51 - Expeditionis

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28.05.2088 – Journal de Jenny Sullivan

J'ai repris le travail. Je l'ai fait pour Xhang, mais le coeur n'y est pas.
Le colonel Williams ne me laisse pas le voir. C'est une de ses nombreuses tortures psychologiques dont il est si friand.
Lorsqu'il a entamé son discours, singeant les mimiques de Tim Carpenter, en évoquant l'exploration du gouffre, j'ai eu un pincement au cœur.
Secrètement, je me savais concernée. Le colonel m'avait déjà prévenue ; c'était mon implication contre la vie de Xhang.
Quel rôle allais-je jouer dans son plan ? Seul, lui le savait.
Lorsqu'à la pause de midi, je décide de me retirer dans mon dortoir après avoir déjeuné, j'ai l'heureuse surprise de tomber sur Samuel, mais ce dernier a l'air anxieux.
— Je ne sais pas où est Aksionov. Est-ce que tu l'as vu ?, me demande-t-il d'une voix inquiète.
— Non, désolée.
— Cela fait bien vingt-quatre heures que je ne l'ai pas revu.
— Tout comme moi pour Xhang... Les gens disparaissent, ici. Tu l'ignorais ?
Je passe devant lui sans le regarder. Il me suit, embarrassé.
— Qu'est-ce qui se passe, Jenny ?
— Rien.
Je m'allonge sur mon lit, pensive. Samuel insiste.
— Dis-moi ce que tu as... C'est par rapport à ce qui s'est passé pour Xhang et toi ? Je t'avais prévenue que cela te causerait des ennuis !
—Tu ne m'as pas beaucoup aidé, c'est vrai. Je nous croyais amis et pas une seule fois, tu ne t'es rangé de mon côté.
Il fait une moue coupable.
— J'admets que je n'ai pas été très courageux, sur ce coup-là, mais pour ma défense, tu ne m'as rien dit de tes projets.
— Parce que tu m'aurais de suite dénoncée !
— Comment peux-tu me dire ça ? C'est blessant !, s'insurge-t-il.
Je reconnais qu'il a raison. Je l'avais volontairement exclu du plan.
— Tu as fait tout ça parce que tu as craqué pour ce Jonathan et cela t'a mis dans le pétrin, continue-t-il d'un ton moralisateur, je suis bien content qu'il soit en prison, maintenant, pour notre propre sécurité.
Je ne réponds pas, interdite. Il s'accroupit à ma hauteur, persistant.
— Tu sais, j'aimerais que l'on retrouve notre complicité d'antan, confesse-t-il, que l'on se refasse confiance à nouveau. Terminons notre mission ici et rentrons au pays, qu'en penses-tu ?
Je n'ai pas le temps de remuer les lèvres, car un soldat toque devant la vitre de notre dortoir.

