31 - Progressus

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30.10.2086 – Journal de Lisa - Mémoire retrouvée 40 %.


Au moment où je tourne les talons pour la troisième fois, la porte s'ouvre. C'est mon plan d'un soir qui vient de finir sa déposition. Il me regarde intensément, mais sans chaleur. Il y a de la tension dans l'air et je sais pertinemment que j'en suis responsable. Néanmoins, après ce qu'il vient de faire pour moi, je me sens un peu mal à l'aise.
— Ça s'est bien passé ? Il hausse les épaules :
— Sans plus... J'ai dit la vérité. Inutile de mentir par rancœur.
— Merci...
Il a un petit rictus :
— Il faut voir le côté positif : tu sais maintenant que je m'appelle Luc et moi que ton nom est Lisa.
Je suis embarrassée, je gratte la tête. Trouver un dérivatif, vite ! — Ça te dit qu'on aille se prendre un café ? Je te le paye. À ces mots, Luc a le visage qui se crispe légèrement.
— Non, ça ira, merci, je vais rentrer.
— O. K.
Il regarde vaguement ailleurs puis ses yeux se posent à nouveau sur moi.
— Tu sais, le mieux pour nous deux et qu'on arrête de se parler. Chacun doit faire sa vie de son côté, je pense.
Je suis toute à la fois contente de l'entendre dire ça et déçue de le voir abandonner définitivement la partie.
Une hésitante poignée de main scelle la fin de notre relation. Luc s'en va sans demander son reste. Les collègues, eux, se régalent du spectacle et pouffent de rire.
— Agent Martos !, me lance le comissaire Belard au pas de sa porte, venez dans mon bureau, s'il vous plait !
Il y a deux choses que je n'aime pas dans mon métier : être convoquée par le chef et lorsque ce dernier m'appelle agent. Dans les deux cas, c'est pour annoncer une mauvaise nouvelle. Je le vois assis à son bureau avec cette mine étrange qu'il a lorsqu'une situation lui échappe.
— Je t'en prie, assis-toi.
Il a l'air soucieux, mais commence sur une boutade :
— Ton alibi tient la route, tu lui dois un coup à ton copain.
Ce n'est pas mon copain, mais le jeu de mots est plutôt bien trouvé.
Il sourit brièvement puis reprend un air sérieux :
— Écoute, si je te convoque aujourd'hui, c'est pour parler de l'affaire. Les derniers avancements peuvent poser un problème sur ton objectivité.
— Vous parlez de l'ADN ? Le lien de parenté du suspect avec moi ?
Le commissaire hoche la tête d'un air grave.
— Pour moi, c'est une affaire à résoudre comme une autre. Je n'ai pas à faire de sentimentalisme sous prétexte qu'il s'agirait d'un membre de ma famille.
C'est le discours de façade, ça. Bien sûr que tu prends parti dans ce cas de figure. Tu ne peux plus être totalement impartiale.
— Écoutez, chef, je vais être directe avec vous. Mon truc, ce qui me fait vibrer, c'est coffrer du criminel. Peu importe d'où il vient ni qui il est, il s'agit d'une proie pour moi.
— Je te reconnais bien là, Lisa, ricane le chef, jamais de pitié pour qui que soit.
— C'est pour ça que je suis la meilleure, n'est-ce pas ?
— Peut-être... Mais es-tu prête pour ça ? Arrêter ton propre frère ou ta propre soeur, ce n'est pas rien. Au moment décisif, pourras-tu prendre la bonne décision ?
Je fais une courte pause avant de répondre :
— Le fait que l'existence de ce jumeau ou de cette jumelle m'ait été cachée est plus qu'une motivation supplémentaire pour découvrir la vérité. En arrêtant le tueur, je fais donc d'une pierre deux coups en recollant des morceaux de mon passé. Si vous doutez que je ne puisse pas mener cette affaire à son terme, laissez-moi vous prouver que vous avez tord. Ne me la retirez pas pour ce motif, s'il vous plait.
— Tu risques d'affronter un passé douloureux, Lisa.
— Je prends ce risque. C'est mon problème.
Le chef parait très satisfait par ma réponse.
— Et bien, tu m'as convaincu. Je sais qu'avec toi, cette enquête est entre de bonnes-mains et que tu iras jusqu'au bout. Tu connais le caractère particulier que revêt ce meurtre pour moi...
— Votre ami aura droit à une justice, chef, comptez sur moi.
Il se lève et me raccompagne :
— À toi de jouer, maintenant. Je sais que tu ne me décevras pas.
— Parce que ça a déjà été le cas ?
Il rit et referme la porte derrière moi. David, qui avait suivi le déroulement de la scène de son bureau, se lève :
— Alors, tu as toujours le feu vert du grand manitou ?
— Oui, je l'ai. Je dirais même que nous avons maintenant carte blanche.
— Nickel ! J'ai justement du nouveau pour toi.
— Dis-moi tout.
Quelque chose qui nous aurait échappé : monsieur Girard avait une femme divorcée venue à l'enterrement avec son fils. La femme est une chargée d'affaires. Le fils, lui, a enchaîné les actes de délinquance. C'est un drogué notoire qui est devenu un vrai geek sur le Darknet. Ils vivent tous les deux en Australie.
— Quel rapport avec notre enquête ?
— Le moins, que l'on puisse dire des enregistrements, c'est que l'ambassadeur manquait sérieusement de compétences lorsqu'il s'agissait de faire des choses illicites. Ses premiers échanges avec l'organisation étaient plutôt maladroits. Il appelle son interlocuteur la Nueve à deux reprises, avant que celui-ci ne le reprenne prestement.

