52 - Biga sur mensam

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07.12.2086 – Journal de Lisa (mémoire retrouvée 80 %)

Je ne quitte pas Don Sewn des yeux, le tenant toujours en joue.
Quel intérêt avait-il à se jeter ainsi dans la gueule du loup ? Il veut se faire buter ou quoi ?
— J’aimerais que l’on puisse discuter, tempère-t-il en faisant un geste d’accalmie avec ses mains.
— Discuter ? Allons-y, discutons !
Je m’assois tout en gardant le revolver.
— Pourrais-tu, au moins, baisser ton arme ?, me demande-t-il.
— Non, vous êtes entré ici par effraction, ça s’appelle une violation de domicile. J’ai toutes les raisons de vous coffrer, maintenant !
— Tu avais déjà l’intention de le faire…, me rétorque-t-il.
— Évidemment ! Vous restez le suspect numéro un. Si je vous coffre, je récupère au moins mon enquête.
— Ton chef t’a retiré l’affaire ? J’en suis désolé…
Mon index devient de plus en plus lourd sur la détente.

— Ne jouez pas à ce petit jeu avec moi.
— D’accord, excuse-moi, je t’en prie… Je suis venu pour te parler de Paul Dumont.
— Vous me l’avez envoyé exprès ?
— J’étais sûr que tu aurais essayé de me tendre un piège durant le rendez-vous. C’était bien trop facile pour toi. Plutôt que de te faire perdre ton temps, je t’ai offert une partie de mon plan en cadeau.
Malgré ma méfiance, je suis tout de même intriguée par ses paroles. Qu’essaie-t-il de me dire ?
— Comme il a pu t’en parler, Paul Dumont va embarquer pour Mars d’ici quelques mois, poursuit-il, il devrait normalement bientôt suivre un entraînement intensif afin d’habituer son métabolisme à la vie dans l’espace.

— Et ?

Don Sewn fait une petite pause théâtrale.

— Il n’ira pas, j’irai à sa place, lâche-t-il sans vergogne, et tu vas m’aider à me faire passer pour lui en récupérant son dossier personnel au sein de la police. Nous avons la même taille et à peu près la même corpulence. Pour le visage, j’en fais mon affaire.
Je suis sans voix devant autant d’aplomb. Je me dis qu’il est soit fou, soit vraiment stupide.
— Vous ne croyez tout de même pas que je vais aider un terroriste à partir pour Mars ! C’est de la démence !
Je suis à deux doigts de passer à l’action. Il continue à m’observer sans montrer le moindre signe de crainte. Je renchéris, n’en revenant toujours pas.
— Même si je ne cautionne en rien vos actions, je vous imaginais quand même plus intelligent !
Il fait mine de chercher quelque chose dans sa poche, je le menace d’une voix stridente.
— Ce n’est rien. Juste un papier, me répond-il.
Il le déplie soigneusement.

— C’est une liste, rajoute-t-il d’un ton mystérieux.
— Une liste de quoi ?
— La liste de tous ceux qui sont impliqués de près ou de loin dans la mort de notre père. J’ai la nette impression que tu pourrais en avoir besoin.
Je frissonne, je suis livide tout à coup. Est-ce qu’il a vraiment dit ça ? Je m’écrie.
— Mon père est mort dans un accident de voiture, putain ! Vous n’avez pas le droit de parler en son nom !
Je brandis mon arme, de plus en plus en colère, mais tout comme notre dernière rencontre, Don Sewn ne paraît pas une seule fois inquiet.
— Il a été assassiné, sœurette, c’est la triste vérité, murmure-t-il, et je me suis appliqué à retrouver chacun des coupables en utilisant le Darknet. Maintenant, tu peux toujours tenter de les traîner devant la justice par des moyens légaux… Mais tu risques de ne rien n’obtenir du tout. Cette liste n’est pas complète, elle ne le sera qu’une fois que tu m’auras remis le dossier de Paul Dumont.
Je fronce les sourcils.

