75 - Scandalum

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24.10.2088 –Journal de Gloria Spinoza, secrétaire générale des Nations Unies

Prendre des vacances et rentrer au Portugal a été une bouée de sauvetage. J’ai revu ma fille et mon fils, tous deux parents. J’ai partagé avec eux des moments de joie que je n’oublierai jamais. Pour une fois, je me suis complétement déconnectée du travail. Finis l’ONU et ses dirigeants arrogants et pompeux. Finie Mars, la « Terre Promise » et cet espoir qui se fait tant attendre. Je n’aspire plus qu’à une seule chose, désormais : la paix.

Lorsque je vais me coucher, j’ai le sourire. Je sais que le lendemain, nous irons à la plage de Porto avec mes petits enfants. Cela va être une belle journée.
Je suis réveillée en sursaut à quatre heures du matin. Je reçois des dizaines de messages inquiets de mes amis. Je les lis, prise d’une soudaine angoisse :

« Regarde les infos, ils ne parlent que de toi ! Je suis choqué ! »

« Les journalistes vont frapper à ta porte, protège-toi! »

« J’espère que tout va bien, la nouvelle fait l’effet d’une bombe ! »

Affolée, je saute du lit et allume la télévision du salon. Toutes les chaînes sont en boucle. C’est un événement sans précédent.
— Comme nous vous le disions depuis une heure, une vidéo virale fait le tour des réseaux sociaux et scandalise la toile,annonce le journaliste, en effet, les images ont tout l’air d’avoir été prises à « Breath for Mars », la célèbre colonie martienne. On y voit de l’intérieur ce qui s’y passe et beaucoup de choses semblent très surprenantes et choquantes. Mais le plus accablant est ce qui se dit en camera cachée entre l’actuel CEO de Google, monsieur Carpenter et le colonel américain Williams. Rajouté à cela, il y a d’autres vidéos incriminantes où des membres de l’ONU discutent du projet Genesis en des termes peu flatteurs, notamment madame Gloria Spinoza, l’actuelle secrétaire aux Nations Unies. Cette vidéo, qui n’a pas encore été formellement authentifiée par les enquêteurs, proviendrait directement du célèbre hacker Don Sewn, peu de temps après son arrestation sur le tarmac du site de lancement de Beauvais. Même si rien ne prouve que tout ceci soit vrai, le choc provoqué dans l’opinion publique est désastreux. On ne sait pas encore exactement comment cette vidéo a pu fuiter, mais les conséquences de sa diffusion à grande échelle, pourraient accabler des centaines de dirigeants parmi les plus puissants du monde.
Pour étayer le propos, le journaliste recueille des témoignages d’internautes qui viennent de visionner la vidéo à chaud :
— C’est terrible, je n’aurais jamais pensé que l’ONU ait l’intention d’abandonner la Terre, se consterne un jeune étudiant, la corruption a atteint un niveau effrayant.
— C’est hallucinant de confier nos vies à des personnes aussi cupides et malveillantes, renchérit un autre, ce mépris pour le peuple est devenu insupportable !
— Ceci est une ultime provocation, ils vont le regretter!
— Ils ne méritent pas de jouer avec nos vies depuis toutes ces années, ils devraient tous croupir en prison !

On frappe à la porte. Je sursaute.
— Madame Spinoza, c’est monsieur Garcia, de la sécurité. Ouvrez, s’il vous plaît !
Je me précipite vers la porte et vais lui ouvrir. Il a l’air soucieux, en alerte. Il vérifie chacune des fenêtres.
— Il y a des gens qui sont en bas de la rue, ils ont l’air très en colère, me dit-il, il faut vous évacuer. Nous allons sortir du bâtiment par-derrière.
Le brouhaha ameute mes enfants qui se réveillent à leur tour. Nous sommes au total sept. Les deux gardes du corps nous escortent jusqu’à la voiture garée non loin d’ici.
Un manifestant surgit, encapuchonné. Il a un cocktail Molotov dans la main droite et le lance sur la voiture :
— Reculez !, s’écrie le garde du corps.
La bouteille explose et la voiture prend feu. Monsieur Garcia braque son arme sur l’agresseur.
— Barre-toi !, lui aboie-t-il.
Étonnamment, le voyou prend la fuite, laissant les manifestants nous invectiver violemment tandis que nous fuyons au pas de course.
— Comment en est-on arrivés là ?, s’écrie Alexandro, mon fils.
Je suis moi-même totalement désorientée par les événements. Tout est allé très vite. On se met à l’abris et monsieur Garcia appelle une autre voiture. J’en profite pour tenter de joindre l’ONU sans succès. La ligne est saturée.
— Le scandale vient d’éclater, je pense qu’il est trop tôt pour avoir une réaction de l’ONU, suppose ma fille, Esmeralda.
— Soyons réalistes, tout ceci était prévisible ! ,rétorque Alexandro en tentant de calmer ses deux garçons qui pleurnichent.
Je comprends parfaitement leurs remontrances. Ils m’avaient tous les deux mise en garde du danger qu’impliquait le projet Genesis si jamais il était éventé. Je les ai toujours rassurés et je me suis convaincue que le peuple devait être maintenu dans l’ignorance. Tout ceci était beaucoup trop controversé pour être compris de la majorité. J’en ai maintenant la certitude, ce soir. Mais j’aurais pu tout aussi bien agir autrement. J’aurais pu être pédagogue, diplomate et moins carriériste et égoïste. Je comprends que cela puisse être interprété comme du mépris pour certaines personnes, surtout par ce contexte économique instable et délétère. Je dois convoquer la presse et présenter des excuses sincères, si je veux pouvoir sauver ce qui reste de ma réputation.
Quelqu’un vient nous chercher dans une nouvelle voiture. Un collègue de monsieur Garcia sans doute.
— A l’aéroport, vite !, lance ce dernier sur un ton autoritaire.
Le chauffeur ne bronche pas et appuie à fond sur l’accélérateur. J’essaye une nouvelle fois de joindre l’ONU, sans succès. Prise d’une soudaine panique, j’appelle ma mère.

