Chapitre 3

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Enfermés depuis plusieurs heures dans la cuisine de l’auberge, Melia, Dan et Ely étaient assis autour d’une table dans une atmosphère pesante. Dehors, le village était plongé dans l’obscurité et une fine pluie avait commencé à tomber. Un courant d’air fit vaciller les flammes des lampes à huile qui éclairaient faiblement la pièce, donnant aux ombres une allure inquiétante.

La jeune fille bailla bruyamment et s’affala sur la table, les paupières lourdes, jouant avec les quelques miettes qui s’accrochaient à la pulpe de son doigt.

- Je te rappelle qu’une fois cette folie terminée, tu as des corvées à rattraper.

Le ton ferme qu’avait employé Melia réveilla Ely qui se redressa aussitôt et se frotta l’arrière de la tête, gênée. Au-dessus de leurs têtes, le plancher grinça et des voix retentirent. L’une d’elle semblait protester mais cela ne dura qu’une minute.

- Pourquoi est-ce si long ? Ce n’est pas comme si l’auberge était remplie… pesta l’aubergiste en poussant un long soupir.

- Ils ne devraient plus tarder à venir nous chercher, dit Dan en soupirant à son tour.

En les observant, Ely ne put s’empêcher de noter une nouvelle fois à quel point mère et fils se ressemblaient. Les mêmes cheveux, les mêmes yeux, les mêmes mimiques… Malgré les marques d’âge et de fatigue sur son visage, Melia était une femme magnifique.

Celle-ci se leva de sa chaise et se mit à faire les cent pas. Elle essuya son front moite d’un revers de main, arrangea les quelques boucles blondes qui s’étaient échappées du foulard qui retenait ses cheveux longs et croisa les bras sur sa poitrine généreuse. Finalement, pour la énième fois, elle attrapa un torchon et frotta frénétiquement son plan de travail.

Ely se frotta le visage et s’étira. Une grimace se dessina sur son visage lorsque les muscles endoloris de son dos lui rappelèrent sa chute peu glorieuse. En la voyant, Dan ne put s’empêcher de pouffer. Elle lui tira la langue et se leva à son tour pour s’approcher de la fenêtre.

- On dirait que les pensionnaires sont entrain de ficher le camp… dit-elle en observant les voyageurs enfiler leurs manteaux à la va vite.

- Ils les ont mis dehors ? demanda Melia qui observait la scène elle aussi.

- Il semblerait…

Le restant des soldats de la Garde, resté avec le rebelle à leur arrivée, apparut au bout de la ruelle. En les voyant s’approcher, Ely frémit et jeta un œil à sa mère adoptive. Celle-ci déposa une main rassurante sur son épaule.

- Ça va aller, murmura-t-elle. Quand ils viendront nous chercher, laissez-moi parler.

Après quelques instants, quelqu’un frappa à la porte de et Dan se précipita pour ouvrir. L’homme au catogan se dressait devant lui, affichant un air sévère.

- Par-là, déclara-t-il en désignant le couloir d’un coup de tête.

Dan s’y engouffra, suivi de sa mère et de sa sœur. Ensemble, ils pénétrèrent dans la salle commune. D’ordinaire, celle-ci était chaleureusement animée par les clients de passage, jouant aux cartes et partageant quelques anecdotes de voyage. De temps en temps on écoutait même un barde chanter près de la cheminée. Ce soir, la présence de la milice et l’exposition de leurs armes sur le comptoir accordaient au lieu une allure plutôt sinistre.

Ely se mordit l’intérieur de la joue et s’interrogea sur ce qui allait bien pouvoir se passer. Tandis qu’elle et sa famille étaient conduites près d’une table à laquelle on leur intima de s’asseoir, le Général Grail fit son entrée. Suivi d’un autre soldat et des deux Alfings, elle échangea quelques mots avec l’homme au catogan puis attrapa un tabouret et pris place face aux villageois. Après avoir rappelé les fonctions légales de la Garde, elle les questionna longuement sur leur identité, leur vie et leurs activités à Colcourt.

- Bien. Mes hommes disent qu’il n’y a rien à signaler du côté de vos pensionnaires. Vous, avez-vous quelque chose à signaler ?

Dehors, la pluie battait de plus en plus fort contre les carreaux de verre. Un éclair inonda la salle de lumière, suivi d’un grondement qui fit vibrer le sol. Melia se redressa et se racla la gorge.

- Non.

- Avez-vous perçu la moindre conversation suspecte ?

- Non.

Le Général adressa un regard à Dan puis Ely, qui secouèrent la tête tous les deux.

- Notre mission est des plus importantes. Avez-vous entendu parler de ce qu’il s’est passé à Isgny, Castelogar, Nugam et Rehalta ?

A nouveau, l’aubergiste et ses enfants répondirent par la négative.

- Des massacres y ont été organisés. Il n’y a pas de survivants. Les attaques semblent progresser dans la direction de votre village et de ceux aux alentours.

Elle marqua une pause et se pencha vers l’avant.

- Je vous répète ma question : êtes-vous au courant de quoi que ce soit qui pourrait être en lien avec ces attaques ?

- Non, répéta Melia.

- Pour avoir fait autant de dégâts ils devaient être sacrément nombreux… ils n’ont pas pu passer inaperçu ! intervint Dan, bouleversé.

- C’est bien ce que nous pensons. Ces évènements reposent sur une organisation solide, associée à un réseau que nous devons impérativement démanteler.

