15 - Puzzle

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03.11.2087- Journal de Lisa


Vingt heures et demi, bordel ! Enfin libre. Je prends une énorme bouffée d'air frais en pleine tronche ! Il fait nuit noire à Levallois-Perret et il est temps pour moi de rentrer, d'oublier ces deux journées de merde. Le froid me mord le visage et les mains. Je suis vêtue légèrement et je grelotte. Vite ! Je m'engouffre dans le premier Uber venu.

— Porte de Vanves, merci !

Je suis tellement éreintée que je ne réfléchis même pas à des choses qui devraient être évidentes pour la flic que je suis : mon téléphone portable est sûrement piraté par la DGSE, ma montre aussi, mais je n'ai pas le temps d'y penser davantage. Depuis mon passage dans cette maudite machine R.M.C j'ai l'impression d'avoir été lobotomisée et j'ai le cerveau en bouillie. Accoudée à la vitre de la voiture, je suis à deux doigts de vomir...

— Tout va bien, Madame ?, me lance le chauffeur avec un fort accent hispanique.

Ce con m'a fait sursauter !

— Ça va, merci...

— Dure journée ?

— Ouais, on va dire ça...

— Vous êtes espagnole, n'est-ce pas ?

Je soupire et me recroqueville sur la banquette arrière.

— Ça se voit tant que ça ?

L'homme pousse un rire :

— Ha ! Désolé, je n'ai pas pu m'en empêcher. Moi, c'est Romario, je viens de Merida.

Je ne réponds rien.

— Habla español ? , demande le chauffeur, vous parlez un peu ?

— Oui, je parle. Mais je ne peux pas dire que c'est grâce à mon grand-père que j'ai appris.

— Ah bon ? Pourquoi ?

— Il n'était pas très porté sur l'apprentissage de l'espagnol. Enfin, bref...

— Je comprends... On est bientôt arrivés.

Il me dépose au coin de la rue et file sans demander son reste.

Tant mieux.

Je m'empresse de franchir l'entrée de mon immeuble et de monter quatre à quatre les trois étages qui mènent à mon appartement... Disons, mon ancien appartement. Évidemment, j'avais été perquisitionnée à mon insu. La porte était condamnée, avec la banderole d'avertissement juste devant pour me dire : « Sayonara, Lisa, impossible de rentrer chez toi. »

— Merde...

Inutile d'être Einstein pour deviner que tout devait être sans dessus dessous à l'intérieur.

La porte d'en face s'ouvre dans un chuintement grincant.

— Madame Martos ?

La vieille madame Cazard, une femme avec un grand cœur et à moitié sourde, ce qui m'arrange pour écouter les Creepy Death XI à fond lorsque j'ai le blues.

— C'est moi.

— Ça fait tellement longtemps que vous n'étiez pas revenue.

Elle s'avance et me serre dans ses bras. Je ressens sa sincère inquiétude par les légers frissons qui parcourent ses frêles petits doigts.

— Il y a eu les infos, et puis ils sont venus chez vous à la recherche de quelque chose, mais je ne pense pas qu'ils l'aient trouvé. J'étais sûre qu'ils repartiraient bredouilles puisque vous êtes innocente. C'est trop moche ce qui vous arrive.

— Est-ce que l'un d'eux était grand, le visage carré, cheveux grisonnants sur les tempes, le nez cassé ?

— Oui.

Le lieutenant Gilbert...

— Ok, je n'ai presque plus de batteries sur mon smartphone... Pourrais-je utiliser le vôtre pour appeler un ami ?

— Bien sûr.

Elle me fait entrer chez elle et me passe son téléphone. Je la remercie et compose un numéro que je connais parfaitement :

— Allô, David ? C'est Lisa... Oui, je sais... Oui... Écoute, je ne suis pas seule, je ne peux pas trop parler, là... Peux-tu m'héberger cette nuit, s'il te plaît ? ... Ils ont condamné mon appartement... Oui, je sais... Alors, c'est oui ? ...................Ok, merci, j'arrive d'ici trente minutes. À tout à l'heure.

