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26.11.2088 – Journal de Jenny

— Il s’est jeté sur moi, je n’ai pas eu le choix que de tirer !
— Si on ne les tue pas, on perdra le contrôle de la base, il faut les exécuter !
— Mais, bon sang ! Ils ont des familles, des enfants ! On peut encore les soigner !
— Le lieutenant-colonel est très clair : la menace est trop grande. Je veux cinq hommes avec moi et on nettoie la zone ! Ces infectés sont foutus et ils veulent nous buter ! On ne se laissera pas faire !
— Si vous faites ça, aucun scientifique ne vous fera confiance !
— Fermez-la et occupez-vous de vos oignons !

— Jenny, ça va ? Jenny ?

— Oh, excuse-moi, Sabrina. Tu me disais ?

— Non, je me disais que ça pourrait te faire du bien de te joindre à notre prochaine partie de tarots, si ça te dit ? Je sais que Xhang était ton ami ici, et maintenant qu’il est reparti sur Terre, tu dois te sentir bien seule. Je ne veux pas te forcer, évidemment.

— Non, heu… je serais contente d’y participer, mais j’ai beaucoup de boulot en ce moment. Dès que je me libère, je me joins à vous. Promis.

Sabrina me sourit et soulève son plateau-repas, déployant sa longue crinière noire de cheveux bouclés avant de quitter le réfectoire. Je regarde mon plat, que j’ai a peine entamé et décide de quitter les lieux à mon tour, afin de fuir les regards inquisiteurs de mes collègues. Tout ça m’est devenu insupportable.


Xhang a quitté Mars hier. Je l’envie tellement. Je n’ai plus personne avec qui me confier. J’espère qu’il fait bon voyage.


Au département Technologie, les gens se doutent que quelque chose cloche depuis que je ne suis plus à mon poste. Je me sens scrutée et observée.
Le lieutenant-colonel a tenu à ce que nous ne soyons pas dérangés durant notre «mission». Il a jeté un œil sur les CV des ingénieurs de la base et il a recruté les trois meilleurs, dont moi. Il a ensuite libéré une salle rien que pour nous, avec tout le materiel nécessaire pour tenter de ressusciter Oracio. On peut dire que monsieur Carpenter l’a convaincu.


Avec l’aide précieuse de Bryna nous avons travaillé sans relâche durant trois jours. On savait que cette dernière avait été conçue par Google, mais sans se douter que Bryna et Oracio avaient eu le même concepteur: Rodrigue Martos, une légende au sein de Google. Tout le monde connaissait l’histoire entre Rodrigue Martos et monsieur Carpenter. Une amitié brisée, des chemins différents, un ingénieur de génie limogé… Le sujet était tabou et monsieur Carpenter nous avait rigoureusement demandé de ne pas en parler ici. Pourtant, avec Bryna, le souvenir de l’ingénieur virtuose remontait à la surface. Même si aucun de nous ne l’avait connu, on avait tous entendu des anciens collègues nous dire que sans lui et son équipe, le projet Genesis ne serait jamais arrivé à son terme.

Ressouder la tête d’Oracio n’a pas été aussi simple que ça : son enveloppe charnelle avait été déchiquetée par l’énorme pince du déblayeur et des composants avaient été perdus. Bryna nous donna la liste de ce qui manquait, ce qui nous fit gagner un temps précieux.

Nous avons dû utiliser des éléments de substitution piochés çà et là dans le département, notamment une nouvelle batterie. Nous étions conscients que cela n’était pas l’idéal, mais nous manquions de temps.


Puisqu’il n’y avait aucune fiche technique d’Oracio, il fallait itérer sur l’emplacement de certains composants. Fixer les diodes, souder les fils, c’était facile, mais il nous fallait comprendre à quoi tout ça servait et cela était très compliqué. Jarod, l'un de mes confrères, avait malencontreusement fait tomber la tête d'Oracio sur le sol et elle avait roulé jusqu'à mes pieds. Cela m'avait têtanisée.