  • La Nueve ? C'est quoi ?
  • Dans l'histoire, il s'agissait de la    compagnie du régiment de marche du Tchad, qui faisait lui-même partie de la  division blindée ou Division Leclerc. Cette  compagnie  enrôlait 160 hommes dont 146 républicains espagnols   souvent  anarchistes mais aussi des soldats français. Tous avaient combattu lors de la Libération de l'Afrique du Nord. Son fait d'armes le plus connu est la participation à la  libération de Paris.
  • C'est une sorte d'hommage anarchiste donc ?
  • On peut voir ça comme ça... Bref, toujours est-il qu'en cherchant avec Marc-Olivier on a découvert que le fils avait tenté d'entrer dans cette organisation sans y parvenir car jugé trop “mauvais” dans le codage. Son père l'aurait su et cela aurait été un motif de discorde entre eux. Il ne comprenait pas qu'il puisse être aussi haineux envers le monde pour être séduit par des extrémistes. Mais quelques années plus tard, cela les a rapprochés car le père avait alors besoin du fils.
  • Nous devons les interroger tous les deux. Le fils surtout.

David me sourit :

  • C'est déjà fait, je me suis occupé de tout. Ils sont en chemin.
  • Bon boulot. J'aimerais jeter un coup d'oeil aux enregistrements.
  • Je t'en prie, ne te gêne pas, il y en a des centaines.

Il ouvre le bureau de Marc-Olivier et m'invite à rentrer. Ce dernier, un casque à moitié sur la tête, est concentré et prend des notes sur une tablette tactile.

  • Agent Martos, de nouveau dans la course ?, plaisante-t-il en se tournant vers moi.
  • J'y suis toujours restée. Même malgré moi.
  • Tu tombes bien, monsieur Girard était du genre bavard en privé.

Il retire les écouteurs de la prise jack de son Mac et la voix de l'ambassadeur résonne dans toute la salle.

  • Cette histoire de lancement spatial chez tous les états membres a pris une ampleur sans précédent. C'est devenu une compétition sournoise entre nous et un climat de défiance et de suspicion s'est immiscé au coeur même de l'assemblée. Cela touche les plus hautes instances de l'Etat. Tout le monde est impliqué de près ou de loin et si ca se sait, tout s'écroulera comme un château de cartes. J'ai un dilemme : faire mon travail au mieux pour servir mon pays ou écouter mon coeur parce que je pense que ce nous faisons est profondément immoral... J'ai une situation plus que confortable, un bon salaire, des relations et si je commence à faire ce que je pense je risque de tout perdre et même plus encore. Mais si je continue à ignorer toutes ces malversations sans réagir, est-ce que je pourrai toujours me regarder dans une glace ?

Marc-Olivier arrête l'enregistrement.

  • C'est précisément le moment où tout a basculé pour notre victime...., intervient David, de quand date ce document ?
  • Du 12 septembre 2085.
  • Reste à savoir si c'était avant ou après que le fils soit revenu dans la vie du père.

Je réfléchis :

  • J'aimerais savoir ce que pense aussi la mère de tout ça. Est-ce que pour elle partir en Australie était un moyen d'éloigner son enfant des problèmes ou juste une envie personnelle ? Que connait-elle de la Nueve ?

