63 - Ad grave dampnum

9 minutes de lecture

08.11.2087– Journal de David

En poursuivant ce voyage, j’ignorais qu’il deviendrait plus inconfortable et plus dangereux.
Le deuxième conducteur est moins avenant. Dans le coffre, Lisa et moi sommes serrés comme des sardines.
On entend les bruits de la ville, Marseille n’est plus très loin. Soudain, le conducteur nous informe qu’il y a un barrage avec des policiers et des chiens. Il emprunte donc une autre voie, moins fréquentée. Puis il s’arrête brusquement et nous libère plus tôt que prévu. Tu parles d’un lâche !
— Où nous attend le prochain conducteur ?, demande Lisa d’une voix sourde, visiblement irritée.
— Il ne viendra pas, vous êtes tout seuls !, rétorque l’idiot en claquant la portière de sa voiture.
— Pourquoi faire ça si vous avez la trouille ? Pourquoi ?...
La voiture file avant même qu’elle n’ait pu finir sa phrase. Nous nous retrouvons à nouveau seuls.
— On ne peut compter que sur nous, ici, conclut-elle d’un ton amer, marchons. On ne doit pas être à plus… De deux ou trois heures.
— Génial…
Lisa fait la grimace en touchant sa blessure. Sa douleur à l’épaule se ravive.
— On doit se rendre au port et embarquer sur un bateau pour le Maroc. De là-bas, nous irons en Egypte, marmonne-t-elle entre ses dents. Impossible de passer par l’Espagne, nous serions capturés…
— Pourquoi l’Egypte ?
— Il y a quelqu’un, là-bas. Quelqu’un qui peut nous protéger. L’émir Abib Hazamani.
Je m’interroge :
— L’émir Hazamani ? Ce nom me dit quelque chose… Il a financé la révolution égyptienne de 2063 qui a renversé le président, Yassine El Oussa, n’est-ce pas ?
— Exact.
— La Nueve a des relations avec de hauts dignitaires au Moyen-Orient ? Abib Hazamani n’est pas connu pour être un modéré. Il n’a jamais caché sa défiance envers l’Occident et pourtant, il s’associe à vous ? Quel est son intérêt ?
Lisa sourit et son regard devient brillant.
— La Nueve a des sympathisants de partout, répond-elle, et nous faisons bien attention de ne pas nous compromettre avec des personnes qui ne partageraient pas nos valeurs.
— En fermant les yeux sur des côtés pas très reluisants de leur nature ?
— Le monde où l’on vit est loin d’être parfait et il faut savoir faire la part des choses, surtout dans ma position. Quel est le plus important ? Le résultat ou les moyens pour y parvenir ? La chose a retenir est de savoir qui on est et pourquoi on se bat.
— Et maintenant c’est ton cas ?
— En quelque sorte… Je sais que tu me juges en ce moment même et je ne peux pas t’en vouloir pour ça. Je ne cherche pas à te rallier à ma cause, mais, un jour, tu verras peut-être les choses différemment.
Je ricane à cette idée.
— Une voiture en approche, planque-toi !, me lance Lisa.
Aux aguets, on se dissimule derrière un bâtiment. La voiture s’arrête tout près de nous.
— Merde, il nous a vus !, s’écrie Lisa en me poussant.
On se précipite une rue plus loin. Lisa grimace en dégainant son flingue.
— Tiens-toi derrière moi, m’ordonne-t-elle.

