27 - Eaux angustiis

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05.11.2087 – Journal de Lisa - Mémoire retrouvée 30 %.

Casque vissé sur la tête, la musique des Creepy Death XI tourne en boucle. Mes lunettes connectées me permettent de visualiser l’enquête dans son ensemble. Voici ce que l’analyse de l’ordinateur de l’ambassadeur nous dit :

Thomas Girard s’était beaucoup documenté sur le programme Genesis. En 2066, il avait même fait partie des quelques ambassadeurs ayant défendu le projet devant l’ONU. L’argumentation était simple à comprendre : la Terre n’était plus un espace viable pour l’Humanité et Mars était devenue une étape indispensable à un nouveau départ. Il fallait donc miser toutes les billes sur l’aérospatiale et surtout sur le projet « Breath for Mars ». Mars était considérée comme une planète « test », dont la colonisation permettrait des expérimentations impossibles à mener à terme sur Terre. Une porte vers des contrées inexplorées si on peut dire. Vendu comme il l’était à l’époque, ce programme était un pari sur l'avenir très séduisant. Le plan des futurs bâtiments donnait déjà des indications précises sur les installations et surtout leur but. Pourtant, dans les différentes notes personnelles de l’ambassadeur, je devine ce qui ressemble à un début de doute et une déception vis à vis du CEO de Google. L’ambassadeur se filmait lui-même à peu près une fois par semaine. Un étrange rituel.

Dans une vidéo datée du 24 avril 2079, il fustige directement Tim Carpenter :

« J’ai l’impression que l’on a été floués, déclare-t-il embarrassé, l’objectif de la mission sur Mars avait été présenté initialement comme une mission de terraformation et d’expérimentations scientifiques sans précédent sensée aider l’Humanité à entrevoir un futur ailleurs que sur Terre. Il semble que Tim Carpenter et Jeff Walter se soient accordés pour changer radicalement de but. La sonde AYA, lancée un an plus tôt pour photographier Mars, a révélé un gouffre jamais observé auparavant. Jeff Walter a insisté pour qu’une partie de la mission initiale soit consacrée à son exploration. Non pas que la conquête de Mars ne soit pas inintéressante en soit, mais je pressens que rien ne se passe comme prévu et que Tim Carpenter était déjà au courant. Toujours des fausses promesses… »

Soudain, l’icône de téléphone s’affiche devant mes yeux. Appel entrant de David.

— Comment tu vas ?

— Ça va… Qu’est-ce que tu fais ?

— Je suis en plein boulot chez moi. J’analyse tous les documents de l’ambassadeur et j’essaye de reconstituer le puzzle. Il y a des zones d’ombre.

— Lesquelles ?

— Il y a des dossiers protégés par un mot de passe dans l’ordinateur de l’ambassadeur. Je pense qu’ils contiennent des choses intéressantes. Est-ce que l’on peut résoudre ça ?

— Hum, peut-être que Marc-Olivier peut casser le mot de passe.

— Très bien, peux-tu lui transférer les fichiers que je vais t’envoyer s’il te plait ? Il faudrait régler ce problème rapidement.

— Ce sera fait…Ecoute, je t’appelle parce qu’on a eu les résultats du labo concernant la cigarette.

— Ils ont réussi à déterminer de quel ADN il s’agissait ?

— Oui… Et ça ne va pas te plaire…

— Pourquoi ?

— C’est ton ADN, Lisa. Ce qui fait de toi le premier suspect.

— C’est impossible, je n’étais même pas présente sur les lieux au moment du meurtre.

— Ils viennent pour te chercher. Il faudra te trouver un bon alibi.

— Fais chier…

À cet instant, on frappe à la porte.

— Agent Martos, ouvrez, s’il vous plaît !

Je me lève et vais ouvrir, non sans une certaine appréhension. Trois hommes se tiennent au pas de ma porte et le premier brandit son insigne devant mon nez. Je les connais tous plus ou moins.

— Bonjour, Lisa. Vous savez pourquoi on est là ?

— Oui, inutile de me faire un dessin.

Je lui cède le passage et ses acolytes m’encerclent manu militari.

— Vous êtes suspectée du meurtre de l’am…

— Comme je l’ai dit je suis déjà au courant. Je vous suis au poste.