La carte mémoire était partiellement endommagée. C’était la mauvaise nouvelle.
— Nous devons récupérer les données et les transférer sur une nouvelle carte mémoire, suggère Bryna, le modèle le plus proche de celui utilisé par mon concepteur est l’Hydro-500. Il est 20 % moins puissant que ce modèle-ci. C’est une carte que mon concepteur avait spécialement conçue pour Oracio. L’Hydro-500 va surchauffer. Il ne tiendra que quelques jours avec un tel volume de données à gérer.
— C’est plus qu’acceptable, non ?,acquiesce Chris, l’autre ingénieur qui me regarde afin de récolter mon avis.
— Une fois que l’Hydro-500 sera épuisé, est-ce que l’on pourra à nouveau récupérer les données et les transférer dans une autre carte ?
Bryna hoche la tête négativement.
— La récupération de données est une operation risquée, surtout dans le cas d’un humanoïde. Une première récupération engendra une déperdition des données qu’il sera impossible à réparer. Une deuxième opération de ce genre deviendra inutile car Oracio sera obsolète.
J’expire profondément à cette idée. Les autres ingénieurs sont indécis.
— C’est amplement suffisant, tranche monsieur Carpenter en claquant des mains, allez, au boulot !
La récupération des données commence. Cela ne prend pas plus de trente minutes. Le transfert vers la nouvelle carte mémoire se passe sans encombre.
Une heure plus tard, l’ Hydro-500 est fin prête pour être insérée dans la tête d’Oracio. C’est Bryna qui prend l’initiative de s’en charger. Je dissimule mal mon inquiétude, tandis que monsieur Carpenter, les manches retroussées, semble retenir sa respiration.

— C’est bon, confirme Bryna, vous pouvez essayer de l’activer en envoyant une décharge électrique.
— O.K!
Chris branche un câble dans la prise située à l’arrière de la tête d’Oracio, camouflée par ses cheveux. Puis, s’approchant du générateur, il l’actionne en appuyant sur le bouton de démarrage.
Nous sentons l’électricité parvenir jusque dans la matrice d’Oracio, mais ce dernier reste immobile.
— Il ne réagit pas, c’est normal ?, s’impatiente soudainement monsieur Carpenter.
— Oui, ça l’est, car il a été longtemps hors-service, explique Chris, il faut un peu de temps pour recharger les batteries.
En réalité, monsieur Carpenter le sait très bien. Il a l’air tendu. Je ne l’ai jamais vu dans cet état de nervosité.
— Je vais recommencer, indique Chris après un moment.
Deuxième charge. Aucune réaction. Monsieur Carpenter commence à faire les cent pas pour se détendre. Je reste muette, ne sachant pas quoi faire. Bryna observe sans mot dire.
Troisième charge. Toujours rien.
— Je commence à me demander si vous êtes aussi compétents que vous le dîtes…, lâche finalement monsieur Carpenter en grimaçant de colère tout en s’adressant à moi.
Je retrouve enfin son vrai visage. Il m’exaspère déjà.
— Je vous avais prévenu que nous ne pouvions pas faire de miracles. Il était déjà bien endommagé !
— Ne me parlez pas sur ce ton ! Je vous ai embauchée parce que vous étiez surdouée, pas parce que vous étiez une fille à papa ! Prouvez-le, maintenant !
— Je sais pertinemment que c’est vous qui lui avez fait ça et je ne…
— Attendez ! Il réagit enfin !, s’écrie Jarod.
En effet, des stimuli font tressaillir les paupières d’Oracio. Ses mains gigotent peu à peu.
— Il est en train de se mettre à jour, ça a marché !, jubile Chris.
Monsieur Carpenter pousse un hourra de soulagement. Oracio ouvre enfin les yeux.
Je ne peux m’empêcher de m’approcher de lui.
— Oracio ? Tu m’entends ?
— Oui, répond-il laconiquement.
— Tu te souviens de moi ?
— Je ne pense pas. Qui êtes-vous ?
Pendant quelques secondes, je digère la nouvelle. De quoi se souvient-il ?
— Je vais prendre les rênes, intervient monsieur Carpenter, te rappelles-tu de ton nom d’usage, machine ?
Oracio tourne lentement la tête vers lui.
— Mon nom est Oracio, mon pseudonyme est Don Sewn. Je suis cyber-pirate.
Nous nous regardons les uns, les autres, constatant que toutes ces données récentes ont été perdues. Monsieur Carpenter persiste néanmoins :
— Machine, sais-tu pourquoi tu es sur Mars ?, demande-t-il.
Oracio prend un peu de temps avant de répondre.
— Dernière mise à jour… Mission sur Mars : premièrement, filmer les choses inhabituelles sur la base. Deuxièmement, préserver les humains jusqu’à leur départ, répond Oracio.
Filmer des choses «inhabituelles»? La mission qu’a confiée la Nueve à Oracio. Il est l’auteur de la vidéo qui a embrasé le monde. Le scandale dont nous parlions souvent, il était en train de le fabriquer depuis tout ce temps…
— Lorsque tu es sorti de la base, tu es allé parler à l’entité extra-terrestre, énumère lentement monsieur Carpenter, et tu as dit qu’il s’agissait de Dieu. Tu nous a prévenus que si nous ne quittions pas Mars, de grands malheurs allaient arriver et c’est justement ce qu’il s’est passé…
— Et ça peut recommencer, termine Chris d’un ton sinistre.
— C’est pourquoi tu dois repartir pour aller parler à l’entité et tenter de mettre un terme à tout ça, poursuit monsieur Carpenter, tu penses que tu peux le faire, machine ?
Oracio hoche la tête par l’affirmative.
— Oui. Si cela peut sauver des vies, je le ferai volontiers, répond-il.
Cela a l’air de satisfaire monsieur Carpenter. Pas moi.
— Vous ne remarquez rien ? C’est devenu un légume ! Le Oracio que je connaissais était…
— Cet Oracio est mort, madame Sullivan, coupe brutalement monsieur Carpenter, faites-vous une raison ! Il est peut-être devenu défaillant, mais il est le seul espoir qu’il nous reste.
Je suis forcée de reconnaitre qu’il n’a pas tort.
On habille Oracio d’une combinaison avant son départ. Le lieutenant-colonel Ferguson, informé par la nouvelle, apparaît à nouveau parmi nous. Même s’il semble toujours aussi sceptique quant à l’utilité de l’entreprise, il n’en reste pas moins impressionné de notre réussite.
Je souhaite encore échanger avec Oracio, avoir enfin les réponses aux multiples questions que je me pose, mais ni monsieur Carpenter, ni le lieutenant-colonel ne m’en laissent le temps.
— On devrait quand même garder un œil sur lui, vous ne pensez pas ?, propose Jarod, s’assurer qu’il mène sa mission à son terme avec un mouchard. On a quand même pas fait tout ce beau travail pour rien…
— Solution pertinente, fait remarquer Bryna.

