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08.12.2086 – Journal de Lisa (mémoire retrouvée 85 %)

Sur le chemin du commissariat, je croise toutes les décorations de Noël sur les devantures des magasins. Les enfants rient et les parents rient avec eux. Même les humanoïdes semblent apprécier cette ambiance si particulière de fin d’année. Les gens s’évertuent à être heureux, malgré tous leurs soucis. C’est une bonne chose. L’espoir n’est pas mort. Je me surprends encore à m’évader et à rechercher le positif, même dans les situations les plus difficiles. En vérité, je dois sûrement chercher du réconfort en errant parmi des rêveries artificielles. Une parenthèse nécessaire, mais fugace.

Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Don Sewn est parti une fois notre conversation terminée. Il a pris soin de lâcher une bombe dans mon cœur et dans mon esprit avant de disparaître. C’est bel et bien un terroriste.
Je franchis le hall du commissariat dans une atmosphère électrique. On ne me dit presque pas bonjour, sauf David. Je remarque que le chef lui-même ne prend pas la peine de sortir de son bureau pour me saluer.
Charmant accueil.
Au milieu de ce climat délétère, une femme et un homme en col blanc osent me prêter attention.
De leur propre initiative, ils se présentent à moi. L’homme, la quarantaine, le visage lisse comme un sou neuf et les cheveux gominés, est l’agent chargé d’enquêter sur le service, secondé dans cette tâche par son assistante.
Ils m’invitent à me rendre en salle d’interrogatoire avec eux et je ne me fais pas prier ; laver les soupçons qui pèsent sur moi serait un grand pas vers la rédemption. Ils referment la porte, consultent leurs dossiers, évoquent un véritable fiasco en parlant de l’opération d’infiltration de la Nueve et m’annoncent que je suis la première suspecte sur leur liste. Je ne me démonte pas, bien au contraire.
— Tout le monde me croit coupable, ici. On me soupçonne d’avoir volontairement fait capoter l’opération d’infiltration. Je suis donc la taupe parfaite. Apprenez-moi quelque chose que j’ignore.
— On a retrouvé le corps de Francis Loison à son domicile ce matin, réplique le gominé, c’était l’archiviste de ce commissariat, n’est-ce pas ?
Je suis sous le choc.
— Francis est mort ? Que lui est-il arrivé ?
— Il a été tué de la même manière que l’Ambassadeur français. C’est d’ailleurs une balle d’un calibre similaire que nous avons retrouvée dans son corps. Nous savons qu’il avait été récemment suspendu pour faute grave (fuite de preuves dans votre enquête). Il était donc lui aussi un suspect de choix pour être une taupe. Le fait qu’on l’ait tué sans rien dérober à son domicile, prouve qu’il s’agissait bel et bien d’un règlement de comptes. Quelqu’un souhaitait qu’il se taise. Et il est possible que ce soit le même tireur que celui de l’Ambassadeur.
Il se penche vers moi, les deux poings sur la table.
— A présent, la question est de savoir qui est le commanditaire ?, demande-t-il d’un air suspicieux.
Je soutiens son regard, impassible.
— Pourquoi je paierai quelqu’un pour saboter ma propre enquête ?
L’assistante, qui se tenait jusque-là à l’écart, intervient finalement :
— Peut-être pour brouiller les pistes, lance-t-elle d’un ton sans chaleur en consultant les dossiers, un certain Walter Schimtz a enquêté sur vous et a pu éplucher vos antécédents. C’est un collègue à vous, je crois. Il nous a gracieusement fait part de ses observations vous concernant. Vous avez un Q.I exceptionnel, pourtant vous n’avez jamais souhaité monter en grade. Vous avez de nombreuses bavures à votre actif que votre chef, malgré tout le respect que je lui dois, a stupidement couvertes. Vous n’hésitez pas à utiliser des méthodes peu orthodoxes pour arriver à vos fins et parvenez même à faire passer vos erreurs pour des actes héroïques.
Je serre les poings, crispée. Voici donc la chienne de service. Je vais lui rentrer dedans.
— Allez droit au but !
Elle sourit, satisfaite de m’avoir agacée.
— L’affaire Simoni. Les deux meurtres dans l’appartement de Kevin Bapté dit le Marchand de Sable. Ça n’était pas de la légitime défense, n’est-ce pas ? Il y a eu des zones d’ombre à propos de ce qui s’est vraiment passé cette nuit-là. Est-ce que cela était prémédité, agent Martos ?, interroge-t-elle, cinglante.