Je raccroche.

— Oh, vous savez, si vous vouliez d'un endroit où passer la nuit, je pourrais très bien vous héberger, madame Martos, propose ma voisine.

— C'est gentil de votre part, mais je ne peux pas rester ici. C'est compliqué à expliquer...

— Je comprends. La vie est tellement dure des fois. Je suis sûr qu'ils se rendront compte de leur erreur et que tout cela s'arrangera...

— En tous cas merci à vous, madame. Je file. Portez-vous bien !

— Vous aussi, madame. Faites attention à vous.

Je repars avec un début de migraine. La fatigue m'envahit. Le Uber est là. Je jette mon smartphone et ma montre dans la poubelle publique avec une certaine amertume.

— Les Batignolles, s'il vous plait.

— Tout de suite, madame.

Ce chauffeur-là n'est pas causant. J'en suis contente. Je commence à sévèrement accuser le coup. J'ai une tension dans la boite crânienne. Des hauts le cœur. Je sais bien que cela est sûrement un effet secondaire du traitement post-R.M.C. Trop tard pour les regrets.

En sortant de la voiture au point d'arrivée, je croise un humanoïde les mains prises par les courses. À cette heure-ci, on rencontre plus de machines que d'humains, surtout par ce froid. Ils font souvent les magasins à leur place.

Je me dirige d'un pas preste vers l'immeuble de David. Le temps de passer le porche, d'emprunter l'ascenseur et monter au huitième et je suis au pas de sa porte.

Il m'ouvre, l'air hagard et le regard fuyant :

— Salut, on t'a suivie ?

— Non.

— Rentre.

Il referme la porte derrière moi avec précaution.

— Tu sais les risques que je prends à te couvrir ? , demande-t-il d'un ton abrupt.

— Je te remercie. T'as de l'aspirine ? Quelque chose contre la migraine ?

— Regarde au-dessus du frigo. Il faut que l'on parle...

— Je dois prendre une douche, tu permets ?

— Vas-y, fais comme chez toi, dit-il en allumant la télé, retenant sa frustation.

Je m'enferme dans la salle de bains. J'avale un premier cachet d'aspirine. J'observe mon reflet dans le miroir. J'ai une mine de déterrée. Je me déshabille, m'empare du pommeau de douche et ouvre le robinet. Le contact avec l'eau me procure enfin le réconfort dont j'avais tant besoin et l'espace d'un instant je suis presque soulagée. Je sors un peu plus ragaillardie, prends le temps d'essuyer mon corps et de me sécher les cheveux. Puis, soudain, la réalité. Un début de nausée. Une boule dans le ventre qui remonte de mon estomac jusqu'à mon œsophage. C'est fulgurant. J'ai juste le temps de m'agenouiller devant la cuvette des WC et de me pencher vers le trône. Ma gorge se contracte brusquement. Je crache puis vomis violemment, poussant un gémissement plaintif au passage.

— Lisa, tout va bien ? , demande David derrière la porte.

— Ça va, t'inquiète pas.

Péniblement, je me redresse et tire la chasse. Mes réminiscences perdues me reviennent progressivement à l'esprit et je suis de plus en plus confuse. Je réalise que je ne sais plus qui je suis. Une flic ou la complice d'un terroriste ? J'appréhende maintenant d'affronter la vérité. J'ouvre la porte. David a l'air inquiet.

— Tu as vomi, je t'ai entendue, dit-il.

— Et alors ?

— Tu étais en garde à vue, c'est ça ?

— Et j'ai été relâchée, ils n'avaient rien contre moi.

Je m'assois sur le fauteuil, m'affalant littéralement. Le regard de David est posé sur moi, tantôt inquiet, tantôt circonspect.