L’idée fait consensus parmi nous et on installe à la hâte une caméra sur la tête d’ Oracio.
—Est-ce que vous pourrez faire ce que vous avez fait il y a six mois et joindre cet humanoïde par la radio ?, s’enquiert le lieutenant-colonel en se tournant vers moi.
Cette question réveille en moi de mauvais souvenirs, mais nous n’avons plus temps de verser dans le sentimentalisme.
— Oui, j’accepte. Je lui dois bien ça.

On charge les clones de l’emmener vers le lieu du gouffre en rover.
En un rien de temps, il quitte à nouveau la colonie.

Le lieutenant-colonel nous remercie pour notre travail et s’entretient avec monsieur Carpenter en privé. Discrètement, alors que mes confrères s’éloignent, j’essaye de tendre l’oreille.
Malheureusement, je ne parviens pas à décrypter leur discussion, mais je les entreaperçois à travers l’interstice de la porte.
Le lieutenant-colonel montre quelque chose à monsieur Carpenter sur sa tablette tactile. Ce dernier a l’air sous le choc.
— Vous devez rentrer, cela devient une nécessité urgente, ordonne le lieutenant-colonel.
— Je… Je comprends, balbutie monsieur Carpenter, blême.
— Votre présence à ce procès qui déchaine les passions peut sûrement faire la difference. Je vous ai accordé le temps nécessaire. Vous serez dans le prochain vol retour. Départ demain.
— Très bien… Je prépare mes affaires.
Le lieutenant-colonel s’avance vers la porte d’un pas preste. Je fais mine de m’éloigner.
— Inutile de jouer la comédie, je vous ai vue, madame Sullivan, me lance-t-il sans sourcilier davantage.
— Je… Je suis confuse… Désolée.
— Il n’y a pas de mal. Je suis content que vous ayez accepté ma proposition. J’en viens même à repenser à toutes vos tentatives de me dissuader d’emmener des échantillons de Mars dans les fusées. Pour le moment, je ne l’ai pas fait à cause de vous…
Je suis agréablement surprise par cette révélation :
— Sérieusement ? Vous me croyez, maintenant ?
Le lieutenant-colonel esquisse un sourire.
— Oh, non ! Je ne suis pas naïf, madame, mais prudent. Je ne veux faire courir aucun risque aux résidents de cette base et c’est pourquoi aucun échantillon martien n’a été embarqué dans la première fusée. Je compte le faire lors des dernières évacuations.
Quel soulagement ! Certes, il ne renonce pas, mais il nous fait gagner un peu de temps.
Je ne peux m’empêcher de le complimenter :
— Je ne devrais pas dire ça, mais vous êtes vraiment différent du colonel Williams. C’est un mal pour un bien que vous l’ayez remplacé.
Il ne me remercie pas, mais son regard en dit long. Flatté, il m’envoie un dernier sourire et s’éloigne en déclarant :
— Si cet humanoïde est bel et bien notre dernier espoir, alors prions pour lui !