Je monte dans leur voiture sous bonne escorte. Sur le chemin, je pense à ma défense et à l’alibi que je devrais annoncer à l’interrogatoire. Après quelques instants de réflexion, je soupire à la simple idée de devoir appeler mon plan d’un soir pour qu’il témoigne pour moi. Avais-je au moins pris son numéro ? Évidemment que non. Mais il avait été si lourd que je lui avais finalement passé le mien. Je n’avais pourtant jamais donné suite à ses messages et appels en le bloquant immédiatement. C’était il y a une semaine. Je dois maintenant le rappeler pour qu’il daigne me rendre ce « petit service ». Je cherche son numéro, non sans difficultés…

Arrivée au commissariat, je salue subrepticement David devant les yeux ronds de mes autres collègues. Le commissaire Belard accourt vers moi comme si j’étais une célébrité. Je ne sais pourquoi il tient à se justifier :

— Lisa, ce n’est pas contre toi…

— Je le sais, chef. Vous ne faites que votre boulot.

On m’assoit en salle d’interrogatoire. Quelle sensation étrange que de se retrouver ainsi du côté des suspects. C’est vraiment désagréable et pas spécialement confortable (oui, je parle bien de la chaise dure sur laquelle je suis assise !).

Un homme rentre, l’air méchant et une tablette à la main. Il agit beaucoup pour le compte du commissaire et c’est l’une des principales raisons de mon inimitié avec lui. Son nom est… Je ne m’en souviens pas.

— Bonjour, Lisa, je m’appelle Walter. Je sais que l’on se connaît sans s’être pourtant jamais parlés. Cet interrogatoire sera justement l’occasion de causer un peu. Pour des raisons évidentes David ne peut pas mener cet interrogatoire. C’est pour ça que je suis là.

— Je comprends…

— On a dû déjà vous dire pourquoi vous êtes ici, je ne vais donc pas y aller par quatre chemins : que faisiez-vous le lundi 21 octobre 2086, le soir du meurtre ?

Je croise les bras et lève les yeux au ciel avant de lâcher :

— Je baisais.

Walter, surpris par ma réponse, est un temps désarçonné.

— Vous baisiez ?

— Oui. J’ai donc un témoin qui peut attester que j’étais bien chez moi.

— Hum… C’est parfait, vous pouvez donc l’appeler pour qu’il vienne s’expliquer ?

— Oui. Je vais le faire.

— Soit.

Ce Walter saisit une tablette dans sa mallette et commence à faire défiler les différents éléments sur l’enquête en cours.

— Admettons que ce ne soit pas vous, l’auteure du crime, dit-il enfin, qui est le véritable meurtrier ?

— Je l’ignore.

— C’était votre ADN que l’on a retrouvé sur ce mégot sur le toit d’en face. `

— Mégot que j’ai moi-même relevé.

— Avez-vous pu admettre l’idée que vous avez probablement une sœur jumelle ou un frère jumeau ?

Je secoue la tête de désapprobation.

— Si c’était le cas, je pense que j’aurais été mise au courant depuis longtemps.

Walter continue d’agiter ses doigts sur sa tablette :

— Si nous parlions de votre père et de votre mère, Lisa ?

Je hausse les épaules :

— Que voulez-vous savoir ?

— Est-ce vrai que votre mère était folle ?

— Quel rapport avec l’enquête ?

— Je cherche à déterminer les raisons pour lesquelles vos parents auraient pu vous cacher que vous aviez une sœur jumelle ou un frère jumeau. Donc, est-ce vrai pour votre mère ?

Je fronce les sourcils, je suis crispée :

— Oui, c’est vrai.

— Qu’est-ce qu’elle est devenue ?

— Je ne sais pas trop. Mon père a été obligé de l’interner quand je n’avais même pas un an. Je ne l’ai pas connue.

— Et votre père ? Est-ce qu’il était présent pour vous ?

— Pas vraiment. Il travaillait beaucoup, du peu dont je me souvienne.

— Sur quoi ?

— Comment le savoir ? Je n’avais que deux ans.

— Peut-être qu’il s’occupait de votre sœur ou votre frère.