Cette dernière tente de me rassurer en m’expliquant que ce n’est qu’un « bad buzz » passager et que les gens se calmeront d’eux-mêmes. Au fond de moi, je sais qu’il n’en est rien.

— Nous allons vous évacuer hors du pays, madame, me confie monsieur Garcia. Il vous faut trouver un endroit plus sûr. Dans quelques heures, tout le monde sera réveillé et ce sera pire.
— Je comprends.
Nous arrivons à l’aéroport de Lisbonne. Le chauffeur nous dépose à la va-vite. Monsieur Garcia passe un nouveau coup de fil :
— Monsieur Alcaraz, c’est monsieur Garcia, nous sommes arrivés à l’aéoport. Où est le jet ?
Sous le regard hébété des touristes, nous traversons les différents halls. Mais soudain, une armada de policiers et d’agents nous tombe dessus.
À leur tête, un homme à la moustache fournie et au front dégarni s’avance, menottes en main :
— Madame Spinoza, au nom de la loi, je vous arrête pour corruption, malversation, retention d’informations et abus de pouvoir. Vous avez droit à un avocat. Si vous ne pouvez pas payer leurs services, on vous en désignera un d’office. Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous.
Je suis complétement choquée. Mes enfants s’indignent et tentent de s’interposer, mais je leur demande de rester calmes. Tout autour de nous, sans gêne, les gens filment la scène et prennent des photos avec excitation. Escortée et séparée de ma famille, je suis embarquée dans un fourgon.
Je sais déjà que les images de mon interpellation feront le tour du monde et que je serai bientôt écrouée. Ma carrière est terminée. Je dois penser à « l’après ». Je dois préparer ma défense à mon procès.

