Chapitre 1

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Concentrée, Ely balaya d’un revers de main la mèche brune qui tombait devant ses yeux. Sans y prêter attention, elle parsema son front de pigments bleus. Elle attrapa le pinceau qu’elle coinçait entre ses dents et fronça les sourcils. Délicatement, elle ajouta quelques nuances à l’océan qu’elle avait repeint durant des journées entières et dont elle connaissait désormais chaque recoin, chaque reflet, chaque éclat d’écume.

- Pas mal petite. Mais essaye d’assombrir un peu par ici, on ne distingue pas assez la limite entre l’eau et le ciel. Fit Chyro, le maître d’œuvre, avant de partir à l’autre bout de l’échafaudage qui grinça sous ses pas.

- Exactement comme je l’imagine… Souffla la jeune fille avant de reculer pour contempler son travail.

Un sourire se dessina sur son visage lorsque son regard parcouru le paysage qui prenait vie devant elle. Elle s’imagina dévaler les flancs du mont Jersa, courir dans les plaines d’herbe grasse et s’élancer vers cette étendue bleue qu’elle ne connaissait que par les livres et les légendes qu’on lui avait compté. Un horizon vaste. Sans frontières. Sans retenue. Au contact de ce sentiment de liberté, un frisson parcouru sa peau. D’aussi loin qu’elle se souvienne, elle avait toujours aimé cette peinture. Du fond du temple, elle y plongeait toujours son imaginaire tandis que les autres récitaient leurs prières. Contrairement à d’habitude, elle prenait un réel plaisir à rénover cette œuvre. Le chiffon roulé en boule que lui lança le peintre la fit sursauter.

- Viens par-là, j’ai besoin de toi pour nettoyer les outils.

Ely s’exécuta, attrapa le chiffon et essuya ses mains avant de rejoindre le peintre qui passait une couche de vernis là où le travail était achevé. L’odeur lui piqua le nez et elle fit un effort pour ne pas grimacer. Elle ramassa les instruments qui se trouvaient à terre et les plongea dans un seau d’eau. Du coin de l’œil, elle observait les gestes de son maître, experts. Elle admirait le contrôle et la précision dont il faisait preuve. Elle en était incapable, préférant laisser aller ses mouvements au rythme de ses pensées et de son intuition. Le vernis faisait briller cette scène dessinée sur la pierre, radicalement opposée à celle dont elle s’était occupée. On ne distinguait plus l’océan, ni même le ciel. Seuls les sommets de quelques montagnes au loin dépassaient d’une épaisse brume sombre, inquiétante, étouffante, en train d’engloutir le littoral perdu d’Ipaya.

- Ça a dû être horrible… murmura Ely.

Chyro se retourna vers elle et haussa l’un de ses sourcils grisonnants.

- La Fissure, lorsque le Nebel s’est répandu…

L’artisan haussa les épaules et recentra son attention sur sa tâche.

- Les Dieux sont justes et n’accordent aux hommes que ce qu’ils méritent.

En tant que fervent serviteur culte Mesurien, Chyro trouvait toujours un sens divin aux évènements dont les causes restaient inexpliquées.

- C’était il y a cent ans, pourtant le Nebel résiste au temps… Alors nous, qu’avons-nous fait pour le mériter ? demanda Ely.

- Si le Nebel est encore présent aujourd’hui, c’est que les Dieux ont décidé que nous n’étions pas encore dignes d’en être libéré.

- Et sur quels critères se basent les Dieux pour mesurer notre dignité ?

L’homme de foi lança un regard réprobateur à la jeune fille qui avait employé un ton bien trop provocateur.

- Toi pour commencer, tu ne pries pas assez.

Ely haussa les épaules.

- Pourquoi prier plus alors que toi tu pries bien assez pour nous deux ?

- Les prières d’un seul homme ne suffiront jamais à réparer ce qui a été fait… dit gravement le peintre après un court silence.

La jeune fille se mordit la lèvre et replongea ses mains dans l’eau. Sa curiosité ne cessait de la tourmenter.

- Toi… tu l’as vu n’est-ce pas ? Demanda-t-elle timidement.

