68 - Ventum

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28.05.2088 – Journal de Tim Carpenter

Je suis un peu nerveux. Il y a un bon moment que je n’ai plus de nouvelles des clones. Enfermé dans mon bureau, je ne cesse de me tourmenter l’esprit. Ont-ils fait ce que je leur ai demandé ?
Ma montre sonne. Un appel. Je vais être fixé. Une image surgit. C’est numéro deux.
— C’est fait, dit-elle, nous avons coupé la tête de l’humanoïde et extrait sa matrice. L’analyse est en cours.
Je pousse un soupir de soulagement. Pas d’incident à signaler. Ils ont réussi à duper une machine hautement avancée. Les clones sont meilleurs que les machines. Cela me prouve une nouvelle fois que j’ai toujours été dans le vrai. Numéro deux me projette les images de l’extraction. Je vois numéro cinq consulter sa tablette avec attention et le questionne.
— Est-ce que vous avez pu trouver des indices sur l’emplacement du cœur du simulateur 3D ?
Numéro cinq hoche la tête négativement.
— Pour le moment, je cherche toujours dans sa mémoire. Nous avons, néanmoins, des données provenant de sa caméra intégrée, qui nous prouvent que Rodrigue Martos dialoguait avec sa propre création. Il nous reste à retrouver la partie qui nous intéresse. Je vous transmets les informations en direct.
— Bien.
Numéro cinq balaie le passé d’ Oracio jour par jour, année après année, avec une rapidité déconcertante. Devant mon écran de tablette, je ne suis qu’un simple spectateur, captant quelques bribes d’informations dans le flux continu d’images.
Soudain, il met l’analyse en pause, sûr de lui. Dans l’œil d’Oracio, je vois l’atelier où Rodrigue l’a conçu. Il est en train de synchroniser sa tête avec le reste de son corps.
— Voilà, je pense qu’on y est presque, dit-il dans l’enregistrement en manipulant un tournevis. Tu es une merveille.
Il fait une pause, remonte ses lunettes et soupire :
— Il est fort possible que l’on s’en prenne à toi dans l’avenir. Particulièrement, à cause de ce que j’ai fait. Tu te souviens du projet Bagheera pour lequel Google m’a engagé ? Cette intelligence artificielle qui permet la collecte de tout le savoir de l’Humanité. Eh bien, j’ai dérobé le cœur du simulateur 3D qui la dote de sa pleine puissance. C’est le seul moyen que j’ai trouvé d’empêcher le désastre qui s’annonçait. Mais, en faisant ça, je me suis fait de nombreux ennemis. Des gens qui seraient prêts à tout pour récupérer ce simulateur. C’est pourquoi, dans l’éventualité où je serais tué, je souhaite te confier comme mission première la protection de cet objet.
Il saisit un papier et un stylo et griffonne rapidement :
—Voici les coordonnées GPS de l’endroit où j’ai caché le simulateur 3D. Mémorise-les bien.
Je bondis de ma chaise.