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     Ellegua s'inclina avant de se retirer de la salle du dieu. Lorsqu'il parcourut le couloir du palais des trois rois suprême il tomba nez-à-nez avec Eshu, le dieu de la discorde et de la tromperie. Il semblait profondément concentré dans la contemplation de ces énormes statues à l'effigie des dieux orishas qui longeaient les murs. Elles étaient soit en obsidienne, en or ou en argent. Ellegua le vit dérober une plus petite avant de la glisser dans la poche de sa longue tunique en tissu rouge et noir, avant de s'arrêter net devant le regard accusateur du dieu messager, Eshu lui jeta un regard sournois. Il coiffait son chef d'un joli chapeau noir et rouge également comme le reste de ses habits.
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– Je suis un messager et non un serviteur, lui répondit le dieu vexé de cette demande...et puis de toute façon si vous voulez vraiment vous faire plaisir de quelques mets, Il vous suffit tout simplement de faire apparaître une niche de pain bien garnie, espèce de paresseux !
– Je suis au courant, petit insolent faiblard, mais ce serait beaucoup plus jouissif de te voir dandiner avec un plateau remplis d'avocats, soumet toi à moi Ellegua afin de me donner l'occasion de rigoler un peu. Ce qui est rare dans ce palais ennuyeux. En rétorquant cela, le dieu de la discorde coupa le passage au messager et ce dernier baissa la tête. Sa faiblesse était visible et puis en même temps que pouvait faire ce pauvre Ellegua face à la puissance de persuasion du dieu malin. Eshu sourit devant la faiblesse de sa victime et lorsqu'il retourna dans ses quartiers il fut ravi d'y découvrir à coté de son amante, un panier remplis de fruits succulents avec du pain de mil.
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      Leurs activités étaient très fréquentes et discrètes. Mais Eshu était naïf, le comble pour un dieu de la tromperie. Alors qu'il croyait avoir Yemoja rien que pour lui, il fut surpris de ne pas la retrouver un soir dans sa couchette comme à son habitude. Il ne lui en voulut pas mais quelques jours plus tard, il l'a surprise au moment où elle pénétrait dans les quartiers d'Olodumare. La jalousie lui monta au nez. Il se précipita donc vers la porte du roi suprême et l'ouvrit.
      La scène lui fendit le cœur. Gênée, Yemoja ramassa un pan de la longue tenue d'Olodumare pour couvrir sa nudité.
– Mais que fais-tu là, mon cher Eshu. Demanda à la fois gêné et énervé. Ce dernier ne savait pas que le dieu de la discorde avait des ébats passionnés avec la même concubine que lui. Mais cela ne suffit pas à le calmer, alors il envoya un sort de cécité en direction des deux divinités. Eshu retira un poignard de sa ceinture et l'enfonça dans le cœur de son amante après avoir réduit la distance qui les séparait.
– Je t'aimais...lui dit-il simplement en tenant sa tête entre ses mains, tandis que son corps glisser lentement sur le sol.
      Alors qu'il s'apprêtait à poignarder le dieu aveugle qui venait de s'écrouler, une lance perfora le corps d'Eshu. Mais son cœur resta intact. Eshu s'écroula et s'évanouit juste après avoir aperçu le visage froid et terrifiant d'Ogun, le dieu de la guerre qui venait de le neutraliser.

Note d'auteur. 
J'espère que ce prologue vous a plu. Si c'est le cas n'hésitez pas à me laisser un commentaire et un vote.
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on se retrouve dans le premier chapitre. 
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