— Jenny Sullivan, le colonel, vous demande, me lance-t-il, veuillez me suivre.
Laissant Samuel mariner dans ses interrogations, je suis ce militaire sans un mot jusqu'au bureau du colonel Williams. Ce dernier est en compagnie d'autres gradés et un plan 3D du gouffre apparaît au milieu de la pièce. En m'apercevant, il s'agite :
— Mademoiselle Sullivan, je vous en prie, venez vous joindre à nous, me hèle-t-il.
Je m'approche, détaillée du coin de l'œil par le lieutenant-colonel, le major, le capitaine, le premier et le second lieutenant. Je ne les avais jamais observés d'aussi près, auparavant, juste croisés. Il faut dire que l'omniprésence du colonel au sein de « Breath for Mars » doit y être pour quelque chose. Il aime tellement attirer l'attention que ses subordonnés ne sont désormais relégués qu'à de simples rôles opérationnels. Et il y a un absent notable : Tim Carpenter.
— Comme vous le savez, l'opération d'exploration aura lieu cet après-midi, continue le colonel d'une voix rauque, j'exposais mon plan à mon état-major et je tenais à ce que vous y assistiez, vous aussi.
— Et pourquoi donc ?
— C'est vous qui allez les guider, très chère.
Je suis surprise par cette annonce.
— Moi ? Mais je ne suis même pas une militaire !
Le colonel sourit, tout en s'approchant de moi.
— Ce n'est pas un problème, vous êtes plus que compétente pour ce boulot. Nous en avons tous discuté, et nous sommes tombés d'accord sur le fait qu'une mission de cette envergure ne pouvait pas être menée à bien par un simple militaire, mais plutôt par une experte de la planète Mars. Et votre nom est sorti tout naturellement du chapeau !
Je reste sur la défensive, persuadée que la décision ne vient en fait que de lui. Une façon comme une autre de me punir de ma récente rébellion.
—  Il y avait déjà quelqu'un à ce poste et c'était Mark. Où est-il ?
Le colonel fronce les sourcils avant d'intimer l'ordre à son état-major de quitter la pièce un moment.
— Mark a eu... Disons, un souci de santé, élude-t-il en dodelinant de la tête, une fois seul avec moi.
— Il est malade ?
— On peut dire qu'il a connu mieux, mais il est dans votre intérêt que vous n'en sachiez rien.
Cette menace à peine voilée me fait sortir de mes gonds.
— Que lui avez-vous fait ?
Il hausse les épaules.
— Je n'ai rien à me reprocher dans cette histoire.
— Je ne ferai rien pour vous sans l'avoir vu au préalable !
— Cela ne va pas être possible...
— Pourquoi ?
— Parce qu'il est mort.
Je me jette sur lui, le saisissant par le col. Il me repousse violemment.
— Croyez-moi ou non, je ne l'ai pas buté !, braille-t-il en se tenant le cou.
— Que s'est-il passé ?
Le colonel fait les cent pas en secouant la tête.
— Il a été... Consommé.
— Quoi ?
Je suis abasourdie par ce que je viens d'entendre.
— Dévoré, si vous voulez, rectifie-t-il laconique, toujours est-il qu'il ne pourra pas honorer ses engagements. Donc, c'est vous qui le remplacerez, que ça vous plaise ou non.
— Mais c'est affreux ! Vous ne savez pas qui a fait ça ?
— Non... Pas encore. Mais je gère ce problème de mon côté. Contentez-vous de faire votre boulot  ou c'est Xhang qui payera l'addition, si je dois encore vous le rappeler. Et si vous parlez à qui que ce soit de ce que je viens vous dire, ce sera le même châtiment.
— Vous me tapez sur les nerfs avec vos menaces ! J'ai compris : vous êtes le chef, vous commandez.
Exaspérée, je lui tourne les talons, affichant une nouvelle fois mon irrespect.
— Je n'ai pas fini de vous parler, mademoiselle !, aboie-t-il derrière mon dos, vexé.
— Qu'y a-t-il, encore ?
Il serre les poings.
— Votre ami, le robot déjanté, accompagnera les clones dans l'expédition, lâche-t-il d'un ton aigre.
— Oracio ? Vous n'allez pas faire ça ! Nous avons besoin de lui ici !
Ce colonel déraisonne complétement. Envoyer Oracio dans l'excavation est un risque supplémentaire de le perdre. Et par la suite, que se passera-t-il ? Pourquoi fait-il une chose aussi stupide ?
— Je veux voir ce que cette machine a dans le ventre, explique-t-il en devinant mes pensées, s'il est vraiment ce qu'il prétend être, alors nous ne craignons rien. Il sera le gage d'une opération réussie.
Il s'approche de moi, susurrant à mon oreille comme un serpent.