— Stop ! Fais pause !
Numéro cinq fait un arrêt sur image sur le papier que tient Rodrigue. Son écriture est difficilement lisible à la caméra. Je demande un zoom et parviens à déchiffrer les chiffres : latitude : 48.38063, longitude : 2.438672.
Une rapide recherche me permet d’obtenir l’adresse : 91490 Milly-la-Forêt, France.
Je souris, conscient de cette nouvelle victoire et m’adresse aux clones.
— Je vous remercie, j’envoie ces coordonnées à numéro six. Rentrez à la base.
— Que fait-on de l’humanoïde ?, demande numéro un.
— Ramenez-le à « Breath for Mars » . Je vais l’étudier.
— Bien, monsieur.
Tout à coup, on frappe à la porte de manière insistante et brutale.
— C’est le colonel Williams, Tim ! Ouvrez-moi !, rugit cette énergumène derrière la porte.
Je prends mon temps, m’assurant tout d’abord que les coordonnées ont bien été envoyées à numéro six. Puis, lentement, je me lève de ma chaise et vais ouvrir. Le colonel semble furibond. Il ne prend pas la peine de me demander l’autorisation d’entrer, il s’impose de lui-même, fier et dédaigneux comme à son habitude. Je l’observe, interloqué, tandis qu’il inspecte mon bureau du regard, comme s'il cherchait des preuves de ses propres suspicions. Je lui barre la route, prêt à de nouveau l’affronter.
— Que faites-vous ?
— Je veux que vous soyez arrêté, mais cela doit être fait dans les règles, réplique-t-il d’un ton antipathique.
— Et pourquoi ?
Il serre les poings et me toise à nouveau :
— Je sais que vous manigancez quelque chose avec vos satanés clones, maugrée-t-il, on n’a perdu le contact avec eux il y a quelques heures déjà. Nous nous sommes aperçus qu’ils communiquaient toujours avec la base. Je me suis tout naturellement tourné vers vous. À part leur « géniteur » , je ne vois pas qui donc ils appeleraient.
Je croise les bras, feignant de ne pas comprendre :
— Vous êtes le commandant en chef, à présent. Je n’ai plus aucun pouvoir sur eux.
— Oh, que si, fustige le colonel, les clones vous obéissent au doigt et à l’oeil. Je veux savoir ce que vous leur avez dit et je veux le savoir maintenant !
Il me serre le bras tellement fort que j’ai l’impression qu’il va le casser. Je le repousse avec fermeté.
— Vous dépassez les bornes, colonel… Je commence à croire qu’Aksionov avait raison.
Il n’en faut pas moins pour que la curiosité du colonel soit attisée.
— Qu’est-ce qu’il vous a dit ?, demande-t-il, intrigué.
Je feins l’embarras en baissant la tête.
— Parlez !, insiste le colonel en fronçant les sourcils.
— Il sait que vous êtes un fervent catholique et déclare avoir vu Dieu ici. Grand bien lui en fasse, mais comme vous le savez, je ne suis pas le mieux placé pour évoquer la religion. Il désire vous parler en privé.
Depuis que l’on se connaît, je ne crois pas avoir déjà suscité un tel intérêt chez le haut gradé militaire qui tire sur sa moustache avec une certaine jubilation.
— Qu’a-t-il à me dire de si important ?
Je sens qu’il commence à mordre à l’appât. La carotte sera-t-elle suffisante ?
— Il est très étrange et m’assure qu’il connaît notre avenir, à tous. Que c’est Dieu qui en parle le mieux. Il voudrait prier avec vous.
Cela flatte instantanément l’ego du colonel.
— Il est vrai que je me suis toujours efforcé à prier avec mes hommes tous les jours, se congratule-t-il lui-même, j’ai ma Bible bien en évidence dans mon bureau… Ce qui est loin d’être votre cas (il me toise à nouveau avec encore plus d’arrogance.). Je suis étonné qu’un athée comme vous ait pu accéder à d’aussi hautes responsabilités au sein de Google. Cela dit, sans Dieu, ni vous, ni moi, ne serions sur Mars. Tâchez de ne pas l’oublier. Ce n’est pas parce que vous avez créé des clones que vous pouvez vous passer de spiritualité…
Je lève les yeux au ciel.