— Vous bluffez, comme d’habitude, mais je ne marche pas ! J’en ai assez entendu ! Je vais vous passer les menottes !
— Difficile à croire pour toi, je peux le concevoir… Tu ne veux même pas y jeter un petit coup d’œil ?
Il me tend insidieusement le papier. J’hésite, tentant de me persuader qu’il me ment, mais la tentation est trop forte. Prudemment, je m’empare du papier et le lis.
Le nombre de noms écrits m’impressionne et, au-delà de ça, certains me sont familiers ! Cela remonte même aux plus hautes instances de l’Etat.
— Je ne peux pas croire que…
— Qu’ils connaissent notre père au point de l’assassiner ? C’est pourtant le cas, termine Oracio avec gravité, notre père, par ses actions, était devenu l’homme à abattre. De plus, il en savait beaucoup trop sur le projet Genesis pour pouvoir continuer sa lutte sans être inquiété. Nous avons récolté suffisamment de preuves (mails, enregistrements audio, messages…) pour épingler plus des trois-quarts des membres de l’ONU. Aucune investigation de la part de la police n’est allée aussi loin que nous. Je t’enverrai les preuves afin que tu puisses monter un dossier valable contre eux.

— Merci…
Oracio se redresse du fauteuil.

— Je sais que tu souhaites autant que moi que les meurtriers de notre père payent pour ce qu’ils ont fait, poursuit-il, tu n’as qu’une chose à faire pour ça…
— Trahir les miens et basculer dans le terrorisme ?
Je le foudroie du regard, mon arme toujours pointée sur lui.
— Les tiens ?, répète Oracio avec sarcasme, tu parles de ceux qui sont maintenant prêts à te mettre au pilori pour ce que tu as fait ?
— Ils ne sont pas tous pourris.
— Peut-être, concède Oracio, mais ceux qui les dirigent sont corrompus jusqu’à la moelle. Regarde autour de toi, sœurette ! Regarde ce monde tel qu’il est !
— Je le vois, ce monde, j’y suis tous les jours à remuer la merde.
— Tu penses qu’à toi toute seule tu vas pouvoir faire tomber le gouvernement et venger papa ?
Je me lève de ma chaise, piquée au vif.
— Qui vous dit que je veux venger la mort de mon père en me faisant justice moi-même ? Si je pars du principe que tout ce que vous me dites est bien vrai, j’utiliserai la loi pour trainer ces individus devant un tribunal.
— Ils n’iront jamais en prison, ils ne verront jamais les barreaux d’une cellule. Le système les protège, papa en était bien conscient !
Les poings fermés et la tête baissée, il s’appuie sur la table.
— La nuit de la veille de la mort de papa, un homme a dévissé les écrous de ses pneus. Le lendemain, notre père devait se rendre à Bordeaux, pour voir une autre « cellule » en construction. Il n’est jamais arrivé à destination. Je n’ai pas réussi à obtenir l’identité du tueur, mais il doit connaître du monde sur cette liste. Te souviens-tu de ce jour, Lisa ? Le jour de la mort de papa ?
Je baisse mon arme en soupirant.
— J’ai la bouche sèche, je vais me chercher à boire, vous en voulez ?
— Non, merci.
En me versant un verre d’eau fraîche dans la cuisine, je suis bouleversée. Comment ne pas croire en sa sincérité ? Il me rappelle mon paternel. Je retourne dans le salon et, sans m’en rendre compte, je m’exprime sur ce triste événement.
— Je me souviens qu’il faisait beau ce matin-là et papa était de bonne humeur. Il m’avait confié à Georges et m’avait embrassée sur le front comme il faisait toujours. La veille, il préparait son discours et téléphona à un ami, je ne me souviens plus avec qui. Finalement, je ne lui ai pas beaucoup parlé avant sa mort. Il était très accaparé, très stressé aussi, mais devant moi, il essayait de dissimuler ses tracas…
— Il a toujours été comme ça… Constamment, dans le contrôle de ses émotions, me répond Oracio avec nostalgie.
Je hoche la tête d’assentiment puis bois mon verre d’une traite.
— Je ne t’effraye plus, maintenant ? Tu ne veux plus m’arrêter ?, me demande Oracio d’un ton soulagé.
Je ne réponds rien, me contentant de me rasseoir en silence, l’arme à portée de main.
— Pourquoi voulez-vous aller sur Mars ? Vous voulez faire un attentat là-bas ?
— Non, pas un attentat. J’y vais pour obtenir des preuves et des témoignages de ce qui s'y passe. Le gouvernement, conjointement avec l’ONU, nous a menti sur les réelles motivations de la construction de « Breath for Mars ». C’est cela que je souhaite montrer au monde entier lorsque je rentrerai.
J’esquisse un sourire moqueur.

