69 - A démersurée gloria

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28.05.2088 – Journal de Jenny

« Il me parait opportun de rappeler les objectifs de « Breath for Mars ».
Explorer, étudier, apprendre.
— Explorer : nous devons nous rendre dans des contrées inexplorées jusqu’alors.
— Étudier : chaque échantillon devra être dûment observé avant d’être prélevé, afin d’identifier les conséquences d’une intervention humaine sur son état.
— Apprendre : les résultats obtenus doivent nous apporter des réponses sur la faisabilité d’une colonisation de masse.
Voilà, en préambule, comment monsieur Carpenter a entamé son premier discours lors de son arrivée sur Mars. Un beau discours, enflammé et pétri des intentions les plus pures.
Seuls une infime partie des personnes présentes ce jour-là, dont moi, savait les réels enjeux de notre présence ici.

Je ne sais pas si mes liens particuliers avec monsieur Carpenter (le fait que je sois médecin et que j’ai pu le soigner à plusieurs reprises ) avait fait naitre en lui le sentiment qu’il pouvait me faire confiance. Toujours est-il que j’avais le privilège de faire partie de son premier cercle d’« amis ».

Un jour, alors que je vérifiais sa tension artérielle, il m’a confié que toute cette idée de conquérir Mars lui était venue d’une machine, ce qui m’a énormément surpris (et effrayé, pour ne rien cacher). Il m’a parlé d’une intelligence artificielle développée chez Google, censée récupérer toutes les connaissances de l’Humanité depuis son existence jusqu’à aujourd’hui.
Cette A.I serait à l’origine d’une brouille entre lui et un de ses collaborateurs et ami, quelque chose dont il se refusait à me parler, mais qui, sans aucun doute, l’affectait.
L’intelligence artificielle, baptisée Bagheera, en référence à la panthère protectrice de Mowgli dans « Le livre de la Jungle», avait pu, grâce à un simulateur 3D, retranscrire parfaitement ce qui pourrait être notre avenir : une cité futuriste sur Mars, dirigée par des clones avec des androïdes à leur service. Une société saine, soucieuse de son environnement, agissant pour le bien commun. Aucun crime, aucune injustice, aucune guerre. Un comportement rationnel et non-déviant. Le meilleur des deux mondes : des gens heureux et intelligents, aussi disciplinés et précis que des robots.
Car pour Tim Carpenter, Mars n’est pas destinée aux humains, mais aux clones. Il en est convaincu. Les seuls humains, un temps soit peu dignes de pouvoir séjourner ici, ne peuvent être que les plus surdoués. La plus grande majorité de l’humanité n’est pas concernée par le projet de colonisation. L’ONU l’a très bien compris. C’est un sacrifice nécessaire afin que nous survivions. Nous n’avons pas été prépares à une vie entière dans l’espace. Nos corps ne sont tout simplement pas conçus en ce sens. Étant un expert dans l’anatomie humaine, c’est une réalité que j’ai froidement acceptée. »


Alors que je tente de lire le journal intime du médecin sans me faire prendre, ce passage me laisse sans voix. J’étais à mille lieux de penser que « Breath for Mars » n’était qu’un pied-à-terre pour aider les clones à s’installer sur Mars. Tim Carpenter condamne sciemment l’espèce humaine au profit de ses « créations ». Quel genre d’homme peut faire une chose pareille ? Oracio avait raison sur toute la ligne.

— Ça commence à me gonfler ! On n’a toujours pas de contact !, se plaint un militaire en pestant sur son écran.

— Du calme, messieurs, tempère Ray.

Je range immédiatement le carnet.
Les minutes s’égrainent lentement dans une atmosphère pesante. Tout ceci est inquiétant. J’espère qu’il n’est rien arrivé de grave à Oracio.
Tout à coup, les écrans noirs reviennent à la vie. J’observe l’intérieur du rover, qui semble rouler à vive allure, tandis que les clones, attachés aux sièges, ont tous des mines sombres.

