Chapitre 2

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- Qu’est-ce qu’ils font là ? souffla la jeune fille en se frayant un chemin au travers de la foule.

De nombreux villageois se bousculaient à côté de la grande porte pour assister à l’entrée des cavaliers.

- Aucune idée, ils passent par Meerva d’habitude. Colcourt est bien trop loin des chemins principaux et encore plus des voies royales…

Ely sautilla pour mieux voir mais en vain. Frustrée, elle prit son frère par la manche et l’entraina un peu plus loin, jusqu’à trouver une chaumière avec un auvent. Dan comprit l’idée de sa sœur et lui tendit ses bras pour lui faire la courte échelle.

- Peut-être que si tu n’avais pas oublié de grandir…

Ely lui tira la langue avant de se hisser sur la structure en bois. Agilement, Dan la suivit.

- Regarde, ils arrivent ! dit-elle en se penchant légèrement en avant.

La foule se figea, fascinée. Il devait y avoir une dizaine d’hommes. A dos de sublimes montures, ils portaient une armure noire lustrée, dont le plastron était décoré d’une fine gravure argentée : une chouette aux ailes déployées, emblème de la royauté. La Garde était la milice du Roi, élite militaire des huit royaumes. Elle rassemblait les guerriers les plus redoutables et les mieux entrainés de Sorbakhia.

A son arrivée au pouvoir, Sarus le Grand avait exigé de chaque royaume qu’il lui donne ses meilleurs combattants. Et pour assurer une relève fiable, il envoyait chaque année quelques-uns de ses hommes pour sillonner l’ensemble du territoire et recruter huit enfants dont les capacités de force et d’intelligence surpassaient celles des autres et les prédisposaient au combat. En échange de leur progéniture, les familles recevaient une bourse remplie d’or. Ainsi, le désir de devenir un otage royal était devenu monnaie courante et la concurrence se faisait rude.

Plus jeune, Dan avait insisté auprès de sa mère pour faire partie de ces élus et assurer une sécurité pécuniaire aux siens. Malgré sa détermination, Melia s’y était toujours opposée et avait interdit à son fils de tenir une épée autrement que pour la forger. A plusieurs reprises, elle lui avait fait promettre de ne jamais s’engager dans l’armée. Et si en secret, le jeune homme avait tout de même appris à manier les armes, il ne s’était jamais résolu à briser son engagement.

L’un des chevaux poussa un hennissement nerveux. En tête du cortège, une femme particulièrement grande mit pied à terre. Ses cheveux roux étaient coupés courts et tombaient juste sous sa mâchoire saillante. Une ride barrait son front, sollicitée par ses sourcils froncés. Les hommes de la Garnison de Colcourt qui s’étaient rangés devant la guerrière exécutèrent un salut militaire maladroit.

Scrutant avec attention chaque nouvel arrivant, Ely remarqua qu’à l’arrière deux d’entre eux n’étaient pas en armure. Assortis aux couleurs de la milice, ils portaient un long manteau noir finement brodé de détails argentés. Leurs mains étaient couvertes de larges gants en cuir, remontant jusqu’à leurs coudes.

- Pourquoi ceux-là ne sont pas armés ? chuchota Ely.

- Ils n’en ont pas besoin… Je crois que ce sont des Alfings.

Le cœur de la jeune fille fit un bond dans sa poitrine. Des Alfings. Puissants magiciens, le culte Mesurien les avait toujours décrits comme une abomination de la nature depuis qu’ils avaient été jugé responsable de la Fissure. L’un des comtes qu’Ely avait lu lorsqu’elle était enfant les décrivait comme ayant une nature profondément pacifiste. Désormais leurs pouvoirs étaient craints du peuple, employés par la royauté pour maintenir l’ordre et traquer l’opposition.

A première vue, ils ressemblaient à des êtres humains ordinaires. L’un d’eux avait des cheveux noirs et argentés, élégamment plaqués sur le côté. Sa barbe était taillée avec précision, couvrant ses joues marquées par le temps. Des pattes d’oies se dessinaient au creux de ses yeux légèrement plissés, parcourant la foule avec curiosité. Son voisin devait avoir un peu plus d’une vingtaine d’années. Ses traits fins étaient déchirés d’une impressionnante balafre allant de son sourcil droit jusqu’au milieu de sa joue gauche. Imaginant de quelle manière cela avait pu se produire, la jeune fille réprima un frisson.

Avec grâce, le jeune Alfing attrapa l’arrière de sa selle pour se retourner et échangea un regard de connivence avec le cavalier en armure qui fermait la marche. Ils semblaient avoir le même âge, pourtant ce dernier soldat dégageait quelque chose d’imposant, presque inquiétant. Ses cheveux châtains tombaient en bataille devant ses yeux, lui conférant un air sombre. Tenant ses rênes d’une main, son attitude était étonnamment nonchalante. Son autre main, reposait sur sa cuisse, le poing serré autour d’une chaîne.

Au même instant, la femme rousse s’adressa à lui et ordonna quelque chose qu’Ely ne comprit pas. Le cavalier tira brusquement sur la chaîne et, jusqu’alors resté dissimulé par la foule et la croupe d’une monture, un homme apparu et tomba à genoux, épuisé. Ses vêtements étaient déchirés et son visage tuméfié.

- Un rebelle ! S’écria un villageois juste sous l’auvent.