Je sens la colère monter en moi. Je me retiens de ne pas lui exploser le visage contre la table.
— Vous savez ce que vous venez de faire ? C’est de la diffamation ! Je pourrais vous coller un procès pour ça !
— Calmez-vous, mesdames !, réagit le gominé, ne nous éloignons pas de ce qui nous amène ici. Lisa, la Nueve vous a ouvert ses portes. Vous avez été la première à les approcher de près. On peut donc logiquement se poser la question de savoir si vous êtes désormais dévouée à leur cause. Ou bien était-ce déjà le cas depuis longtemps et tout ceci ne serait qu’une immense mascarade ? La personne qui a tué Francis veut soit protéger la Nueve, soit quelqu’un d’autre. Dans tous les cas, nous sommes sûrs qu’il s’agit d’un policier et qu’il est dans ce commissariat.
Je me mure dans le silence. Le gominé croise le regard de son assistante puis revient vers moi.
— Vous ne trouvez pas que nous avançons bien plus vite que vous sur cette enquête ?, s’enquiert-il, nous savons quelle arme a été utilisée et nous avons écrémé tous les suspects possibles pour en arriver à la conclusion que le tueur est entre ses murs. C’est une personne de l’entourage de Francis qui l’a assassiné.
— Vous ne faites que supposer et vous n’avez aucune preuve. En quoi cela aide-t-il mon enquête ?
— N’auriez-vous pas fait exprès de faire traîner les choses ? Votre collègue, David, nous a expliqué que vous vous fréquentiez beaucoup moins depuis que vous aviez intégré la Dark Unit.
— De nouveau de la diffamation ? Je suis ici pour laver les soupçons qui pèsent contre moi, pas pour répondre à de fausses accusations.
Les deux enquêteurs laissent planer un silence avant de répliquer :
— Nous sommes prêts à vous écouter si vous nous dîtes toute la vérité sur vos liens avec Don Sewn et ce sur quoi vous avez échangé dans les détails.
— Très bien, je me mets à table.
Environ deux heures plus tard, je suis enfin libérée. Les deux enquêteurs semblent satisfaits… Pour le moment, la suspicion qui plane sur moi tend à se dissiper, mais je suis toujours suspendue et ne peut donc pas reprendre le travail.
David vient aux nouvelles en se tenant à l’écart des autres. Il apparaît remué par la mort brutale de Francis.
— Nous n’étions pas proches, mais ce n’était pas un mauvais bougre…, me confie-t-il, le chef a le cafard. En l’espace de quelques semaines, il a perdu deux amis… Tu parles d’un choc. Il s’est enfermé dans son bureau et n’en sort plus.
Puis il m’explique qu’il continue l’enquête seul et qu’il va remonter la piste de l’arme utilisée, même s’il reconnaît que la retrouver sera très compliqué. Ma couverture étant grillée au sein de la Nueve, il abandonne cette stratégie.
— Je sais que tu penses que nous devrions arrêter tous les responsables, mais à ce stade, il vaut mieux attraper le tireur que rien du tout. Le chef me met de plus en plus la pression. Il faut, au moins, que l’on obtienne un nom, histoire que ça ne devienne pas une affaire d’Etat, rajoute-t-il d’un ton amer.
J’acquiesce, mais le cœur n’y est pas. J’exhorte tout de même mon coéquipier à ne pas se démotiver.
— La discrétion est de mise, alors. Sois prudent.
— Ne t’inquiète pas, je le serai.
Je lui souris. Il a toujours était là pour moi. Je ne m’en rends compte que maintenant.
Soudain, quelque chose me vient en tête. Quelque chose que j’ai presque oublié, à cause de cet interrogatoire musclé.
— Je ne sais pas combien de temps je serai suspendue alors il se peut que je fasse un peu le ménage dans mes dossiers. J’aimerais que tu me rendes un service.
David tend l’oreille, les yeux ronds.
— Quel service ?
— Est-ce que tu pourrais récupérer le dossier de Paul Dumont au Bureau des Archives Citoyennes, s’il te plaît ?
Il me fixe du regard en levant les sourcils.
— Paul Dumont ? Le savant que nous avons cuisiné la nuit dernière ? Mais pourquoi ?
Je fronce les sourcils avant de répondre.
— J’ai des soupçons sur lui…
— Des soupçons ?, répète David qui ne comprend pas, il a l’air plus inoffensif qu’une mouche.
— Justement, je trouve ça louche et j’aimerais jeter un bref coup d’œil à son dossier… Histoire de dormir tranquille.
David fait la grimace que je lui connais lorsque quelque chose ne lui plaît pas.
—Tu ne peux pas bosser sur l’enquête alors que tu es suspendue, Lisa, c’est interdît, prétexte-t-il, de plus, il s’agit des dossiers personnels de chacun d’entre nous. Pour y accéder, je dois faire une demande justifiée auprès du chef. C’est bien plus qu’un simple service. Si on apprend que je t’ai transmis ces dossiers, je suis fini.
— Ils n’en sauront rien. Tu empruntes le dossier juste quelques heures puis tu le rends, ni vu, ni connu.
David secoue la tête d’un air désapprobateur, mais je ne le lâche pas d’un pouce.
— Je t’en prie, tu sais que je tiens à cette affaire. Je veux pouvoir continuer à t’aider, malgré tout.
Il soupire longuement, grommelle, et puis ses épaules s’affaissent.
— Je dois y réfléchir, lâche-t-il d’un son sec.
Intérieurement, je jubile.
— Tout ceci doit rester entre nous. C’est clair ?
— J’en suis conscient. Je n’ai aucune envie de perdre mon travail.

Je le remercie et le laisse vaquer à ses occupations.
L’assistance hostile me jauge. Je lève le menton avec provocation, avant de quitter le commissariat sans me retourner.

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