67 - Unum genu

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09.11.2087– Journal de David
(Incohérence de ma part, il ne s’agit pas de rejoindre le Maroc, mais bel et bien la Tunisie)
Pierre ferme les yeux. Il meurt dans mes bras quelques minutes après ses dernières paroles.
Cet homme, que je connaissais à peine, a donné sa vie pour nous sauver. Je suis ému aux larmes.
Lisa, le visage fermé, tient le gouvernail. Elle s’est mue dans le silence. Quelque chose s’est brisé en elle, tout comme en moi.
Nous nous résignons à jeter le corps de Pierre dans la mer et poursuivons notre route. La sachant en souffrance, je prends le relai à l’arrière du zodiac.
Lisa ne me dévisage plus, comme perdue dans ses pensées. Elle s’assoit sur le rebord du bateau, contemplant les vagues et scrutant l’horizon.
Pour la première fois, j’entrevois de la désespérance dans son regard. Elle porte un fardeau bien trop lourd sur les épaules.
Nous sommes blessés, affamés, assoiffés. Je pense sans me tromper qu’il s’agit du pire moment de ma vie. Lisa se prostre et s’endort, ne se souciant plus du sort funeste qui pourrait nous attendre.
Peut-être est-ce là ma dernière chance de faire demi-tour et réparer ce qui peut l’être encore… Je n’ai qu’à changer doucement de direction et tout ceci sera bel et bien fini, pour elle comme pour moi. Je dois le faire. Je dois être courageux.
Quelques respirations plus tard, je maintiens toujours le cap.
Je ne veux pas la décevoir. Je ne veux pas qu’elle me prenne pour un lâche.
Mes états d’âme n’ont pas leur place ici.
Le soleil est maintenant à son zénith. Il fait une chaleur écrasante. Je suis en sueur. Je déploie ce qui me reste d’énergie pour essayer de garder le cap.
Lisa se réveille en poussant un long gémissement. La douleur a son épaule doit redoubler. Elle s’affaiblit de minute en minute, conséquence directe de la déshydratation. Ses frémissements sont perceptibles. Elle se rassoit, l’air hagard. Je n’y tiens plus et brise le silence.
— Je te suis reconnaissant.
Pour la première fois depuis longtemps, elle se tourne enfin vers moi.
— Reconnaissant de quoi ?, se demande-t-elle dans un soubresaut.
— De m’avoir sauvé la vie lorsque tu as tué ces tueurs à gages dans la planque du Marchand de Sable.
Lisa soupire, embarrassée.
— Tu veux encore parler de cette histoire ? Maintenant ?
Je peine à trouver mes mots.
— Ce que j’essaye de dire, c’est que je sais ce dont tu es capable de faire lorsque les circonstances l’exigent. J’ai pu arrêter mon addiction grâce à toi, et reprendre le contrôle de ma vie. J’aimerais en faire de même pour toi.
Lisa me dévisage.
— Tu te sens redevable ? Tu penses que tu as une dette envers moi ?
Je marque une pause, haussant les sourcils.
— Quelque part oui…, je concède.
Lisa fronce les sourcils :
— Tu ne devrais pas, rétorque-t-elle sèchement, tu ne me dois rien. D’ailleurs, oublie ce que je t’ai dit la dernière fois. Je n’ai pas à te retenir. Quand on sera en Tunisie, tu pourras rentrer chez toi si tu le souhaites. Tu en as déjà beaucoup trop fait.