— Vous ne remarquez pas que cela est totalement absurde ?

— Pas si je lis les antécédents de votre père. En 2057, il est embauché chez Google depuis déjà cinq ans. C’est un génie qui monte rapidement les échelons. Il est promu responsable en charge du département Robotique. Il est rapidement intégré à l’équipe de développement des machines envoyées sur Mars (la plupart sont d’ailleurs de lui). Puis en 2059, c’est la rupture brutale de contrat avec Google, officiellement pour s’occuper de votre mère atteinte de démence. Puis, plus rien…

— Il est rentré en France pour s’occuper de sa famille. Qu’est-ce qu’il y a de mal à ça ?

— Il n’a plus jamais retravaillé pour qui que ce soit. Il est devenu quasiment invisible jusqu’à sa mort en 2066. Qu’a-t-il fait pendant tout ce temps ?

— Je vous l’ai déjà dit, j’étais trop petite pour me souvenir.

— Il vous a confié à votre grand-père Georges, se délestant par la même occasion de toute obligation paternelle et ayant le champ libre pour d’autres projets. Lesquels ?

— O.K, ça suffit ! Je ne dirai plus rien d’autre sans la présence d’un avocat.

Walter sourit.

— Très bien. C’est votre droit le plus strict. Je l’appelle pour vous.

Il s’en va, l’air satisfait. Après quelques instants, mon téléphone sonne. C’est David.

— Comment ça va ?, demande-t-il d’une voix basse.

— J’ai connu mieux mais je pense que je survivrai.

— Walter a un sourire de merde, il fanfaronne un peu. Tu as dit quelque chose qu’il ne fallait pas ?

— Non. Mais il a orienté l’interrogatoire sur du personnel et j’ai demandé la présence d’un avocat.

— Ce type est un connard fini. Tu as attisé son appétit en faisant ça.

— Je sais. Mais j’essaye de gagner du temps le plus possible…

— Je suis actuellement en train de te parler dans les chiottes. Marc-Olivier a cassé le code.

— Déjà ?

— Ce n’était pas très compliqué d’après lui. Devine ce qu’il a découvert ?

— Quoi ?

— Des enregistrements audio. Ce monsieur Girard conservait tout, comme s’il craignait d’être un jour arrêté par la police où je ne sais quoi. Tiens, ça me rappelle quelqu’un…

— Que disent ces enregistrements ?

— Nous ne les avons pas tous écoutés mais il semble que l’ambassadeur soit rentré en contact avec une organisation secrète.

— Comment elle s’appelle ?

— Je l’ignore, il faudrait écouter tous les enregistrements pour espérer entendre un nom. Ils ont utilisé un changeur de voix en plus.

— Pourquoi aurait-il fait une chose aussi compromettante pour sa carrière ?

— Peut-être que les doutes qu’il a émis envers le projet « Breath for Mars » l’ont poussé à franchir la ligne rouge pour connaître la vérité. Tu sais, j'ai le sentiment qu'il y a encore des gens intègres dans ce monde de pourritures. Reste à savoir de quelle organisation il s’agit et ses liens avec elle ?

Walter revient, accompagné d’un homme en costume. Je raccroche immédiatement.

— Voici maître Letellier. Il sera donc votre avocat à partir de maintenant.

— Parfait.

Walter s’approche de moi et tend la main :

— Donnez-le-moi maintenant.

— Vous donner quoi ?

— Votre portable. Vous êtes en garde à vue.

— Je sais.

— Écoutez, je vais être clair avec vous. Cette enquête est une affaire d’État. Autant vous dire que tout cela sera suivi par les hautes instances. Il est important que la vérité éclate et je serai là pour que ce soit le cas. Si jamais vous nous cachez des informations capitales qui nous permettraient de retrouver le tueur, je le saurai et vous en subirez les conséquences, collègue de travail ou pas.

Je le toise du regard :

— Je n’ai rien à me reprocher, je n’ai tué personne.

— Bien, maintenant ma cliente et moi allons quitter cette salle d’interrogatoire, intervient maître Letellier. Elle ne vous dira plus rien sans ma présence désormais.

— Mais je ne le sais que trop, ricane Walter, cette histoire n’est pas terminée.

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