— Ou ne plus vous soucier du salut de votre âme, rajoute-t-il, j’irai voir Aksionov si c’est ce qu’il souhaite. Je ne refuse jamais une prière à quelqu’un qui en fait la demande.
Intérieurement, je jubile.
—Parfait !
On frappe à la porte.
— C’est Ray, mon colonel. On m’a dit que je vous trouverai ici. Les clones sont en train de rentrer de l’expédition plus tôt que prévu… Il y a eu un incident et l’humanoïde a été coupé en deux en tombant dans le gouffre. C’est ce qu’ils ont dit à Jenny, en tout cas.
Le colonel me jette un regard noir.
— Qu’est-ce que vous avez fait ?, me demande-t-il, soupçonneux.
Je hausse les sourcils. Cela le pique encore plus.
—Je n’aimais pas cette machine, mais elle nous était encore utile, poursuit-il, menaçant, en s’avançant vers moi, je savais que vous m’aviez planté un couteau dans le dos.
Devant son attitude hostile, je bouge les mains en signe d’apaisement.
— Je vous ai menti, je le confesse, mais c’était pour notre bien à tous les deux. Cette machine était une menace pour nos intérêts depuis le début à cause des informations qu’elle détenait. J’ai fait ce que vous étiez incapable de faire. Je l’ai détruite !
— Quelles informations ?
— Mais voyons ! Les enregistrements de nos conversations, les vidéos des clones et des lieux. Ce robot filmait tout ! Réfléchissez… Son but premier n’a jamais été de nous protéger comme il s’est évertué à nous le répéter. Son objectif était de rassembler des preuves contre nous.
La mâchoire du colonel se contracte. Se pourrait-il que, par miracle, il ait compris mon raisonnement ?
— Je n’ai pas vu les choses sous cet angle…, admet-il du bout des lèvres en me tournant autour lentement.
Il fait une pause de réflexion puis son regard, brûlant de colère, me foudroie.
— Mais quand on y réfléchit, c’est à cause de vous que ce robot de malheur est ici, gronde-t-il, c’est grâce à votre approbation qu’il a pu embarquer dans une fusée ! Un humanoïde terroriste à la solde de la Nueve que vous avez sciemment invité sur Mars et que vous détruisez aujourd’hui ! Et vous pensez que cela fait de vous quelqu’un de plus intelligent que moi ?
Je n’ai pas le temps de réagir qu’il me saisit à la gorge avec une sauvagerie indescriptible. J’ai le souffle coupé. Il m’étrangle littéralement. Ray ouvre la porte et s’interpose comme il peut.

— Colonel, lâchez-le !, s’époumone-t-il.
Le colonel l’envoie valser d’un solide coup de coude.
— Je veux qu’il soit aux arrêts ! Soldats ! Soldats !, s’égosille-t-il.

Ray lui assène un sacré coup de tête au visage. Il titube et me lâche enfin avant de hurler de douleur, les deux mains en sang.
— Vous m’avez cassé le nez, fils de pute !, crache-t-il, hors de lui.
Deux soldats interviennent à leur tour. Le colonel leur ordonne de nous emprisonner sur-le-champ, ce qu’ils font sans management, sous les regards médusés des scientifiques.
— Je ferai en sorte que les clones n’obéissent qu’à moi seul, désormais, rajoute-t-il comme pour m’humilier à nouveau.
La porte de la prison se referme sur nous. Ray me demande si les choses se passent telles que je les avais prévues. Je lui réponds que non. Quelques temps après, le colonel revient nous rendre une petite visite. Une nouvelle occasion de me narguer, j’imagine.
— Lorsque je leur ai demandé où se trouvait l’humanoïde, ils n’ont d’abord pas voulu me répondre. J’ai donc dû usé de persuasion en donnant l’ordre à mes hommes de pointer leurs armes sur eux, se vante-t-il. Vous m’avez mis la puce à l’oreille. Je sais maintenant pourquoi vous vouliez le détruire. Il a, dans sa mémoire, quelque chose qui vous intéresse, n’est-ce pas ? Je vais interroger vos clones et je ne tarderai pas à le savoir.
Interdit, je ne réponds pas.
— Cela peut vous paraître un peu brutal, mais c’est ma méthode pour faire en sorte que l’ordre règne, rajoute le colonel d’un ton grave, je suis chrétien, avant tout, et j’entends faire en sorte que les choses se passent le mieux possible et que nous puissions tous rentrer à la maison. Je vais prier pour nous tous. Je vais prier pour « Breath for Mars ».

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