Chyro ne répondit pas et Ely poussa un soupir de frustration. Elle qui était pourtant fine enquêtrice, après trois années d’apprentissage, elle n’était toujours pas parvenue à éclaircir ce mystère. Peu après ses débuts, elle avait pourtant cru reconnaître la marque que l’homme portait dans le creux de sa main, au milieu d’un long florilège de tatouages qui remontaient le long de son bras. Un soleil dessiné à l’encre noire. Ely en était certaine, son maître avait déjà approché le Nebel.

- D’innombrables vies ont été prises par l’obscure brume petite... Tiens t’en loin. Le royaume est suffisamment vaste pour t’y trouver un bon coin, y vivre et y mourir.

Un millier de questions et de protestations se bousculèrent dans sa tête, mais la jeune fille ferma les yeux et inspira doucement.

- Tu as probablement raison, dit-elle en affichant un sourire de façade.

Lorsqu’elle franchit la porte du Temple, Ely s’étira et profita de la légère brise qui caressa son visage parsemé de quelques taches de rousseur. Un rayon de soleil se refleta dans ses iris ambrées, cerclées de noir. Elle détacha sa crinière ondulée qu’elle retenait en un chignon négligé et la laissa retomber le long de son buste fin, caché par la chemise bien trop ample qu’elle portait. Elle dévala les marches du lieu saint et s’élança vers le cœur du village. Ely connaissait les ruelles de Colcourt sur le bout des doigts. N’ayant plus jamais voyagé depuis qu’elle y avait été amenée à ses cinq ans, elle en avait exploré les moindres recoins et avait fait de ce village un véritable terrain de quêtes et d’aventures. L’une des plus palpitantes qu’elle ait mené était probablement celle au cours de laquelle elle avait libéré la louve capturée par Klerer, le boucher du village, et ses acolytes braconniers. Cette nuit-là, la lune ne brillait pas dans le ciel. Ely était persuadée qu’elle était descendue sur les terres d’Esnil, le plus vaste royaume de Sorbakhia, et s’était personnifiée dans le corps d’un animal. D’après les légendes qu’elle avait lu, c’est ce qu’il se produisait une fois par cycles. Et cette louve, d’une beauté et d’une sauvagerie sans pareil, ne pouvait être que la lune. Elle avait convaincu Dan de la suivre pour la sauver et la libérer de sa cage tandis que Klerer se vantait probablement de sa prise à la taverne. Heureusement, lorsqu’ils se sont fait prendre, Dan avait déjà réussi à ouvrir la cage et la louve avait pu s’enfuir. Les nuits suivantes, Ely n’avait recommencé à dormir que lorsqu’elle vit à nouveau un croissant de lumière se dessiner dans le ciel, rassurée que l’astre ai retrouvé sa place. Depuis, elle avait appris à ne plus croire aux légendes. Cependant, la promesse qu’elle et Dan avaient passé cette nuit-là, elle y croyait toujours, dur comme fer. Eux aussi gouteraient à la liberté. Et dans quelques années, ils partiraient découvrir le monde, bien au-delà des frontières des huit royaumes.

La jeune fille continua se faufiler dans les ruelles pavées jusqu’à entendre l’écho des coups de marteaux assourdissant sur le métal chaud. Discrètement, elle s’approcha et franchi le seuil de la forge. A l’intérieur il faisait une chaleur presque insoutenable. Les flammes crépitaient dans la cheminée, léchant les pierres brulantes et faisant rougir le bout des outils qui se trouvaient à l’intérieur.

- Dan ? Chuchota-t-elle en cherchant le jeune homme.

- Là ! Répondit-il en surgissant derrière elle.

Surprise, Ely sursauta et se pris les pieds entre les seaux disposés à terre. Dans un fracas bruyant elle s’étala sur le sol couvert de cendres et de poussière.

- C’était quoi ça encore ? Grogna une voix rauque à l’extérieur.

Gregor. Si le forgeron d’humeur massacrante la découvrait ici, ils risquaient tous les deux de passer un sale quart d’heure.

- T’en rate pas une hein ? Souffla Dan en accompagnant ses mots d’un regard réprobateur.

Il attrapa Ely par la main et la poussa vers un tonneau vide. Elle se glissa avec précipitation et eu juste le temps d’y rentrer sa tête avant que Gregor n’entre dans la pièce.