— Vous pensez sincèrement arriver à vous faire passer pour un physicien, puis un astronaute, embarquer durant sept mois dans une fusée, atterrir sur Mars, récupérer vos preuves et repartir ni vu, ni connu sur Terre ? C’est une blague ?
—A cette heure-ci, c’est la seule option que nous avons pour que les gens sachent ! C’est sûrement du suicide, mais pour moi ça en vaut largement la peine. Est-ce que tu sais au moins ce que l’ONU et Google prévoient de faire sur Mars ?
Je fais une pause, tentant de réfléchir.
—Tu n’en as pas la moindre idée !, coupe Oracio, agacé.
— J’avoue que non…
— Après tout, c’est normal. Papa n’aurait pas voulu que tu sois impliquée là-dedans. Mais moi, je considère que tu es prête. On est du même sang.
Il pose ses mains sur mes épaules, plongeant son regard dans le mien. Cette fois-ci, je ne le repousse pas.
— Voilà ce que père m’a dit sur le projet Genesis, des accusations corroborées par les nombreuses preuves que la Nueve a pu récolter au fil du temps : « Le projet Genesis est la planification à grande échelle de l’extermination pure et simple de la majorité de l’Humanité pour assurer sa survie. La construction de « Breath for Mars » n’est que la première étape de la colonisation de la planète rouge. Une nouvelle espèce d’hommes, les clones, plus intelligents et plus résistants, remplacera les derniers humains et régnera sans partage. Seuls ceux qui auront été scrupuleusement sélectionnés auront le privilège de vivre parmi les post-humains. »
Un génocide planifié ? Père n’arrêtait pas d’en parler comme du Jour du Jugement Dernier. C’était donc vrai ?
— Tous les gens que tu aimes sont condamnés, Lisa, poursuit Oracio, bien sûr, je serai incapable de te dire quand, ni comment, mais rien ne serait organisé si une météorite venait nous percuter demain, par exemple.
— Rien du tout ? Pas de plan de sauvetage ?
— Tu me parles de bunkers souterrains, de villes sous-marines, de couvre-feu et que sais-je encore ? C’est bon pour les films hollywoodiens tout ça ! Les gouvernements n’ont rien prévu pour protéger leurs concitoyens de la fin du monde ! Les survivalistes ont au moins raison sur ce point !
Je soupire à nouveau. Je ne sais plus quoi penser.
— C’est pour ça qu’on doit les arrêter, sœurette, avant qu’il ne soit trop tard, continue Oracio, transporté, le peuple doit être au courant et prendre son destin en main ! On ne peut pas regarder sans agir ! Notre père a donné sa vie pour…
— Oracio ! J’ai compris !
Il se tait. Les mains sur les hanches, je marche en décrivant un rond, la tête baissée, nerveuse.
— J’aimerais en revenir à mon enquête.
Les épaules d’Oracio s’affaissent, mais il consent à me répondre.
— Je dois savoir quels étaient les liens entre Thomas Girard et votre organisation. Était-il de votre côté ? Est-ce que la Nueve a quelque chose à voir dans sa mort ?
— Thomas Girard s’est présenté à nous par l’intermédiaire de son fils. A priori, il ne présentait rien d’anormal et sa démarche était tout à fait respectable. Il semblait amer et dépassé par la tournure que prenaient les événements à l’ONU. Il s’était rendu compte des magouilles politiciennes de Jeff Walter et sa conscience lui sommait d’agir pour tenter d’arrêter tout ça. En tout cas, c’est comme cela qui m’a présenté les choses.
— Notamment, grâce à ses vidéos ?
— Il était très convaincant. Au début, on a eu des doutes sur sa sincérité, mais il a tout de suite pris les devants et a enregistré des conversations privées entre les membres de l’ONU pour nous. C’était quelque chose de très audacieux. C’est grâce à lui que nous avons autant de dossiers explosifs.
— Donc, il a bel et bien travaillé pour vous ?
— Oui, il a espionné ses collaborateurs pour nous, c’est exact.