— Et, entre nous, je préfère le voir à l'extérieur qu'à l'intérieur de cette base, rajoute-t-il, s'il cause la perte des clones, ce sera un moindre mal. Moi, personnellement, je m'en fous. Mais vous, vous ne souhaitez pas sa destruction prématurée, je me trompe ? J'ai bien conscience que vous ferez ce qu'il faut pour le ramener sain et sauf, n'est-ce pas ?
Je ne lui réponds pas, car ça lui ferait trop plaisir et préfère quitter la pièce sans ménagement, écoeurée par ce sale type. L'état-major m'observe partir avant de regagner le bureau du colonel.
—On se revoit tout à l'heure !, je l'entends encore me dire au loin.
Quel crétin !
Un sentiment nouveau commence à m'envahir, est-ce de la peur ? Je ne me sens plus du tout en sécurité. Oh, j'aurais pu ressentir cette inconfortable sensation bien avant, mais ça n'était pas le cas. Maintenant, oui. Tout cela n'annonce rien de bon et le silence (volontaire ?) de Tim Carpenter décuple cette inquiétude. Qui l'aurait cru ? C'est paradoxal lorsque l'on connaît le bonhomme. Certes, il n'était pas très recommandable, froid et sombre d'un côté, passionné et truculent de l'autre, mais il demeurait un érudit de science, légitime de fait. Rien de comparable avec le colonel, grossier et bourrin, et totalement étranger à tout ce qui à trait à la conquête spatiale.
En croisant les patrouilles armées, je me dis qu'elles ont un avantage certain sur le personnel ; en cas de menace, elles pourront riposter.
Une « chose » a dévoré Mark et nous, les scientifiques, sommes des moutons attendant de nous faire égorger. Je réalise en combien notre situation est ridicule.
Il me vient une idée que j'aurais, avant, considérée comme absurde. Je retourne au département de la Technologie, récupérer mon H3G personnel. Il me suit docilement jusqu'à mon dortoir.
Samuel étant reparti travailler, je suis seule. J'en profite et ressors mes affaires à la recherche d'un bouquin ( L'encyclopédie de Mars) dans lequel j'ai caché une carte mémoire pour H3G. J'avais fait un trou dans le livre, au prix d'une larme sincère. Ma seule crainte ? Que l'un de mes compagnons  ait ouvert cet ouvrage entre temps et pris la carte.
Par chance, rien à signaler, elle est bien là.
Je remplace donc l'ancienne carte mémoire par la nouvelle, inspire puis expire.
Le H3G redémarre normalement. Je suis soulagée, car cela prouve que la carte n'a pas été endommagée durant le voyage. Je m'adresse alors au robot.
— Je souhaite que tu m'enregistres à trois.
— Bien, Maîtresse. Un... Deux... Trois !
Je me racle la gorge et entame un discours qui me brise le cœur.
—Bonjour maman, bonjour papa, heu... Je sais que ce genre de choses, ce n'est pas mon truc, mais... Voilà, même si je sais que ce message a peu de chances de parvenir jusqu'à vous, je tiens à vous dire qu'ici, ce n'est pas vraiment la joie. Depuis petite, je vous  sâoulais avec la conquête spatiale et maintenant, ce rêve est devenu réalité. Je sais la chance que j'ai d'être sur  Mars, que beaucoup voudraient être à ma place, que vous êtes sans doute les parents les plus fiers au monde, mais je ne suis pas si bien lotie... Ce n'est pas ce que j'espérais au niveau de mes attentes. Nos dirigeants sont aussi cupides que sur Terre. Aujourd'hui, je vais même dépasser mes fonctions : je vais accompagner la première expédition du gouffre. Attention, je ne vais pas avec eux, je serai juste en contact radio avec le groupe depuis « Breath for Mars » . Ça devrait être excitant, mais j'ai un très mauvais pressentiment. Pour la première fois, j'ai envie de rentrer à la maison, retrouver mes amis, dormir dans ma chambre, faire du shopping (Alors que je déteste ça !)... Vous me manquez. J'espère que vous allez bien, je... Je vous aime.