La jeune fille écarquilla les yeux et attrapa Dan par le bras. Il ne dit rien mais se crispa et devint blême. Il vouait une haine profonde pour la rébellion, responsable de nombreux attentats qui avaient secoué le royaume d’Esnil ces dernières années. Son père en avait été victime et n’y avait pas survécu, peu avant qu’Ely ne soit adoptée.

La guerrière énonça de nouveaux ordres et les soldats de la garnison se précipitèrent vers le prisonnier, passèrent des fers à ses poignets et l’entrainèrent en direction du poste de garde.

- Pourquoi ne l’ont-ils pas déjà exécuté ? demanda l’un des villageois.

- S’ils ne l’ont pas encore tué, c’est qu’il n’a pas encore parlé… répondit quelqu’un. Avec un peu de chance, ils s’en chargeront demain soir pour le feu de l’équinoxe ! Les festivités n’auront jamais été aussi animées !

Quelques villageois semblèrent se réjouir mais leur entrain ne dura pas longtemps. Un autre cavalier de la Garde talonna sa monture et fit quelque pas de sorte à se détacher du groupe et se rapprocher de la foule. Ses cheveux blonds étaient rasés sur les côtés et retenus par un catogan sur le dessus. Sa barbe était longue, tressée et ornée de quelques bijoux.

- Silence ! ordonna-t-il tandis que les habitants de Colcourt retenaient leur souffle.

Il mit sa main sur la poignée de son épée et afficha un air grave.

- Des évènements dramatiques se sont produits à l’Ouest d’ici. Il m’a été rapporté par nos informateurs que plusieurs villages avaient été attaqué et que de nombreuses victimes étaient à déplorer. Il est probable que les rebelles soient responsables de ces actes. Si vous savez quelque chose, ou soupçonnez quelqu’un d’en savoir plus, parlez. Tout refus de coopération sera pris comme un acte de trahison et sera puni.

Quelques cris de stupeurs s’élevèrent et les villageois échangèrent des regards inquiets, puis soupçonneux.

- Tu crois que des rebelles pourraient se cacher à Colcourt ? Demanda Ely, effrayée.

- Non, c’est impossible… La Garnison serait au courant, non ? répondit Dan comme s’il voulait se persuader lui-même de ses paroles.

Ely se mordit l’intérieur de la joue.

- Il a parlé d’évènements dramatiques… Qu’est-ce qui a bien pu se passer ?

- Je n’en ai aucune idée… Souffla Dan.

- Dispersez-vous, repris l’homme au catogan. Certains d’entre vous seront interrogés, nous viendrons vous trouver.

Aussitôt, les villageois obéirent et la foule se mit à nouveau à grouiller, nerveuse. Tandis que les autres cavaliers de la Garde mettaient pied à terre, la guerrière rousse fit signe à un marchand de s’approcher d’elle. Il s’exécuta sans broncher et ils échangèrent quelques mots. Après quelques instants, l’homme se retourna et balaya la foule du regard. Du bout du doigt, il désigna l’auvent sur lequel Ely et Dan étaient perché. La femme regarda droit dans leur direction et Ely sentit son souffle se couper.

- D-Dan ? Balbutia-t-elle, paniquée.

- Reste calme.

- Qu’est-ce que… Qu’est-ce qu’il leur a dit ?

- Reste calme.

- Elle s’approche Dan, elle s’approche !

- Reste calme !

Ely se força à prendre une grande inspiration et à souffler par la bouche, mais rien ne semblait pouvoir faire ralentir les battements de son cœur.

Escortée par l’homme au catogan, la guerrière était presque arrivée à leur hauteur lorsqu’elle fit signe aux jeunes gens de descendre. Dan s’exécuta immédiatement et tendit une main à sa sœur pour l’aider. Mais lorsque celle-ci voulu se lever pour le rejoindre, elle sentit ses jambes vaciller et perdit l’équilibre. Elle tomba lourdement de l’auvent et atterrit aux pieds de la femme qui haussa un sourcil en la regardant. Aussitôt, Dan pris sa sœur par le bras et la releva. La tête enfoncée dans ses épaules et ignorant l’hématome qui se formait déjà dans son dos, Ely se mordit la lèvre, les joues rougies par la honte.

- Cet homme dit que tu es le fils de l’aubergiste, c’est exact ?

Dan acquiesça.

- Nous y passerons les trois prochaines nuits. Les autres voyageurs ont interdiction de partir sans avoir été interrogé.

A nouveau, Dan hocha la tête et la femme se tourna vers le guerrier.

- Je vais prendre les Alfings et deux autres hommes pour aller au poste de garde. Prends les autres avec toi et suivez les gamins jusqu’à l’auberge, la traque commence.

- A vos ordre Général Grail. Vous deux, venez avec moi.

Tandis qu’ils s’avançaient vers le groupe d’hommes qu’ils devaient escorter, Dan et Ely échangèrent un regard inquiet. La jeune fille se pencha discrètement vers son frère et attrapa sa manche.

- Je n’ai pas terminé mes corvées ce matin… avec de tels invités, Melia va me tuer, murmura-t-elle.

- C’est moi qui vais te tuer si tu me refais un coup pareil !

- J’ai glissé !

- Et il fallait que tu glisses devant un Général ?

- Oh parce que tu crois que je peux choisir devant qui je glisse comme ça, à ma guise ?

- Tais-toi, et regarde où tu mets les pieds !

Après quelques pas Dan pris la main de sa sœur et, d’un même geste, ils pressèrent fort leurs paumes l’une contre l’autre.

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