- Et si ce n’étaient pas des rebelles qui avaient fait ça ? demanda timidement Ely.

Le Général haussa un sourcil et lui adressa un regard curieux.

- Alors qui d’autre ?

La jeune fille haussa les épaules.

- Je… Je ne sais pas… je croyais que les rebelles s’attaquaient principalement aux voies royales… Notre village et ceux dont vous parlez en sont très éloignés, pourquoi s’intéresseraient-ils à nous ?

- L’homme que nous avons emmené avec nous est l’un des chefs de la rébellion, répondit le Général. Nous l’avons arrêté près de Rehalta. Notre enquête prouve qu’il était systématiquement présent sur les lieux ciblés quelques jours avant leur attaque. L’implication des rebelles ne fait aucun doute.

Dan s’aventura à poser plus de questions sur ce qui était arrivé. Un coup de tonnerre gronda à nouveau et au même instant, une porte claqua. Surprise, Ely se retourna et découvrit le jeune soldat trempé jusqu’aux os. Il semblait d’une humeur massacrante.

- Rassure-moi, tu n’as pas fini par le tuer ? railla l’homme au catogan.

- Non, mais je commence à perdre patience. J’ai horreur de perdre mon temps, répondit-il d’un ton cinglant.

Le Général fit signe au jeune homme de rejoindre les autres. Pour seule réponse, il se contenta d’appuyer négligemment son épaule contre le mur et croisa les bras, la mâchoire serrée. Des gouttes d’eau dégoulinaient de ses cheveux et roulaient sur ses joues couvertes d’une barbe de quelques jours. En l’observant, un détail frappa la jeune fille. L’un des yeux du soldat était d’un brun pâle aux reflets verts, et l’autre d’un bleu clair, presque translucide. En comprenant que son regard était rivé vers le sien, Ely sentit son sang se glacer. Elle détourna la tête et fixa ses mains tremblantes, posées sur ses genoux.

Impassible, la guerrière se releva.

- Nous prenons la liberté de réquisitionner ce lieu pour les jours à venir. Nous comptons sur votre discrétion. Divulguer la moindre information entendue ici sera considéré de votre part comme une trahison. Nous en avons terminé pour ce soir.

La jeune fille sentit qu’elle peinait à respirer. Elle eut brusquement envie d’hurler et de se libérer de l’oppression insupportable qui écrasait sa poitrine. Alors qu’elle s’apprêtait à bondir vers la sortie, sa mère adoptive l’attrapa par le bras et la retint près d’elle.

- J’imagine qu’une cervoise et un repas chaud seront les bienvenus ? déclara Melia en souriant poliment.

Le Général hocha la tête avant de rejoindre ses hommes. Cette fois, la prise des doigts autour du bras d’Ely se desserra.

- Reste en salle et je… commença l’aubergiste.

- Hors de question, je viens avec toi en cuisine ! protesta la jeune fille en faisant un pas en arrière.

Lorsqu’elle fit volteface pour enfin s’échapper, Ely heurta le jeune soldat de plein fouet. Tentant d’ignorer le regard méprisant qu’il lui lança, elle s’excusa platement, se mordit la lèvre et se faufila dans le couloir. Arrivée dans la cuisine, elle se précipita vers la fenêtre qu’elle déverrouilla et ouvrit en grand. Sans tenir compte la pluie qui se mit à tomber sur son visage et le vent frais qui s’engouffra à l’intérieur, Ely se pencha en avant et tenta d’inspirer profondément.

- Qu’est-ce qui t’a pris de détaler comme ça ? demanda Melia en entrant dans la cuisine à son tour, les poings plantés sur ses hanches larges.

Ely ne répondit pas. La gorge nouée, elle était incapable de parler. Sans qu’elle ne puisse les arrêter, de grosses larmes se mirent à couler sur ses joues. Saccadé, son souffle était devenu impossible à maîtriser.

- Ely ? Ely, qu’est-ce qu’il se passe ? Tu trembles !

La jeune fille s’assit par terre et prit son visage entre ses mains. Aussitôt, Melia se précipita vers elle et la prit dans ses bras. Doucement, elle la berça.

- Parle-moi… souffla-t-elle d’une voix douce.

- Je… Je… Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive ! articula Ely entre deux sanglots.

Melia ne dit rien et continua à la bercer, serrant sa tête contre la sienne.

- C’est comme si… Comme si j’avais déjà été coincée avec eux… ça n’a aucun sens !

Melia se figea.

- Cela en a peut-être un finalement… dit-elle après un long silence.

- Quoi ?

La jeune fille renifla et chercha le regard de Melia.

- Lorsque tu es arrivée dans notre famille… Je ne suis pas partie te chercher dans un orphelinat. C’est un homme en armure noire qui t’a amenée à moi. Un déserteur.

Interloquée, Ely bondit sur ses pieds.

- Quoi ? Pourquoi est-ce que tu ne m’en as pas parlé plus tôt ?

- Parce que selon les ordres de cet homme, je n’étais pas supposée le faire.

- Des ordres ? Alors pourquoi les transgresser aujourd’hui ?

- Je… Je n’en sais rien Ely. Tu auras dix-huit ans dans quelques jours, je crois que tu es en âge de connaître cette partie de ton histoire.

La jeune fille essuya ses yeux rouges avec sa manche.

- Est-ce qu’il a donné un nom ? Dit autre chose ?

- Non.

Ely rit nerveusement et serra les poings.

- Finalement, je crois que je préfère rester en salle, lâcha-t-elle avant de partir en claquant la porte.

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