74 - Multum Novum

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22.11.2088 – Journal de Tim Carpenter

J’ouvre doucement les yeux. Tout est flou et je ne distingue rien. Puis les traits s’affinent, les couleurs se ravivent, la clarté du matin se fait jour. Je vois.
— Monsieur Carpenter, enfin vous vous réveillez. Nous ne l’espérions plus !
Je reconnais bien le lieutenant-colonel Ferguson, un homme que je qualifierai d’affable, moins abrupt que le colonel Williams, mais besogneux comme une abeille.
Je constate que je suis alité, une intraveineuse dans le bras droit, une perte de poids notable, agrémentée d’un mal de crâne effroyable.
— Lieutenant-colonel Ferguson, que m’est-il arrivé ?
Il se lève et s’approche de moi :
— Je vais prévenir le médecin, répond-il, le seul qui nous reste, d’ailleurs. Il pourra mieux vous répondre.
Quelque chose m’échappe.
— Comment ça ?
— L’un de nos deux médecins est mort. Celui que vous connaissiez, monsieur Cornwell. Il a été tué par un de ses patients.
Je me redresse péniblement, je n’en reviens pas. Le lieutenant-colonel Ferguson a le visage dur.
— Vous étiez vraiment dans un sale état. Vous avez perdu beaucoup de sang. Il s’en est fallu de peu… Vous étiez dans le coma.
— Depuis combien de temps je suis ici ?
— Six mois. Vous rappelez-vous de ce qui s’est passé ?
Je me touche la tête, creuse dans mes souvenirs enfouis dans ma mémoire. Des réminiscences me reviennent, mais rien n’est précis. Je me rappelle avoir été enfermé, mais la raison m’est inconnue. J’ai le souvenir que le colonel Williams est venu me rendre visite et que cela a tourné court. Puis, c’est le trou noir, la confusion. Le reste est perdu.
— Il vous a tiré dessus à bout portant, me révèle le lieutenant-colonel Ferguson désignant sur son corps la zone où j’ai été touché, au niveau du bas-ventre, juste là…
Effrayé, je lève mon drap, puis relève ma chemise et constate une grande cicatrice sur le côté droit de mon ventre.
— Les machines… Le colonel Williams ne les portait pas dans son cœur, mais forcé de reconnaître que sans elles, vous seriez bel et bien mort, consent le lieutenant-colonel Ferguson.
— Où est-il ? Je dois absolument lui parler.
— Il s’est suicidé juste après vous avoir tiré dessus.
— Je ne comprends rien !
Ma tête bouillonne, je me recouche en faisant la grimace. Un H3G entre et me donne un antalgique.

- Monsieur Carpenter, je ne vais pas vous raconter d’histoires, poursuit le lieutenant-colonel, pendant votre coma, « Breath for Mars » a connu des événements tragiques. Une épidémie meurtrière s’est répandue. Des scientifiques et des militaires ont commencé à s’entretuer. J’ai pris la tête des opérations et j’ai confiné les personnes infectées dans une zone qui n’est plus accessible aux autres résidents. Il y a eu beaucoup de victimes, mais depuis quelques temps, cela semble s’être calmé.
— Une épidémie ? Le même Mal qui a poussé le colonel à me tuer ?
— C’est fort possible…
— Combien de gens sont morts ?
— Une cinquantaine environ. Nous sommes passés de 170 à 120 personnes en quelques mois. Mais c’est du passé, maintenant. Nous avons la situation sous contrôle.
— Sous-contrôle ? Sérieusement ?
Le lieutenant-colonel sourit :
— Tellement sous contrôle que l’exploration du gouffre arrive presque à son terme, m’annonce-t-il avec emphase, avec l’aide de vos clones nous avons pu extraire des échantillons de la matière extra-terrestre.
Mes clones ! Mes créations ! Le fruit d’années de travail acharné utilisées dans une basse besogne. Comment a-t-il osé reprendre la même idée que le colonel ?
J’ai du mal à cacher mon mécontentement :
— Où sont mes clones ? Que sont-ils devenus ?
Le lieutenant-colonel hausse un sourcil, gêné.