Le portable de David vibre car il a reçu un message :

  • Nous aurons la réponse à toutes ces questions dans peu de temps. L'ex-femme et le fils viennent d'arriver.

David et moi allons à leur rencontre. La femme doit avoir la cinquantaine, blonde, bronzée, très chic. Le fils, lui, est le parfait achétype du punk : les cheveux longs et peroxydés, les oreilles et le nez percés et le corps recouvert de tatouages de toutes les couleurs.

  • Merci d'être venus, dit David, madame... ?
  • Madame Alexandra Sullivan depuis 6 ans déjà.
  • Moi c'est Charles, répond le jeune homme d'un air timide.
  • Enchantée. Désirez-vous un thé, café...?
  • Non, ça ira merci, répond la dame.
  • Bien, si vous voulez bien nous suivre, nous allons vous interroger individuellement.

Bienséance oblige, la mère est la première à être cuisinée :

  • Nous aimerions savoir quelles ont été vos relations avec votre ex-mari, Thomas Girard?
  • Elles étaient devenues quasi-nulles après notre divorce, à vrai dire. Tout ce qui nous unissait encore c'était Charles.
  • Vous ne vous êtes pas quittés en bons termes ?
  • Pas vraiment. Il me trompait et je le savais. De plus, il n'était jamais là pour s'occuper de son fils. Toujours au travail pour le “Bien” de l'Humanité comme il aimait le dire.
  • Est-ce que le nom de la Nueve vous dit quelque chose ?
  • Hum... Vaguement... Pourquoi ? Ca devrait ?
  • Vous savez que votre fils a essayé d'intégrer cette organisation terroriste. C'est pour ça que vous êtes partie ?

Alexandra Sullivan passe lentement la main dans ses cheveux avant de répondre :

  • C'est une des raisons, je ne peux pas le nier mais ce n'était pas la seule. Comme je l'ai dit, Thomas n'était jamais là. Cela m'a causé beaucoup de peine car je l'aimais vraiment, vous savez. Et Charles est devenu... Comment dire ? Insociable avec les années. Il nourrissait une révolte en lui à cause de Thomas. Je lui en ai beaucoup voulu pour ça, alors quand j'ai eu l'occasion de partir je n'ai pas hésité une seule seconde. Charles s'est toujours confié à moi. Il a toujours eu du mal à échanger avec les autres. Un jour, il est rentré du lycée avec un grand sourire et m'a annoncé qu'il avait enfin été “accepté” dans un groupe et qu'il avait de nouveaux amis. Quand j'ai appris la nouvelle je n'ai pas cherché à comprendre, j'étais contente pour lui. Cela aurait pu être les extra-terrestres, cela n'aurait rien changé pour moi. J'étais heureuse parce qu'il avait enfin trouvé des amis.
  • Vous avez donc laissé faire ?
  • Pourquoi aurais-je dû l'en empêcher ? Je ne savais rien de cette organisation à cette époque. Je crois même qu'elle venait d'être créee. Mon fils ne m'en a jamais parlé dans le détail. Tout ce qu'il disait c'était qu'il avait rencontré des “nerds” comme il dit et qu'ils se réunissaient sur Internet pour parler informatique. Ca a toujours été la grande passion de Charles. A défaut d'avoir des amis, il s'enfermait dans sa chambre pour coder. Pour moi, il n'y avait rien de mal. Charles avait enfin trouvé quelque chose qui le motivait, quelle mère j'aurais été si je lui en avais privé ?
  • Comment Charles voyait-il son père?
  • Il l'admirait depuis toujours en fait. Thomas avait beau être absent, Charles était toujours très content de le voir. Il était impressionné par son intelligence, sa carrière, ses responsabilités... Il souhaitait suivre sa voie mais ça ne s'est pas exactement passé comme il le souhaitait. Charles est mon fils et pourtant je dois reconnaitre que ce n'est pas...
  • Que ce n'est pas...?
  • Une flèche, vous voyez ce que je veux dire ?...

Au tour du fils à présent :

  • Charles, nous aimerions savoir à quelle date précisément vous aviez repris contact avec votre père?

Le jeune homme semble peu enclin à répondre. Il gigote sur ta chaise, l'air embarassé. Sa timité est flagrante.

  • J'en sais rien. C'était l'année, ça c'est sûr.
  • Fin d'année ?
  • Non, je dirais février ou mars 2085.
  • Votre père a connu la Nueve grâce à vous, n'est-ce pas ?
  • Disons que je lui ai refilé un contact, c'est tout.