- Rien, j’ai juste déplacé ça pour faire un peu de place. Je n’avais pas fait attention à ce qu’il y avait par terre. Dit Dan calmement en s’accoudant sur le tonneau.

Ely retint son souffle en entendant les pas trainants et lourds de l’homme.

- T’as rien cassé ?

Dan secoua la tête.

- Même pas assez doué pour déplacer un tonneau… Qui m’a fichu un apprenti pareil… Si tu casses quelque chose je n’hésiterai pas à réclamer mon dû à ta mère !

Le jeune homme ne répondit pas.

Ely entendit que son maître dévissait le bouchon de sa flasque. D’après les bruits crispants de déglutition, il ne devait pas rester grand-chose à l’intérieur.

- Allez au travail ! Lança l’homme.

Dan poussa un soupir discret. Un soupir que la jeune fille connaissait par cœur. Le forgeron resta encore quelques instants à inspecter l’intérieur de la forge puis finit par ressortir en ruminant. Ils patientèrent quelques minutes de plus, jusqu’à ce que Dan donne un petit coup sur le tonneau. Ely se déplia tant bien que mal pour en sortir.

- Désolée ! Murmura-t-elle.

Le jeune homme ramassait les seaux et lui adressa un sourire rassurant.

- J’ai l’habitude petite sœur… Répondit Dan.

Cela faisait sourire Ely dès qu’il l’appelait ainsi. Orpheline, elle avait été recueillie il y a treize ans par la mère de Dan, Melia. A cette époque, Serus le Grand venait tout juste de s’emparer du trône d’Esnil et de reprendre le contrôle des huit royaumes. Alors que la guerre civile touchait à sa fin, les orphelinats étaient saturés et le nouveau Roi avait promis que les familles qui adopteraient des enfants verraient leurs taxes s’alléger pour les années à venir. Bien-sûr c’était un mensonge. En difficulté comme la plupart des habitants des contrées éloignées de la capitale, Ely et Dan travaillaient dur dans leurs apprentissages comme à l’auberge familiale pour pallier aux dettes qui ne cessaient de s’accumuler.

- C’est un toit en ardoise qu’il y a au-dessus de ta tête et non un ciel rempli de nuages, alors arrête de rêvasser et aide-moi un peu ! Railla le jeune homme.

Ely pouffa et s’accroupit pour aider son frère à ranger. De petite taille, elle s’était toujours sentie minuscule à côté de son frère. Mais à l’aube de ses dix-neuf ans, Dan ressemblait plus que jamais ressembler à un géant. De carrure large, il était devenu très imposant. Des boucles blondes tombaient devant ses grands yeux gris qui se plissèrent lorsqu’ils se posèrent sur Ely. Un large sourire fendit son visage carré et il étouffa un rire.

- Quand est-ce que tu comprendras que c’est le mur que tu dois peindre et pas toi ?

Ely pouffa à son tour, mais la toux grasse de Gregor qui s’agitait dehors les rappela à l’ordre.

- Je te rejoins sur les remparts dès que j’ai terminé ici. Souffla le jeune homme.

Ely hocha la tête et approcha de la porte sur la pointe des pieds. Elle jeta un regard discret à l’extérieur, fit un clin d’œil malicieux à son frère et s’extirpa de la forge.

Elle gravit les marches qui menaient en haut du rempart et s’installa à leur endroit habituel. Elle aimait prendre de la hauteur et observer Colcourt sous cet angle. Les couleurs rosées et boisées des bâtisses s’harmonisaient parfaitement avec les premières lueurs crépusculaires. Le bruit qui émanait des rues était nettement plus doux et les odeurs se mêlaient à l’air parfumé par la forêt voisine. Ely se retourna vers cette dernière et appuya son menton sur les pierres fraiches. Les nuances de verts flamboyaient sous le ciel orageux qui semblait peser sur les montagnes au fond de la plaine. Elle entendait presque le craquellement des branches sous le souffle du vent. Après quelques instants, elle sorti son carnet de croquis de sa besace et s’assit pour y dessiner ses pensées.

Après une longue heure, Dan lui chipa finalement son carnet des mains.

- Qu’est-ce que c’est ?

- Hé, rends-moi ça ! Pesta la jeune fille en se redressant.

Comme lorsqu’ils étaient enfants, Dans leva le bras au-dessus de sa tête et s’amusa de voir Ely sautiller pour récupérer ses croquis.