— Je suis au regret de vous informer qu’ils ne sont plus que quatre, me réplique-t-il, l’épidémie a touché l’un d’entre eux et ils se sont entretués. Il y a eu un mort.
Cette nouvelle me touche plus qu’aucune autre. Cela sonne comme un déclic dans ma tête. Tout me revient de manière brutale. Les quelques heures qui ont précédé mon arrestation. Le rover. Les images tirées de la carte mémoire de Don Sewn. Les coordonnées du simulateur. L’humanoïde décapité. Le colonel furieux. Le pugilat dans mon bureau. Les barreaux. Tout le cheminement se reconstitue dans mon cerveau en quelques secondes.
Je réalise le marasme dans lequel j’ai plongé « Breath for Mars ».
— J’avoue me sentir un peu coupable de n’avoir pas réagi lorsque les choses se sont envenimées entre vous et le colonel, reconnaît Ferguson, je… Nous aurions dû vous arrêter et vous remettre sur le droit chemin. À cause de votre animosité réciproque, vous avez perdu les objectifs de vue et cela a pris des proportions dramatiques. Mais, désormais, ça va changer, rassurez-vous…
Je remue légèrement les épaules et fais craquer mon cou afin de m’étirer.
— Le colonel Williams étant mort, je pense que je vais pouvoir reprendre mon rôle de leader à présent. Il faut quelqu’un aux commandes de cette colonie et je ne vois personne de plus qualifié que moi pour ça, ici.
Le lieutenant-colonel Ferguson semble vexé par ma remarque, mais je n’en ai que faire.
— Ah, le docteur est là !, bafouille-t-il en se levant de sa chaise.
Monsieur Strauss entre, flanqué de deux infirmiers. Il semble content de me voir, quoique sur la réserve. Il comprend mon interrogation sur les deux hommes qui l’accompagnent et se justifie par les précautions qu’il est obligé de prendre depuis la mort de son collègue.
—Ne vous méprenez pas, ce n’est pas contre vous. Nous devons juste prendre quelques mesures au cas où vous deviendriez subitement violent avec nous, explique-t-il simplement, cette épidémie a la particularité de toucher n’importe qui, sans distinction. Ce n’est pas quelque chose qui se transmet. Cela affecte le sujet de manière totalement aléatoire.
— En appelant à l’évacuation de la base il y a six mois, vous avez fait ce qu’il fallait, poursuit le lieutenant colonel Ferguson. Les premières fusées ont atterri. La colonie va progressivement être désertée.
Le médecin m’examine, prenant mon pouls.
— Vous devez sans doute avoir très faim, je suppose, devine-t-il avec un sourire, Ethan, apportez-lui un petit déjeuner.
Je pense à numéro six, parti six mois plus tôt et je brûle de savoir s’il est bien arrivé sur Mars. En guise de réponse, le lieutenant-colonel Ferguson fait appel au H3G qui diffuse les images du journal télévisé. J’y aperçois bien numéro six arrêté, entouré par des agents sur le tarmac de la base de lancement de Beauvais, poursuivi par une nuée de journalistes. Cela me laisse songeur : un scandale sans précédent va ébranler le monde. Mais cela, je suis bien le seul à le savoir et je dois contenir mon excitation.
C’est peut-être le seul côté positif que je vois dans ma situation. Car sur Mars, la mission vire au cauchemar : je me garde bien de le dire au lieutenant-colonel, mais Oracio et Aksionov m’avaient bel et bien prévenu que si je ne renonçais pas à ce Graal sur Mars, de grands malheurs allaient survenir. C’est justement ce qui est train de se passer… Et Oracio est désormais hors service.
Je pense que je peux encore sauver ce qui peut l’être. Je peux réparer Oracio avec l’aide des clones. Sa mémoire a été endommagée, mais nous pouvons tenter de la restaurer. Pas sûr qu’il redevienne celui qu’il a été, mais il aura sûrement les bases, sa mission de protéger les gens sur Mars demeure son principal objectif. Je dois absolument reprendre le contrôle de ma colonie.
Je déguste le plat qui m’a été apporté, jaugé du coin de l’œil par le lieutenant-colonel et le médecin. Tout en avalant lentement mon toast, je rassemble mes idées afin d’établir un plan :
— Écoutez, je sais que j’ai commis des erreurs par le passé qui ont rendu les choses compliquées ici. Ce coma a eu quelque chose de bénéfique sur moi : désormais, le bien-être des résidents et leur évacuation est ma priorité. Ce que j’essaye de vous expliquer, c’est que ce qui nous arrive, les gens qui deviennent fous et qui s’entretuent, c’est lié au fait que nous soyons là, à extraire ce matériau extra-terrestre. Je sais que c’est difficile à croire pour vous, mais c’est Dieu qui est à l’origine de ces drames. Et je sais exactement comment mettre fin à cette épidémie.
J’observe tour à tour les hochements de sourcils du lieutenant-colonel et du médecin. Leur incrédulité ne m’étonne pas. Tout cela les dépasse. Je ne demande pas leur accord tacite, je souhaite qu’ils me fassent confiance comme ils l’ont toujours fait. Et s’ils sont sceptiques, les événements me donneront raison. Après un moment de flottement, le lieutenant-colonel rompt le silence :
— Comment peut-on arrêter l’épidémie, selon vous ?, s’enquiert-il en croisant les bras.
— En arrêtant immédiatement l’exploitation du gouffre et en rentrant chez nous, sans rien emporter.
À l’écoute de ces mots, Ferguson prend une profonde respiration.
— Je sais que c’est beaucoup demandé, surtout avec des explications aussi maigres, mais vous devez me croire. C’est la meilleure chose à faire. Quand je serai sur pied, tout rentrera dans l’ordre.
Le lieutenant-colonel acquiesce puis décide de me laisser me reposer en prenant congé. Seul le médecin et ses deux assistants restent là. Je m’interroge :
—J’ai d’autres examens à faire ?
— Non, réplique le docteur Strauss, mais vous avez parlé de Dieu comme tous ceux qui ont été contaminés. Cela sème le doute sur votre état de santé. On va vous aider. Attachez-le.
Les deux infirmiers se jettent sur moi, tandis que le médecin prépare une seringue contenant du tranquillisant. J’hallucine qu’ils me fassent ça, à moi, après tout ce que j’ai fait pour eux.
— Ecoutez-moi ! Je dois parler à mes clones, c’est important ! Tout ce que je viens de vous dire est vrai ! Je ne suis pas fou ! Ecoutez-moi, s’il vous plait !

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