique pour le jeter à terre. Elle se redressa brusquement et tenta d’ignorer le vertige qui fit vaciller le monde autour d’elle. Un second soldat rejoint son acolyte, tenant fermement une petite fille d’une main et une bourse de l’autre. Une femme se précipita vers eux, bouleversé. Ely reconnu immédiatement Caitlyn, la blanchisseuse de Colcourt.

- Je vous en prie ce ne sont que des enfants ! Ils n’ont pas conscience de…

- Conscience de quoi ? Ce morveux savait parfaitement ce qu’il faisait quand il a essayé d’attraper ça ! aboya l’un des soldats en agitant la bourse sous le nez de la mère paniquée. C’est toi qui leur as demandé de faire ça hein ? Tu éduques tes gamins comme des voleurs ?

- Non, bien sûr que non ! protesta Caitlyn.

Le soldat la gifla d’un revers de main, sous le regard apeuré des deux enfants dont les yeux se remplirent de larmes.

- Hé ! Vous !

Les mots sortirent de la bouche d’Ely sans qu’elle ne puisse les retenir. D’un pas décidé, elle s’approcha des soldats et se planta devant eux, les poings serrés et le torse bombé.

- Vous ne trouvez pas trop facile de vous en prendre à plus faible que vous ? Sans vos accoutrements d’imposteurs, est-ce que vous oseriez faire la même chose ? explosa-t-elle.

La partie encore clairvoyante de son esprit savait qu’elle venait de se mettre dans de sales draps. Mais il était trop tard pour reculer. Autour d’eux, le silence s’était installé et les quelques témoins de la scène observaient Ely, bouche bée.

La jeune fille croisa le regard de Caitlyn, qui lui murmura quelque chose qu’elle ne comprit pas, mais tant pis. Elle serra les poings plus fort. Le premier ne répondit rien, interdit. Le second se mit à rire, d’abord doucement, puis fort. Bien trop fort.

- Tiens donc... Encore toi ? dit-il en lâchant la petite fille et en s’approchant d’Ely.

Celle-ci réalisa qu’elle s’était déjà confrontée à cet homme, quelques semaines plus tôt. Certes bien moins éméchée, elle avait tout de même manifesté un certain mécontentement lorsque le soldat fait tomber l’étalage d’un fermier.

- Qu’est-ce que tu cherches à la fin ? Une correction ?

Elle détesta le ton qu’il employa et le regard qu’il lui adressa en prononçant ces mots. Avant qu’elle ne puisse répliquer, il fit signe à l’autre soldat de l’attraper.

- Si tu veux payer à la place de ces merdeux je n’y vois pas d’inconvénient… Mais pour toi cela coûtera plus cher.

Fier du petit pouvoir dont il pouvait abuser, il se mit face à Ely, immobilisée, les bras coincés dans le dos. Elle tenta de se débattre mais en vain. Le visage à quelques centimètres de celui du soldat et de son sourire indécent, elle crispa la mâchoire et une simple pensée traversa son esprit. « foutu pour foutu… ». Elle redressa légèrement le menton et pris une courte inspiration. Soudain, elle lui assena un énorme coup de tête.

Celui-ci recula et se pinça le nez en jurant.

- Petite garce ! Amène-moi ça au poste de garde ! Qu’ils lui fassent subir le même sort qu’au rebelle ! beugla-t-il à l’autre homme.

Le rebelle. Ely frémit mais cette fois elle ne laissa rien transparaître. La tête haute, elle ignora le sang qui se mit à couler sur ses lèvres. Emportée vers les cachots de Colcourt où elle s’apprêtait à passer un sale quart d’heure, elle jeta un dernier regard par-dessus son épaule. En voyant Dan sidéré, un immense sentiment de culpabilité l’envahit. Pour la première fois sans doute, elle n’avait pas tenu sa promesse.

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