— Toutes ses vidéos étaient sincères pour vous ?
Oracio fronce les sourcils et se rassoit.
— Elles l’étaient… À première vue, répond-il.
— Comment ça ?
— Ses intentions étaient honnêtes au départ, mais au fil du temps il a pris peur et a retourné sa veste. Il a confié à un de ses collègues qu’il souhaitait faire tomber la Nueve, parce que nous avions failli recruter son fils et que nous étions des gens infréquentables. Finalement, sa lâcheté l’a rattrapé. Nous avons donc mis un terme à notre relation, mais il avait réuni suffisamment de preuves contre nous pour nous affaiblir. Alors, nous n’avons pas eu d’autre choix que de pirater son ordinateur en supprimant tous les enregistrements audio et les vidéos qu’il avait accumulés contre nous. Ce n'était pas grand chose, mais nous ne souhaitions prendre aucun risque. Il n’a sans doute pas apprécié, car il a rédigé un long discours qu’il s’apprêtait à lire à New-York, au siège de l’ONU. C’est la veille de son départ qu’il a été tué.
Je m’appuie sur le rebord de la table.
— David avait raison…
—Ton coéquipier ?, me questionne Oracio, étonné.
— Oui, il avait émis une hypothèse dans ce sens et je l’avais envoyé balader… Sa déduction était pourtant la bonne.
— Finalement, ce gars n’a pas l’air si bête qu’il en a l’air…, plaisante Oracio en haussant les épaules.
— La veille de son discours, il meurt… Ça vous arrange, ne le niez pas… Drôle de coïncidence, vous ne trouvez pas ?
— Je sais que c’est difficile à croire, mais nous n’y sommes pour rien. Même s’il allait nous attaquer en public, nous n’allions pas l’anéantir pour autant. Nous ne sommes pas des mafieux. Je sais que l’on a retrouvé mon ADN sur une cigarette, non loin du lieu du crime, mais comme je te l’ai dit, on a essayé de me faire porter le chapeau.
— Pour pouvoir faire ça, il aurait fallu que vous ayez laissé votre ADN quelque part… J’ai besoin de le savoir.
Oracio dodeline de la tête, semblant se réprimander lui-même.

— J’ai déjà approché Google en vue de mon voyage pour Mars et il a fallu que je donne mon ADN comme n’importe quel nouvel employé.
Mes yeux s’écarquillent.
— Vous voulez dire que Google est au courant de vos projets et ferme les yeux ? Je ne comprends plus rien !
— Pas tout Google, juste son CEO, Tim Carpenter. Nous nous sommes entendus pour que je débarque sur Mars et que je revienne sur Terre en provoquant un scandale planétaire en dénonçant les agissements des membres de l’ONU, mais en réalité, il n’en est rien : je compte bien dévoiler au grand jour ce qui se passe à « Breath for Mars ».
— Tim Carpenter… CEO de Google… Ce type est sur la liste.
— Raison de plus pour qu’il paye ! Il devra rendre des comptes à la justice.
— Pour moi, il y a toutes les raisons pour que ce soit lui qui ait essayé de vous faire porter le chapeau du meurtre de l’Ambassadeur, aidé en cela par le gouvernement français. La personne qui a appuyé sur la gâchette connaissait les armes et devait être à la solde du gouvernement. Soit un agent, soit un policier, soit un tueur à gages. Votre ADN a dû passer de mains en mains avant d’atterrir sur le bureau du tueur. Les gens qui souhaitaient sa mort devaient sûrement penser qu’il allait les dénoncer. Je ne vois que deux coupables : l’ONU et Google. Reste à savoir qui a été le bourreau. Si j’ai la liste complète, je pourrai remonter la chaîne de décisions en sens inverse et retrouver la piste du meurtrier.
Un sourire joue sur la commissure des lèvres d’Oracio qui se lève doucement du fauteuil en prenant la direction de la porte.
— Tu sais donc ce qu’il te reste à faire si tu veux retrouver ton tueur, me lance-t-il d’un ton espiègle, je te laisse la nuit pour y réfléchir car le temps presse… Je te recontacterai, sœurette.
Et avant de claquer la porte, il rajoute :
— C’est la chance de nos vies, à tous les deux. J’espère que tu en es bien consciente.
Il disparaît.
Je viens de rater une nouvelle occasion de l’arrêter et ça ne me fait rien.
Pendant un moment, je reste là, apathique, à ne pas bouger. Grâce à lui, un pas considérable venait d’être accompli pour retrouver l’assassin de l’Ambassadeur. Mais à quel prix ? Vais-je faire le choix de rester dans la légalité pour boucler mon enquête ou me laisserai-je tenter par la proposition d’Oracio en sombrant dans la criminalité pour appréhender les assassins de mon père ?
La frontière me semble si mince à présent, les meurtriers de l’un se confondant avec ceux de l’autre.
Je sors une pièce de mon portefeuille et décide de la jouer à pile ou face.
— Pile, l’Ambassadeur. Face, papa.
D’un rapide mouvement du pouce je fais virevolter la pièce, implacable.

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