— Cette soudaine volte-face me laisse pantois. Lisa ne cherche même plus à me convaincre de rester auprès d’elle.
— Terre ! s’écrie-t-elle d’un seul coup, en désignant un mince filet de roche foncé à l’horizon.
Cette vision inespérée me remplit de joie. Lisa, aussi, reprend son souffle.
La berge, enfin ! Nous posons le pied-à-terre, manquant de peu de nous écrouler.
Les villageois nous viennent en aide. Dieu soit loué !
On nous apporte à manger et à boire. On soigne nos blessures. On nous recommande du repos. L’hospitalité des gens nous redonne le sourire, mais Lisa reste inflexible.
— Nous devons rejoindre l’Egypte, explique-t-elle, nous devons y être au plus vite. Vous serez grassement payés.
Ses paroles font mouche. Il nous est facile de trouver quelqu’un pour nous emmener en voiture. Le voyage sera long, très long, mais il est plus sûr d’emprunter la voie de terre. Le lieutenant Gilbert et ses sbires ne nous laisseront aucun répit.
C’est un jeune audacieux ou inconscient qui est à la place du conducteur dans une vieille Ford.
— Tripoli en Libye. Je vous dépose là-bas, ensuite vous devrez continuer tout seuls, nous annonce-t-il.
Cela ne déconcerte pas Lisa.
Des plaines arides aux déserts de sable, la route qui nous mène vers notre liberté est propice à l’introspection. Je repense à ma famille et à mes amis que j’ai laissés en France. Paris, c’est loin. Je sors de ma rêverie et questionne Lisa :
— Tu penses qu’ils sont à nos trousses ?
— C’est une certitude, répond-elle, fataliste, en prenant une bouteille d’eau au goulot.
Ce n’est que pendant la nuit suivante que la ville de Tripoli nous apparaît. Des militaires en armes quadrillent les rues. Nous descendons du véhicule dans une ambiance tendue. Le chauffeur nous accompagne. Les échanges avec les locaux sont tendus.
On nous traite comme des ennemis, d’autres Occidentaux venus dilapider le pays. Je vois des H3G transporter des armes pour la première fois de ma vie. J’en suis choqué.
— Que venez-vous faire ici ?,nous demandons-t-on avec véhémence.
— Ce n’est pas ici que nous allons, répond Lisa du tac au tac, on ne veut pas d’histoires.
Le chauffeur est pris à parti et se sépare de nous. On nous enferme dans une espèce de cachot sans rien à manger et à boire. Nous attendons, dans la confusion, ce dont il adviendra de nous. Les heures passent. Enfin, nous entendons un groupe de personnes faire irruption dans la pièce. Des hommes, le visage dissimulé derrière des foulards et des lunettes de soleil brandissent des armes et nous encerclent. Nous restons sur nos gardes, ne sachant rien de ce qui se passe. Un homme fait son entrée. Il n’est pas armé et son visage est découvert. Sa confiance lui rejaillit sur son sourire. Sa tenue militaire parait avoir été cousue sur-mesure. C’est le chef, ça ne fait aucun doute. Il nous jauge tour à tour, Lisa et moi, puis son regard s’arrête sur moi, à quelques centimètres.
— Tu veux une clope ?, me demande-t-il de but en blanc, je sens que tu es fumeur. Ca se voit à la façon dont tes ongles sont rongés.
Il me tend une cigarette que je ne refuse pas et l’allume pour moi. Je sais qu’il veut se donner de faux airs amicaux, mais mon envie de fumer a pris le dessus.
— Je sais qui vous êtes, nous dit-il, vous êtes recherchés et vous êtes en cavale. Nous détenons deux de vos amis ici. Une certaine Hélène Lotte et un Steve O’Connor.
Je suis éberlué. Hélène et Steve sont ici.
— Où sont-ils ?, questionne Lisa sur un ton très aggressif.
Le chef pousse un hoquement de satisfaction devant l’effet produit. Il se tourne vers ses hommes et leur donne l’ordre de ramener nos amis.
Quelques minutes plus tard, ils se tiennent devant nous, bâillonnés. Nous nous retenons de sauter de joie. Eux aussi, sont émus et se retiennent de pleurer. Nous comprenons très vite à leur état, qu’ils ont été malmenés.

— Vous ne vous êtes pas doutés que le jeune homme qui vous amenés ici était sous mes ordres ?, s’enorgueillit le chef, je contrôle toute cette partie de la Libye et bien plus encore.
Un des soldats nous menace et nous intime l’ordre de nous mettre à genoux. Je fais tomber ma cigarette que le chef écrase avec force. Il fixe Lisa du regard.
— Toi, tu diriges, n’est-ce pas ? Je vais pouvoir négocier, alors !, persifle le chef.
Lisa ne se démonte pas et ne baisse pas les yeux. Le bougre s’accroupit pour se mettre à sa hauteur.
— Je suis partagé, vois-tu ? D’un côté, je suis en contact les autorités françaises qui sont prêtes à payer très cher pour que je vous livre à elles. D’un autre, je sais que tu es en contact avec l’émir Hazamani. Il est puissant et extrêmement riche. Et je suis avant tout un homme d’affaires. Je vous livrerai au plus offrant. Que les enchères commencent !
Il ricane.
— Je vais l’appeler et nous verrons combien il est prêt à payer pour sauver vos vies…Ou juste la tienne…Ou personne.

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