Je ne suis pas satisfaite de cet enregistrement et je me réprimande intérieurement. Songeant à abandonner, je penche la tête vers le sol, mais mon instinct me rappelle à l'ordre.
Je vais recommencer...
La troisième tentative est finalement dans la boite. Pas extraordinaire, pas non plus mémorable, mais cela m'a permis d'évacuer la boule de stress qui gonflait dans mon ventre.
— Conserve le message. Je vais te retirer cette carte mémoire et te remettre l'ancienne.
— Bien, Maîtresse.
Au moment où j'insère l'ancienne carte dans la matrice de mon humanoïde, un soldat refait son apparition à ma porte. Agacée, je vais lui ouvrir.
— Que se passe-t-il, encore ?
— C'est l'heure, mademoiselle, me répond le militaire en biais, tous les clones sont prêts à partir. Vous devez venir.
— J'arrive...
— Que faisiez-vous avec ce robot ?
En mon for intérieur, j'aurais aimé lui répondre que ce ne sont pas ses oignons, mais je dois me montrer prudente. Un seul faux pas de ma part et le colonel me renverra en prison ou pire encore.
— Rien d'important. Je suis ingénieure, j'aime bidouiller les machines.
Le soldat me sonde, scrutant le H3G du coin de l'œil.
—Bon, venez..., dit-il finalement.
Ouf !
Le long du trajet qui me sépare du département Technologie, qui est aussi l'endroit d'embarquement ou de débarquement des fusées et des véhicules, certains collègues me félicitent pour ma « promotion ». Le colonel a tôt fait de répandre la nouvelle de mon nouveau poste. Son petit stratagème semble pour le moment fonctionner.
Le hangar est bondé, car tout le monde a eu le droit d'assister au départ de l'expédition. Les clones ont revêtu leurs combinaisons noires et grises, ultra sophistiquées, mais est-ce que toute cette technologie sera suffisante pour se rendre là où ils vont ? Le colonel, son état-major, ainsi que ses hommes applaudissent à tout rompre. Il savoure son triomphe.
Alignés en rang devant le rover pressurisé, les clones n'attendent que son feu vert pour embarquer.
— Un grand jour, entend-on dans l'assistance, le ciel est dégagé et la vue est excellente !
Les scientifiques, qui avaient plutôt manifesté une forme d'hostilité lors du changement de commandement à la tête de Breath for Mars, se réjouissent, pour une fois. À dire vrai, tout le monde attendait ce moment avec impatience.
Je me faufile parmi la foule, jusqu'à presque atteindre les deux engins, l'un pour le transport des clones, l'autre pour les denrées alimentaires et le matériel technologique et scientifique. Le colonel m'aperçoit et ne peut s'empêcher de plaisanter :
—Pourquoi vous cachez-vous, mademoiselle Sullivan ? Venez dire au revoir à nos héros !
Je me retourne et tombe sur Oracio, accaparé de la même combinaison que les clones. Il me fixe mais son regard est vide, atone. Pendant un bref instant, j'ai l'impression qu'il veut me dire quelque chose, mais il s'abstient. Il se détourne finalement de moi et rejoint la file indienne près du rover.
— Vous avez l'équipe au grand complet, s'extasie le colonel, monsieur Carpenter ne leur avait pas donné de nom, mais numéro un, deux, trois...  Ce n'est pas vraiment faire preuve d'humanité. Je vais donc les baptiser tour à tour. J'ai du cœur, moi !
Les militaires s'excitent et scandent le nom de leur chef, amusés par son arrogance assumée. Les scientifiques demeurent partagés.
—Toi, numéro un, je vais t'appeler Joaquin, comme mon filleul. Numéro deux s'appellera désormais Carmen. Le numéro trois, je n'aime pas sa tête, je vais l'appeler Todd. Numéro quatre, tu te nommes maintenant Elvira et numéro cinq, tu seras... Donald !
Les militaires ricanent en poussant des hurlements bestiaux.
—Je vous souhaite bonne chance, termine le colonel, si vous suivez le plan à la lettre, il n'y a aucune raison que vous ne rentriez pas au bercail. Ne me décevez pas.
Les clones se contentent de hocher de la tête par l'affirmative avant de se scinder en deux groupes pour monter à bord des rovers. Oracio les imite en tous points, refermant la porte derrière lui dans un claquement bref.
On demande à tout le monde de rentrer dans le sas de décompression afin de ne pas mourir asphyxié par l'atmosphère martienne lorsque les grandes portes s'ouvriront.
Carmen prend les commandes et démarre le premier véhicule sous le mugissement puissant du moteur. Nous nous agglutinons tous derrière les grandes vitres et assistons à la sortie du rover sous un soleil aride, alors que mon angoisse rejaillit, telle une chape de plomb. Bientôt, le convoi n'est plus qu'un minuscule point sombre dans l'horizon accidenté et apocalyptique de la planète rouge.

Ils sont partis.

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