- C’est très… euh... Disons que si les fresques du Temple ressemblent à ça j’ai bien peur de ne plus jamais être suffisamment concentré pour pouvoir prier ! Qu’as-tu fait de ton talent ? fit-il en jetant à nouveau un œil aux œuvres de sa sœur avant d’exploser de rire.

Ely lui donna un coup de coude dans le ventre et finit par récupérer son bien.

- C’est ce que Chyro a tatoué dans sa main ! Tu te souviens du recueil que j’ai trouvé dans les ruines de la maison de chasse ?

- Tu veux dire… Le machin que tu as ramassé dans la forêt il y a, quoi, deux ans ?

La jeune fille acquiesça et farfouilla à nouveau dans sa besace et en sorti un petit manuscrit abîmé, grossièrement relié. Elle le feuilleta précautionneusement en prêtant attention à ne perdre aucune des pages qui s’étaient déjà détachées. Si Melia leur avait appris à lire et à écrire, on ne trouvait que quelques pauvres ouvrages à Colcourt. Pour Ely, cette trouvaille était un véritable trésor.

- Il me semble que c’est par là… là, regarde !

Du bout du doigt, elle tapota une illustration abîmée qui représentait un village portuaire se faire engloutir par une énorme masse sombre. Des hommes semblaient vouloir fuir, la bouche grande ouverte et le visage tordu par la peur. Dans le ciel, le soleil était noir.

- C’est le symbole que tu as dessiné ?

- Oui, et que Chyro a sur sa peau. Je crois qu’il est inscrit un peu plus loin que cette marque signifie que celui qui la porte a survécu à la Fissure…

Dan fronça les sourcils.

- Chyro est plutôt vieux mais pas au point d’avoir connu ce monde sans le Nebel…

- Peut-être qu’il s’en est déjà approché ?

Sceptique, le jeune homme haussa les épaules.

- Pourquoi est-ce que cela te préoccupe à ce point ?

Ely bégaya avant de pousser un long soupir.

- Parce que Dan, Chyro n’a pas toujours vécu à Colcourt ! Il a voyagé dans plusieurs royaumes, a vu le Nebel… Il connaît le monde, et je rêve qu’il m’en parle ! Je veux savoir ce qu’il se passe en dehors de cette vallée !

Dan soupira à son tour et passa un bras autour des épaules de sa sœur.

- Toi non plus tu n’as pas toujours vécu à Colcourt.

- C’est tout comme… Je n’ai aucun souvenir d’avant. Melia dit que je serais passée par plusieurs orphelinats. Pourtant, je ne me souviens de rien, pas un seul lieu, pas un seul visage…

- Tant que tu te souviens encore du mien… Railla Dan.

Ely pouffa.

- Nous partirons d’ici, n’est-ce pas ? demanda-t-elle après un court silence.

Dan soupira et s’appuya sur le mur de pierres.

- Tu ne veux vraiment pas rester ici ?

Ely secoua la tête en souriant timidement.

- Et tu ne lâcheras pas l’affaire, hein ?

Fit-il en coinçant la tête de la jeune fille contre lui et en ébouriffant sa crinière brune.

- Jamais ! dit-elle en se débattant et en riant.

Dan rit à son tour avant de libérer sa sœur et de froncer à nouveau les sourcils.

- J’y pense… Il y a quelques années une rumeur disait que le Roi avait envoyé un groupe de volontaires en exploration dans le Nebel…

- Des volontaires ? Qui pourrait-être volontaire pour aller mettre un seul pied là-dedans ?

- J’imagine que la récompense devait être alléchante.

- Pourquoi est-ce qu'il n’y a pas envoyé sa propre armée ?

Une corne de brume retentit. Ely et Dan échangèrent un regard surpris avant de se pencher par-dessus le rempart.

Dans la pénombre qui s’installait un peu plus, un groupe de cavaliers s’approchait du village.

- Si tu as d’autres questions je crois que tu vas pouvoir leur poser directement… Fit Dan avec une pointe d’ironie.

- Qu’est-ce que c’est que cet étendard noir ?

- La Garde.

Ely ouvrit de grands yeux. La Garde ne passait jamais par Colcourt. Un frisson de curiosité et d’excitation parcouru sa nuque.

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