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      C'était un non lieu qu'était le monde des dieux. Un endroit où règnent les divinités. Ces êtres cosmiques étaient regroupés en factions ou royaumes et se partageaient le monde divin qui s'étendait à l'infini. Des édifices gigantesques jouant avec des proportions inimaginables et exagérées se dressaient dans les contrées mystiques du monde divin. Les architectures étaient variées selon les royaumes. L'immensité de leur orgueil se manifestait par la grandeur de leurs créations et rien ne laissait croire qu'ils pourraient être un jour rassasiés de cette mégalomanie divine. Chacune des factions avait un dieu créateur qui avait participé à la création du monde. Et l'un d'eux, Olodumare, se languissait de ses privilèges en tant que l'un des rois suprêmes du royaume des Orishas. Ces dieux avaient le contrôle de la majorité de l'Afrique. Portion du monde pour laquelle les divinités se sont longtemps fait la guerre jusqu'à un commun accord. C'était un dieu chic et fier, et il était toujours vêtu de blanc, symbole de pureté. Son animosité infinie semblait éclairer l'univers et son rire faisait trembler le monde des hommes. Ses larmes arrosaient l'Afrique, continent de la richesse. Il ne manquait jamais de s'en vanter auprès des dieux des royaumes des autres régions.
      Olodumare restait dans sa gigantesque salle de méditation, remplie d'objets qui étincelaient de mille feux. Sur des étagères en bois de Baobab se trouvaient des trophées étranges à l'honneur de sa participation à la création du monde. Une grande partie des objets qu'il possédait, éclairer la salle de méditation. Il disait que cela l'aidait à se concentrer dans sa recherche de la perfection spirituelle. Un stade qui une fois atteint, procurait une jouissance incontrôlable pour le dieu. Les portes, grandement ouvertes, laissaient voir l'univers infini et juste devant lui l'Afrique sur toute son intégralité. Ses habits en tissus blancs étaient tellement longs qu'ils recouvraient le sol entier de la pièce. Quelqu'un toqua à sa porte, il ne fut pas surpris de voir le visage d'Ellegua, le dieu messager. Il était paré d'un collier d'argent et des pierres d'obsidiennes s'y incrustaient. Le dieu avait également sur son chef un chapeau fait en crâne d'antilope avec des rameaux s'entortillant sur lesquelles étaient accrochés des gris-gris et des coquillages pendouillant par des cordelettes. Un tissu rouge sang cousu dans du cuir noir lui servait à couvrir le bas de son corps. Son torse était scarifié et couvert de peintures blanches contrastant avec sa peau noir.
– Ô mon Seigneur, veuillez bien m'excusez d'avoir interrompu votre méditation, cependant une réponse du seigneur Olokun m'a été envoyé et c'est avec un réel plaisir que je vous la fais parvenir.
– Bien, poursuis donc mon très cher Ellegua, ordonna-t-il en lui souriant.
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     Ellegua s'inclina avant de se retirer de la salle du dieu. Lorsqu'il parcourut le couloir du palais des trois rois suprême il tomba nez-à-nez avec Eshu, le dieu de la discorde et de la tromperie. Il semblait profondément concentré dans la contemplation de ces énormes statues à l'effigie des dieux orishas qui longeaient les murs. Elles étaient soit en obsidienne, en or ou en argent. Ellegua le vit dérober une plus petite avant de la glisser dans la poche de sa longue tunique en tissu rouge et noir, avant de s'arrêter net devant le regard accusateur du dieu messager, Eshu lui jeta un regard sournois. Il coiffait son chef d'un joli chapeau noir et rouge également comme le reste de ses habits.
– Comment vas-tu, mon cher Ellegua ? Demanda le malin tout en sachant que le dieu messager ne l'appréciait guère, comme la plupart des dieux Orishas. Pourrais-tu m'apporter dans mes quartiers de quoi me remplir la panse ?
– Je suis un messager et non un serviteur, lui répondit le dieu vexé de cette demande...et puis de toute façon si vous voulez vraiment vous faire plaisir de quelques mets, Il vous suffit tout simplement de faire apparaître une niche de pain bien garnie, espèce de paresseux !
– Je suis au courant, petit insolent faiblard, mais ce serait beaucoup plus jouissif de te voir dandiner avec un plateau remplis d'avocats, soumet toi à moi Ellegua afin de me donner l'occasion de rigoler un peu. Ce qui est rare dans ce palais ennuyeux. En rétorquant cela, le dieu de la discorde coupa le passage au messager et ce dernier baissa la tête. Sa faiblesse était visible et puis en même temps que pouvait faire ce pauvre Ellegua face à la puissance de persuasion du dieu malin. Eshu sourit devant la faiblesse de sa victime et lorsqu'il retourna dans ses quartiers il fut ravi d'y découvrir à coté de son amante, un panier remplis de fruits succulents avec du pain de mil.
      Il s'approcha de Yemoja, sa douce et tendre amante envers qui il éprouvait un amour profond. Elle ne portait qu'un léger tissu violet qui couvrait uniquement le bas de son corps. Les yeux d'Eshu lorgnèrent sur sa poitrine généreuse dont les tétons étaient entourés de paillettes dorées, mais le corps de son amante n'était rien en comparaison de son visage d'ébène parfaitement lisse et resplendissant. Ses yeux noirs obsidiennes étaient tellement profonds et hypnotisant que le malin s'y perdait. Ses cheveux tressés en deux nattes noires et violets retombaient derrière elle dans le bas du dos. La déesse de l'eau était parfaitement au courant des sentiments qu'avait Eshu envers elle. Mais elle feignait l'ignorance. Ses lèvres rencontrèrent les siennes et leurs corps se rapprochèrent. La chaleur qui naissait entre eux était toujours aussi ardente et passionnante. La déesse le poussa sur son lit avant de se lancer dans un excitant ébat avec le dieu malin.
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      La scène lui fendit le cœur. Gênée, Yemoja ramassa un pan de la longue tenue d'Olodumare pour couvrir sa nudité.
– Mais que fais-tu là, mon cher Eshu. Demanda à la fois gêné et énervé. Ce dernier ne savait pas que le dieu de la discorde avait des ébats passionnés avec la même concubine que lui. Mais cela ne suffit pas à le calmer, alors il envoya un sort de cécité en direction des deux divinités. Eshu retira un poignard de sa ceinture et l'enfonça dans le cœur de son amante après avoir réduit la distance qui les séparait.
– Je t'aimais...lui dit-il simplement en tenant sa tête entre ses mains, tandis que son corps glisser lentement sur le sol.
      Alors qu'il s'apprêtait à poignarder le dieu aveugle qui venait de s'écrouler, une lance perfora le corps d'Eshu. Mais son cœur resta intact. Eshu s'écroula et s'évanouit juste après avoir aperçu le visage froid et terrifiant d'Ogun, le dieu de la guerre qui venait de le neutraliser.

Note d'auteur. 
J'espère que ce prologue vous a plu. Si c'est le cas n'hésitez pas à me laisser un commentaire et un vote.
Cette partie ne semble pas très prometteur, je l'avoue mais il sert simplement à introduire une scène qui va entraîner à son tour une succession d'événements importants dans la suite de l'histoire.
on se retrouve dans le premier chapitre. 
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