L’homme sort de sa voiture et s’avance vers nous sans parler. Les bruits de ses pas se rapprochent inexorablement. Soudain, Lisa bondit en face de lui. L’homme lève les mains en l’air.
Lisa hésite un moment, puis baisse son arme.
C’est Pierre. Il surgit de la brume tel un fantôme.
— Pour une surprise…, plaisante Lisa, c’est inespéré.
Pierre ne parait pas non plus y croire. Ses yeux roulent de l’un à l’autre d’un air hébété.
— J’étais sûr que vous y arriverez, c’est pour ça que je ne suis pas parti avec les autres, nous confesse-t-il en dissimulant mal son soulagement, les survivalistes nous ont aidé à échapper aux autorités. Je suis content qu’ils soient tombés sur vous avant la police. L’un d’eux devait vous emmener près de moi, mais à vous voir dehors dans le froid, je suppose qu’il s’est dégonflé. Venez, ne traînons pas ici.
Nous embarquons dans sa voiture et en profitons pour nous réchauffer. Pierre conduit vite. Son front, strié de plis, trahit son inquiétude.
— Où sont les autres ?, demande-t-il avec appréhension au bout d’un moment.
Lisa hésite avant de répondre.
— Paul et ton ami… Ils ont été tués.
Pierre retient sa respiration quelques instants, puis expire profondément.
— Un hélicoptère a tiré sur notre voiture, David et moi sommes les seuls à avoir survécu, continue Lisa d’une voix atone.
Pierre resserre plus fort le volant, le regard pensif, se retenant de céder aux larmes. Nous le laissons digérer la nouvelle. Puis comme si de rien n’était, il reprend de la contenance.
— Vous avez échappé aux griffes du lieutenant Gilbert et c’est ce qui compte, tente-t-il de relativiser.
Je ne peux m’empêcher de soupirer.
— En quelque sorte, oui, pour le moment… Pourquoi êtes-vous seul ?
Hélène et Steve ont réussi à partir pour le Maroc à bord d’un cargo il y a quelques heures, comme vous le souhaitiez, répond-il lentement, du moins, je l’espère. J’ai décidé de rester pour vous aider. Après le raid nous avons tout fait pour échapper à la DGSE et par chance, ou plutôt, par malchance pour vous, les agents ne se sont concentrés que sur votre voiture. En contournant les barrages, nous sommes arrivés sains et saufs. Seulement, maintenant, toute la ville est cernée par les policiers. Le lieutenant Gilbert a dû concentrer ses hommes à l’aéroport, au port et aux frontières. Cela va être compliqué de trouver un cargo.
— Dans ce cas, faisons l’impasse sur le port de Marseille, suggère Lisa, et trouvons un autre moyen.
— La seule option qu’il nous reste et de voler un bateau et tenter d’atteindre le Maroc, c’est très dangereux.
— Mais faisable…, termine Lisa d’un ton déterminé avant de grimacer à nouveau, ce qui n’échappe pas à Pierre.
— Vous êtes blessée ?, s’enquiert-il.
— Ce n’est rien…, élude Lisa d’un geste désinvolte.
J’interviens :
— Non, ce n’est pas rien. Elle a reçu une balle lors de la poursuite. Fort heureusement, on l’a retirée, mais la plaie peut toujours s’infecter. Nous devons changer le bandage avant que cela ne s’infecte.
— Non, rétorque Lisa fermement, on n’a pas le temps pour ça.
— Bien sûr que si, contredit Pierre avec aplomb, il faut nettoyer la plaie à tout prix. Je me gare.
Je soigne Lisa et je profite de l’occasion pour essayer d’obtenir plus d’informations sur le voyage. Pierre me révèle que des personnes nous attendent sur les côtes marocaines, mais sans rentrer plus dans les détails. Nous reprenons notre route.
— Vous savez que j’ai travaillé pour le lieutenant Gilbert, évoque Pierre d’un ton évasif, il ne serait pas étonnant qu’il m’en veuille personnellement pour ce que je fais. Je le connais assez pour savoir qu’il est plus malin qu’il n’y parait et qu’il attend juste le bon moment pour nous tomber dessus.
— S’il nous attaque, nous répondrons par les armes, affirme Lisa avec orgueil.
Pierre secoue la tête.
— La Nueve ne tue pas, c’est ce qu’a toujours souhaité votre père, affirme-t-il comme s’il récitait.
— Peut-être que je ne suis pas comme mon père. Peut-être que la non-violence n’est plus la réponse adéquate à ce qui nous arrive, rétorque Lisa d’une voix sombre.
— L’organisation est aux abois. Le lieutenant Gilbert a attrapé bon nombre des nôtres. C’est un coup dur et je pense que toutes les autres cellules sont maintenant au courant. Ce n’est pas le moment, selon moi, de montrer les muscles, sous peine d’être écrasés. Avant toute chose, il faut rassembler les autres groupes et les préparer à synchroniser leurs efforts. Nous devons plus que jamais nous serrer les coudes.
— Tu as raison. Tâchons déjà de rester en vie.
L’aube pointe lorsque nous débarquons à Toulon. La ville semble épargnée par les barrages, où serait-ce un leurre ?
Les pêcheurs préparent leurs filets, nous pouvons oublier l’effet de surprise, soupire Pierre.

On fera sans, alors.