— Ce n'est pas parce qu'ils n'ont pas de preuves que tu es débarassée d'eux, lâche-t-il.

Je le dévisage, énervée :

— Tu me crois coupable, c'est ça ?

— Je ne sais même pas qui j'ai en face de moi, ma coéquipière ou une terroriste.

— Tu te fous de moi ?

— Lisa, tu es suspendue, accusée de complicité dans la préparation d'un acte terroriste. C'est extrêmement grave ! Je risque ma carrière et ma vie à parler avec toi.

— Je ne te savais pas si trouillard. Je suis déçue.

Il se plante devant moi, m'empêchant de regarder la télé.

— Lisa, ce n'est pas un jeu ! Fini d'être ironique à tout bout de champ. Pourquoi es-tu venue me voir ?

— Je savais que tu ne me laisserais pas tomber.

— Les vraies raisons...

— Ok... Je dois retrouver ma mémoire à court et moyen terme. Je compte sur toi pour me dire ce que j'ai fait ces derniers mois.

David écarquille les yeux :

— Mémoire effacée ? Ne me dis pas que tu as utilisé un Effaceur ?

— Rectification : on a sûrement utilisé un Effaceur sur moi. J'ai été interrogée au siège de la DGSE. Ils voulaient tellement en apprendre sur moi qu'ils ont tenté de « réparer » en essayant de récupérer les souvenirs perdus.

— Et ils ont réussi ?

— Apparemment non puisque je suis ici à te demander des réponses. Tu as quelque chose à manger ? Je dois retrouver des forces.

— Tu viens de vomir...

— Je dois manger, David. Quitte à me forcer un peu.

— Je vais cuisiner quelque chose de rapide.

— Merci. Profites-en pour me dire comment j'en suis arrivée là.

David fronce les sourcils et se retire dans la cuisine.

— Tu t'es toi-même foutue dans la merde, Lisa, retorque-t-il en mettant l'eau à bouillir.

— Alors, toi aussi, tu penses que ce type est mon frère jumeau ?

— Il l'est. C'est pour ça que tu l'as suivi aveuglément. T'arrives pas à l'encaisser, mais à un moment donné, il faut voir les choses en face, tu l'as choisi.

Il ouvre l'étagère et prend le paquet de spaghettis qu'il laisse tomber dans la casserole. Je me lève de mon fauteuil et m'approche lentement de lui.

— Est-ce qu'on me soupçonne d'avoir tué des gens ?

— Non. Tu n'as tué personne.

— Et ce Don Sewn... Il a déjà tué ?

David s'empare d'une poële et me fixe longuement du regard avant de répondre :

— À ma connaissance, il n'est pas un meurtrier. Son seul crime est de se prendre pour un Robin des Bois. Il dilapide des entreprises corrompues et redistribue l'argent volé au peuple. C'est un hacker comme on en voit rarement. Un génie de l'informatique. Le gouvernement le déteste.

— Il y a de quoi...

— Je n'ai pas son dossier entier sous la main, c'est les services secrets français qui le détiennent.

— Et moi, comment je suis rentrée en contact avec lui ?

— On peut dire qu'il est venu à nous, en quelque sorte... Au début, il y a eu un meurtre.

— Un meurtre ?

— Tu ne t'en rappelles vraiment pas ?

— Non...

David sort de la cuisine et revient en brandissant un journal datant d'au moins un an déjà.

— Lis ça.

Je me penche sur l'article qui attire le plus mon attention, avec un titre en gros caractères sur la première page.

« L'Ambassadeur français aux Nations Unies assassiné », le lundi 21 octobre 2086.

— Zut... Tu parles d'un bad buzz...

— Ouais, et c'est nous qui avons été mis sur le coup. J'aurais jamais pensé que cette affaire serait notre dernière en tant que coéquipiers.

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(Je ne suis pas propriétaire du contenu de cette vidéo, et n'ai pas l'intention de violer le droit d'auteur)
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