19 - Capsicum

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05.05.2088 – Journal d'Oracio


Manger à la même heure. Travailler à la même heure. Dormir à la même heure. Ne parler que de choses en rapport avec le travail. Ne plus accorder de place au superflu, encore moins à l'improvisation. L'Homme Nouveau serait-il devenu insensible selon monsieur Carpenter ? Un être de raison à part entière plutôt qu'un être d'émotions ? « Breath for Mars » ressemble plus à un lieu sans âme qu'au monde idéaliste et utopique qu'il se vante d'avoir créé.

Je fais ce qu'il me demande de faire. Ayant maintenant l'identité de Jonathan Couthenx, affecté à la Technologie, je suis ingénieur et travaille sur la robotique. Le responsable, qui ne m'avait jamais vu, ne semble pas pour autant perturbé par ma présence. J'ai mon badge, c'est tout ce qui compte pour lui. Il me présente les lieux. Ceux-ci sont plus vastes qu'au département de Biologie et la sensation de confinement se ressent beaucoup moins.

Il y a bon nombre d'humanoïdes ici, ce qui est logique. On les répare ou on les débranche lorsqu'ils deviennent obsolètes. On vérifie qu'ils n'aient pas d'anomalies et qu'ils exécutent bien toutes les tâches qui leur incombent. Les énormes engins permettant le forage attirent mon attention ; des robots géants à la forme de crabes métalliques pesant plusieurs tonnes. Sur chacune de leurs carlingues, on peut lire en toutes lettres l'inscription suivante :


« Propriété de l'armée américaine »


Après m'avoir indiqué mes tâches, le responsable me quitte platement pour vaquer aux siennes. Je profite de l'occasion pour m'éclipser parmi les ingénieurs. Soudain, je reconnais un visage familier :

— Bryna ?

L'humanoïde, debout et immobile, semble reprendre vie et se tourne vers moi.

— Bonjour, monsieur.

— Que fais-tu là ?

— On m'examine. Les ingénieurs vérifient mon état.

— Je ne suis pas forcément pour...

— Jonathan ?

C'est Jenny en blouse blanche qui vient de me reconnaître. Elle s'approche de moi.

— Quoi de neuf depuis hier, Jenny ?

Elle fait une mine contrite.

— Écoute, je peux te tutoyer, maintenant ? Pour hier, je suis désolée.

Je croise les bras.

— Vraiment désolée, c'est vrai. La façon dont Aksionov t'a traité fut brutale. Il n'aurait pas dû... On n'aurait pas dû te jeter du dortoir comme ça.

— Hum, ce n'est pas faux...

— En plus, Xhang nous a dit pour Paul... Qu'il est un terroriste et qu'il sera renvoyé sur Terre. C'est... C'est très grave, je n'ai pas de mots assez forts pour ça.

— Le terrorisme n'a pas de visage...

— Tout ça m'a perturbé pendant la nuit, à un point que je n'aurais pu imaginer. Et en sachant ce que je sais, je ne peux nier que tout cela est plus que troublant.

Elle jette un œil autour d'elle discrètement et me murmure :

— Je veux parler du forage...

— J'avais compris.

— Bref, j'ai revu ma position sur toi. Je ne sais pas vraiment qui tu es ni ce que tu veux, mais... Il y a des choses étranges qui se déroulent ici et j'ai envie de connaitre la vérité. Alors, je suis prête à t'aider si tu as besoin de moi. Xhang aussi.

— Sérieusement ? Vous êtes prêts à risquer votre boulot pour moi ?

Elle me frappe gentiment l'épaule.

— Pas pour toi, idiot, pour avoir des réponses. On ne veut rien faire d'illégal.

Je pousse un rire forcé :

— Je ne peux rien promettre... En tout cas, je vous remercie. J'ai un plan qui, je pense, pourra nous permettre d'en savoir plus. J'ai besoin de vous pour le mettre au point. Mais une question me taraude...

— Laquelle ?

— Une fois que tu sauras la vérité, qu'en feras-tu ?

— Et toi ?

Je ne réponds pas. Jenny recommence à me dévisager :

— Tu sais, j'ai vraiment l'impression de te connaitre...

— Je dois aller bosser, je reviens vers toi en temps voulu.

Je m'éloigne en me disant que je l'ai encore une fois échappé belle. Jenny est désarçonnée par ma volte-face et tourne les talons à son tour.

La journée se passe sans incident. J'inspecte les humanoïdes, vérifie sur une tablette qu'ils restent conformes à leur fonction et allume le chalumeau lorsque des réparations éventuelles s'avèrent nécessaires. En milieu d'après-midi, un haut gradé militaire flanqué de quelques soldats vient prend le pouls des robots crabes. Une mission d'exploration se profile pour bientôt, je le sens. Ont-ils finalement trouvé ce qu'ils cherchaient ? On me convoque discrètement au département Biologie. Une porte puis une autre. De nouveau, la froideur, l'obscurité et les odeurs obsédantes semblables au milieu hospitalier. La salle des cuves. Elles sont à présent vides de leurs hôtes. Du monde s'affaire autour d'un clone. Le mien. Monsieur Carpenter, chef d'orchestre de ce manège, me salue comme le ferait un gourou, en tendant les bras. Mais pas pour m'accueillir, plutôt pour que je bénisse son œuvre. Quoi de plus jouissif que d'être adoubé par l'original de sa réplique. Ce n'est pas une chaleureuse faveur mais de la glaciale vanité.

— Je vous accorde ce plaisir, plaisante-t-il niaisement, voici numéro six, votre copie modifiée.

Le clone, assis, se lève pour me serrer la main. Quelle étrange impression de reflet. Les cheveux, les oreilles, les yeux, le nez, la bouche... C'est moi à tous points de vue.

— Nous avons deux Don Sewn pour le prix d'un !

Sait-il au moins ce qu'il dit ?

Mon clone est vêtu de sa combinaison spatiale, prêt pour le départ.

— C'est un honneur pour moi de vous rencontrer, monsieur, dit-il sur le ton de l'amabilité.

Les scientifiques jubilent de l'avoir rendu si poli.

— Je ne sais pas si cet honneur est réellement partagé.

— Allons, Don Sewn, ne soyez pas si aigri devant le progrès, intervient monsieur Carpenter, contrarié.

— Qui l'accompagne pour ce voyage ?

— Deux scientifiques qui ont terminé leur mission, ainsi que deux militaires. La puce est maintenant opérationnelle. Il la confiera à la journaliste à son arrivée.

— Ne risque-t-il pas d'être arrêté par les autorités françaises avant ?

Le CEO esquisse un sourire :

— Je savais que vous alliez dire ça. Mais non, il aura le temps de faire ce qu'il doit si tout se passe comme prévu.

— Je n'en saurai donc pas plus avant de l'avoir vu...

— Exact. Mais regardez-le donc ! Une merveille d'intelligence et de force brute. Comment voulez-vous que je sois inquiet ?

Numéro six me fixe d'un regard ténébreux. Il semble lui aussi très intrigué par moi. Ses yeux vides me mettent mal à l'aise.

— Tu feras exactement ce que l'on te dit de faire, n'est ce pas ? , s'enquiert monsieur Carpenter.

— Oui, monsieur.

— Y compris tuer si nécessaire ?

— Oui, monsieur.

Je le regarde, interloqué. Monsieur Carpenter, s'aperçevant de mon trouble, rajoute :

— Oracio, je plaisante. Allons, il est l'heure. Accompagnons numéro six jusqu'à la fusée et laissons-le accomplir sa miss... Sa destinée.

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