David s'appuie sur la table et se penche vers lui :

  • Pouvez-nous expliquer comment tout cela s'est passé ? Après tout, cela faisait bien sept longues années depuis la séparation de vos parents. Vous avez sûrement dû savouré ce moment où votre père a repris contact avec vous pour demander votre aide, non ?

Charles soutient son regard comme s'il lui lançait un mauvais sort.

  • Mon père est décédé, bordel ! Le respect du mort, ça vous parle ? Je n'ai même pas pu commencé mon putain de deuil avec vos conneries !

J'interviens :

  • Calmez vous, monsieur, on veut juste connaitre le début de vos retrouvailles avec votre père.
  • J'ai essayé d'intégrer la Nueve, j'ai échoué aux tests, je ne vous apprend rien. Mes parents l'ont su plus tard et cela a crée des tensions impossibles. Suite à ça, j'ai emmenagé à Melbourne avec ma mère et son nouveau compagnon. J'en voulais beaucoup à mon père de ne pas avoir été de mon côté lorsqu'il a su que je voulais m'engager dans une organisation qui défendait les opprimés du système. Mes liens avec lui se relâchèrent.
  • Poursuivez...
  • Je ne le revoyais qu'aux anniversaires et aux fêtes de fin d'année. Deux fois par an, c'est peu pour nouer des liens. Alors, quelques années plus tard, quand il m'a dit qu'il avait besoin que je le mette en contact avec l'organisation de la Nueve, j'ai d'abord pensé qu'il m'utilisait uniquement pour son travail personnel. Cela a pris du temps mais j'ai dû me rendre à l'évidence...
  • Quelle évidence ?
  • Il faisait ça pour lui, certes. Mais il essayait surtout de regagner ma confiance. Il avait changé ; il n'était plus aussi colérique ni autoritaire qu'avant. Il semblait enfin être en paix avec lui-même. J'avais gardé contact avec une personne de l'organisation, alors je l'ai appelée et je lui ai expliqué que mon père avait besoin d'aide. Après quelques temps, La Nueve l'a pris sous son aile.
  • Ce fameux contact, vous l'avez toujours ?

Le jeune homme se gratte la tête, hésite, puis finalement répond :

  • Heu... Oui, je crois. Mais ne lui dites pas que je vous ai donné son contact, ok ?
  • Il nous le faut, c'est tout.
  • Franchement, je pense que vous avez tout faux. Pourquoi tueraient-ils mon père après l'avoir aidé ? Cela n'a aucun sens...
  • Aucune piste ne doit être écartée et pour le moment celle-ci semble être la plus plausible. Qui est le chef de cette organisation?
  • Je n'en sais rien, ils sont très mystérieux. Ils couvrent leurs arrières. Même avec mon contact, je doute que vous puissiez obtenir quelque chose.

David et moi sortons de la salle d'interrogatoire pour discuter :

  • Alors, Lisa, tu en penses quoi ?
  • Ils me paraissent sincères tous les deux, je ne pense pas qu'ils soient impliqués de près ou de loin dans la mort de Thomas Girard.
  • Moi aussi... Du coup, le petit nous a filé un tuyau très intéressant. Est-ce que tu as la même idée que moi ?
  • Exactement. Il faut infiltrer cette organisation et je ne vois qu'un seul moyen d'y parvenir rapidement.
  • Les Dark Units.

Soudain, Walter apparait et coupe court à notre discussion :

  • Alors, l'enquête avance ?, plaisante-t-il avec un rictus mauvais.
  • Mêle-toi de tes affaires, Walter !, réplique David d'un ton cinglant.
  • Oh, mais ce sont mes affaires aussi, vous savez. Lisa fait toujours l'objet d'une enquête interne et je suis chargé de la mener à bien. De plus, je crois savoir que vous êtes obligés de rédiger des rapports sur l'avancement de votre enquête. Le chef prend cette histoire très à coeur et il tient à être informé de ses moindres détails.

Je fronce les sourcils :

  • Des rapports ? On n'a pas le temps de rédiger de la paperasse !
  • Il vaut mieux voir cela avec lui. Cette affaire concerne plus de monde que vous ne le pensez.
  • Tu es très gentil mais je préfère voir ça directement avec lui qu'avec toi. Ecarte-toi !
  • Oh, Lisa ! On se calme, intervient le chef, venez dans mon bureau, tous les deux !

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