Pierre se gare dans une rue adjacente au port. Nous poursuivons à pied et prenons le temps de passer les embarcations au peigne fin : les pêcheurs sont trop accaparés par le chargement de leurs bateaux pour prêter attention à nous.
Finalement, nous trouvons un marin seul sur son embarcation. Lisa et Pierre le braquent et nous volons son bateau. Le temps que l’alerte soit donnée, nous naviguons déjà en eaux profondes.
Mais notre répit est de courte durée.
Le bruit d’un bateau à moteur fendant les vagues au loin bourdonne dans nos oreilles. Il nous pourchasse. Pierre s’empare des jumelles posées sur le tableau de bord.
— Un zodiac, deux agents !, s’écrie-t-il, on doit atteindre les eaux internationales avant eux !
— On fonce !, rugit Lisa en se ruant vers le gouvernail et en mettant les gaz à fond.
Une course infernale débute, mais nous sommes rapidement pris de vitesse.
Pierre demande alors à Lisa de prendre la place du capitaine.
— Je ne pense pas qu’ils vous aient vus, cachez-vous !, nous suggère-t-il.
Nous ne perdons pas une seconde et descendons discrètement en fond de cale.
Les agents manœuvrent pour se retrouver sur notre flanc gauche et intiment l’ordre à Pierre de s’arrêter. Nous l’entendons couper les gaz. Les deux agents débarquent à bord.
— Comme on se retrouve, Pierre, ironise l’un d’entre eux en étouffant un rire, le lieutenant Gilbert sera content de te revoir.
— Pas moi, rétorque ce dernier d’un ton abrupt.
— Où tu fuis comme ça ? Tu es seul ?, intervient l’autre en inspectant le pont du bateau.
— Oui, je suis seul.
Les deux agents ricanent.
— On a du mal à te croire…, lâche le premier. On sait que tu as aidé Lisa et David à s’échapper. Tu sais ce que ça signifie pour toi ? Tu vas nous laisser fouiller ce bateau et ensuite, on va gentiment faire demi-tour. Mains sur la tête et genoux à terre !
Ils sont certainement armés. Un moment passe et les deux hommes acquiescent.
— Vérifie tout tandis que je préviens les autres, ordonne l’un d’eux à son collègue.
— Bien.
Nous entendons des bruits de ne pas se rapprocher inexorablement de nous. Nous nous dissimulons derrière des fûts. L’agent descend lentement les escaliers, une arme à la main et une lampe torche dans l’autre. Il balaye les lieux d’une lumière blafarde.
Merde… Il se rapproche…

L’agent passe devant quelques caisses puis arrive bientôt à notre hauteur.
Soudain, le cri de l’agent en haut le fait sursauter. Il court vers l’escalier. On entend beaucoup de vacarme. Pierre doit se battre courageusement. On profite de cet incident pour sortir de notre cachette et venir à la rescousse de notre ami. Plusieurs coups de feu retentissent et nous glacent le sang un instant, interrompant temporairement notre élan.
Reprenant nos esprits en s’efforçant de rester lucides, nous montons les escaliers quatre par quatre. De nouveau sur le pont, nous découvrons une scène macabre :
l’un des agents est à terre, baignant dans une mare de sang. Lisa prend son pouls et me regarde en hochant la tête négativement. Les gémissements de l’autre agent nous ameutent. Nous suivons la traînée rouge qui tapisse le sol. Nous le retrouvons près de la cabine. Il est blessé et avance péniblement. Se tournant vers nous, il nous supplie de l’épargner.
Nous l’ignorons. Nous cherchons Pierre.
— Je suis ici !, entendons-nous plus loin.
Il a grimpé dans un zodiac, mais il s’est arrêté là.
En nous penchant vers lui, sur le rebord du bateau, nous avons les mains ensanglantées. Lui aussi, il a été touché.
Allongé de tout son corps dans la petite embarcation, il peine à se redresser. Nous le rejoignons.
— Avec cet engin, vous êtes sûrs d’arriver au Maroc, murmure-t-il en grimaçant un sourire.
Lisa l’examine malgré ses imprécations. Il a beau porter son gilet par balles, une balle s’est faufilée et s’est logée dans son poumon droit.
— Ça va aller…, tente-t-il de nous rassurer, mettez-les gaz, vite ! Avant que les renforts arrivent!

J’échange un regard peiné avec Lisa et enclenche le moteur, tandis que Lisa reste auprès de lui.
— Oui, ça va aller.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Recommandations

Défi
Sterc


Je vis au sein d'une monarchie, comment est ce possible?
Monarchie démocratiquement inégalitaire,
Totalitaire à tout type d'évasion,
Imposant appareil répressif, censurant au maximum les "libertés",
Mélange incompatible entre le totalitarisme extensif fondé sur une incommensurable forme de conservatisme à en perdre la raison,
Et entre soupçon de démocratie surveillée
Toute forme d'expérience nouvelle est anticonservatisme, donc anticonstitutionnel, donc illégal.
Cette illégalité est un délit sanctionné par l'annonce de sanctions pouvant y découler.
Je cherche malgré tout un moyen de renverser le régime et de planter le drapeau français, symbole de toute les libertés

4
9
0
0
Défi
phillechat
Agglutination et rimes féminines
11
13
0
0
Défi
Calypso Dahiuty
Rêve...
Mot enchanteur qui révèle en nous les pensées les plus folles, les fantasmes inassouvis, les envies, les idées, et toutes ces choses inachevées...
Rêve...
Ne suffit-il pas de fermer les yeux, après tout ?
Pour vivre, rire et pleurer, bâtir sa vie par procuration ?
Rêve...
Un rêve. Un simple rêve, pour oublier, pour changer, remettre en place cette vie que l'on a pas su bien façonner.
Un rêve, juste un rêve... pour tout changer.
17
6
1
1

Vous aimez lire The Creator ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0