— Il y a eu un incident, dit enfin Joaquin, en regardant fixement la caméra, Jonathan est mort.
— Comment ça, mort ?
Je n’ose pas y croire.
— Il s’est brisé la nuque, nous ramenons son corps à la base, poursuit Joaquin.
La communication s’arrête. Des murmures d’interrogation fusent du côté des militaires. Moi, je reste choquée. Oracio n’existe plus.
Plein d’émotions me traversent à ce moment précis. Je réalise que j’avais développé de réels sentiments pour lui et admettre qu’il soit détruit me bouleverse à un point que je ne soupçonnais pas. Devant les militaires, j’essaye de demeurer stoïque.
Au-delà de cette perte, je tremble de nous savoir en grand danger. Je dois absolument convaincre le colonel Williams et Tim Carpenter d’enclencher une procédure d’évacuation d’urgence.
— Je vais prévenir le colonel, dit Ray en quittant la salle des commandes.
Je continue à lire le journal :
« Les clones ont été conçus pour s’adapter à la vie martienne. En soit, d’aucuns penseraient qu’il s’agit d’une hérésie. Une chose que Tim Carpenter sous-estime. Cela risque d’avoir des conséquences bien plus graves que simplement heurter les croyances des gens. L’humanité n’acceptera pas d’être condamnée sans réagir. Ce pragmatisme face à cet avenir inéluctable dont Tim Carpenter fait preuve est loin d’être partagé par tous. Certains ont de la famille, des enfants. Je suis moi-même père de deux beaux garçons que j’aimerais protéger du mieux que je peux. Comment expliquer à nos enfants que leur avenir ne sera plus qu’un lointain souvenir ? Comment se regarder dans la glace, en sachant cette vérité atroce ? C’est pourtant bien de cela dont parle Tim Carpenter en évoquant l’Espoir.
Je le soupçonne de parler des clones lorsqu’il utilise ce terme. Je suis globalement d’accord avec tout ce qu’il dit, et je comprends qu’il faille cacher ces vérités au peuple. Mais son extrémisme et son inflexibilité sur les mesures à prendre, me rendent perplexe. Je suis médecin, et de ce fait, je ne peux m’empêcher d’avoir une vision humaine des choses. Dans ce cas précis, celle-ci est quasiment inexistante.
Certes, nous vivons en harmonie, militaires comme scientifiques, à des dizaines de millions de kilomètres de chez nous, mais est-ce que nous ne perdons pas ici un peu de notre humanité ?
Jour après jour, mois après mois, je remarque déjà des changements d’humeur chez certains. Ils se renferment ou deviennent distants. Dans quelques rares cas, je constate même de l’agressivité. Et puis maintenant, il y a ce meurtre horrible…
Je dois savoir ce qu’il s’est passé. »

Il émet des doutes sur la manière de faire de Tim Carpenter. Peut-être qu’il pourrait devenir mon allié et m’aider à le convaincre de renoncer ?

— Les clones sont arrivés. J’ouvre les portes, dit un soldat.
Je rejoins les autres dans le département de Technologie. Tout le monde est curieux de savoir ce qui a bien pu se passer, moi y compris. Le colonel apparaît après tout le monde, un mouchoir ensanglanté sur le nez, l’air renfrogné. Est-ce qu’il en serait venu aux mains avec Tim Carpenter ? Je m’interroge.
Après avoir été dûment nettoyé par les androïdes, le rover avance vers nous à faible allure avant de s’arrêter. Les portes s’ouvrent et les clones sortent, certains transportant l’un des leurs sur une civière. Le colonel marche vers eux :

— Qu’on emmène Todd à l’infirmerie, ordonne-t-il.

ll déchargent ensuite leur materiel d’analyse sans dire le moindre mot.

— Faites-moi un rapport, demande le colonel, alors que les clones se mettent au garde-à-vous.

— Nous sommes arrivés à environ midi et demi sur la zone de forage, répond Carmen, une première analyse du sable nous a indiqué que la forte activité qu’il y avait pu y avoir ces derniers jours s’était brusquement arrêtée. Ceci fut un premier constat : la source d’énergie se transforme sans qu’on en connaisse la cause.
— Poursuivez…
— C’est à l’intérieur du gouffre que nous avons fait une découverte saisissante : une pierre taillée, ainsi que des outils préhistoriques et un loup piégé dans la roche ont été trouvés, comme s'ils avaient été remontés à la surface.
Un murmure de stupéfaction traverse la foule qui devient très vite nerveuse.
— Silence !, aboie le colonel en fronçant les sourcils, vous échafauderez vos petites théories plus tard. Laissez le clone continuer.
— C’est en poursuivant l’exploration que l’accident qui a coûté la vie à Jonathan est survenu. Le sol s’est dérobé sous les pieds de numéro trois qui a fait une chute de plus de vingt mètres. Par miracle, il n’a eu que quelques blessures et une jambe cassée. Jonathan a essayé de le sauver, mais il s’est mal réceptionné et il s’est brisé la nuque.
Brisé la nuque ? Oracio ?
Le colonel fait une mine faussement contrite et demande à ce que le corps d’Oracio soit emmené directement chez le deuxième médecin de la base, celui dont j’ai le carnet. Les clones, après une hésitation, s’exécutent. Et tandis qu’ils s’éloignent du rover, la carcasse d’ Oracio enveloppée dans un drap blanc, le colonel donne un ordre étrange à ses hommes :
— Inspectez ce rover de fond en comble. Tout ce qui parait suspect doit être signalé.
La foule, circonspecte, assiste au spectacle de la fouille avec incompréhension. Le colonel est interpellé et comme seule réponse, il maugrée :
— Retournez au travail !
Alors que tout le monde se disperse sans heurts, je reste là, les poings serrés. Au plus profond de mon être, je suis animée de colère, car les clones ont menti. Si Todd n’a eu qu’une jambe cassée, comment se fait-il qu’ Oracio, un humanoïde, ait pu se rompre le cou ? C’est un crime déguisé en accident. Je ne peux donc ni alerter le colonel, ni Tim Carpenter. Il est clair qu’ils ne changeront pas d’avis, au contraire.
Quels choix me reste-t-il ? Xhang est sur le banc de touche, Oracio est détruit et j’ai un hypothétique allié en la personne d’un ami de Tim Carpenter. Autant dire que je suis seule.
— Hey toi, on t’a dit de partir !, persifle un soldat à mon encontre.
— Laissez-la, intervient le colonel qui m’aperçoit.
À mon grand regret, il vient à ma hauteur.
— Vous semblez troublée, madame Sullivan, commence-t-il.
— Lorsqu’on doute, on l’est forcément…
— De quoi doutez-vous ?
Je dévisage le colonel, piquée au vif.
— Vous l’avez volontairement détruit. Tout cela a été orchestré !
Le colonel baisse les yeux.
— Je ne suis pas à l’initiative de ça, mais je ne vais pas non plus vous mentir en vous disant que j’épprouve une quelconque peine pour ce tas de ferraille. Cette machine devait conduire les clones jusqu’à l’entité et a lamentablement échoué. Son sort était donc inévitable.
— Il avait notre destin entre ses mains…
Le colonel retrousse sa moustache :
— Vous le surestimez beaucoup trop, me lâche-t-il d’un ton amer.
— Tout ce qui se passe ne vous encourage pas à partir ? Nous devrions tous rentrer chez nous.
Le colonel lève le menton.
— Et ce sera le cas, croyez-moi. Mais avant, nous devons nous emparer de cette énergie extraterrestre et la ramener sur Terre. Je n’ai pas fait tout ce chemin pour rien et vous non plus.
À l’écoute de ces paroles, je ferme les yeux. Il ne comprend toujours rien. Je tente une dernière fois de le raisonner.
— Cette guerre qui vous oppose à Tim Carpenter doit cesser. Pour le bien de tous, je vous en conjure, faites la paix et rentrons à la maison.
Je n’en reviens pas de l’avoir supplié ainsi. Le colonel, pendant un instant, semble boire mes paroles. Il regarde les soldats sortir du rover et revenir bredouilles et son front se crispe légèrement. Il inspire profondément, se tourne vers moi et pose sa main sur mon épaule :
— J’entends vos paroles, me chuchote-t-il, elles ne sont pas tombées dans l’oreille d’un sourd, croyez-moi. Maintenant, je vais aller prier.
Je le regarde s’éloigner sans se retourner et j’ai la sensation étrange que ce moment flotte, comme suspendu dans le temps. Puis, je reviens à moi, et rejoins mon département. C’est là que je surprends deux collègues en train de bavarder :
— C’est dingue, ce qu’il se passe en ce moment. Qui aurait cru que monsieur Carpenter finisse dans les geôles de « Breath for Mars »?

Je suis interloquée. Je m’avance vers eux.
— Qu’est-ce que vous avez dit ? Monsieur Carpenter est enfermé ?
Les deux hommes se regardent mutuellement :
— Tu n’es pas au courant ?, me demande l’un deux, le colonel a fait arrêter monsieur Carpenter. Il est en prison, désormais.
— Mon dieu…
— Oui, c’est moche, rebondit l’autre, mais c’est sûrement temporaire. Il ne faut pas s’inquiéter plus que ça.
Mes jambes me paraissent si lourdes. Je me sens vide, tout à coup. Je songe au pire. J’en ai des sueurs froides. Il est peut-être déjà trop tard. Je ne sais pas quoi faire pour changer le cours des choses !

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